"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

01/12/2009

Romantisme réactionnaire 2

humanité.com

Ce que je vois depuis la rue m’attire comme un aimant. C’est un vaste bureau ouvert dans lequel les employés travaillent en silence, grâce à des machines en tout point identiques à celle que je viens de quitter pour aller m’acheter un sandwich, le carburant qui me permettra de continuer l’après-midi la tâche qui m’a tenu occupé le matin. Depuis la rue je n’entends rien, mais il est aisé d’imaginer les bruits qui proviennent de la pièce : ce sont ceux que je viens de produire sans discontinuer pendant des heures. Clic-clic-clic-clic. Clic. Les individus sont penchés sur leur clavier, tels des rongeurs grattant le sol pour en extraire leur pitance : seules certaines bêtes sont capables d’une suractivité aussi constante et parfaitement indifférente à la présence indifférente de leurs congénères.

Dans cette excitation d’une immobilité presque parfaite, l’humanité paraît rejoindre l’animalité du troupeau et son grégarisme placide. Chacun, penché obstinément sur son écran, semble brouter les touches de son clavier. Parfois, une main se tend, saisit une bouteille d’eau, y boit à grand traits. Une tête se lève pour regarder sans la voir passer une voiture dans la rue.


(Ce n’est pas comme du temps du travail à la chaîne, non, car celui-ci était imposé d’en haut, pénible, aliénant. Ici, si soumission il y a, elle est volontaire, d’un enthousiasme fatal et morne. Bouclage de soi sur soi. Devant les écrans le jour, devant les écrans la nuit. A-t-on jamais vu un OS poursuivre sa tâche une fois rentré chez lui ? L’informatique est un onanisme.)


Depuis la rue, on ne voit pas toujours les yeux des individus cachés derrière les écrans mais on les imagine, concentrés et absents. Ils sont pleins d’une intelligence butée qui ignore consciencieusement les traces d’humanité qui les entourent. Ils sont là, ils ne sont pas là. Ils s’absentent.

Quant à moi, je reste là pendant de longues minutes à m’observer moi-même, tel que je suis d’habitude lorsque je travaille, dans cette image saisissante d’une humanité au travail qui n’accorde aucune attention à l’humanité au travail. Et destine toute son attention à un objet assez laid, qu’aucun Leonard de Vinci n’aurait pu imaginer. Comment imaginer en effet que l’humanité abandonnerait sans regrets et même sans y penser la quasi-totalité de ses occupations d’antan pour se consacrer avec tant de constance à un objet d’aspect aussi rébarbatif qu’un ordinateur ? L’artisan transformait la matière qu’il travaillait, mais l’écran-travailleur, que transforme-t-il ? Il suffit d’un clic ou deux parmi des milliers de clics pour effacer l'intégralité de la trace que nous avons voulu laisser dans la machine. Dans son apparence, celle-ci n’est en rien modifiée par le travail que nous effectuons sur elle. Le seul pouvoir que nous pouvons exercer sur elle, c’est la destruction.( J’y pense souvent avec plaisir.) L’artisan donnait une forme à une matière informe, l‘agriculteur imposait un ordre à une nature prolifère. Que faisons-nous devant nos chers écrans ?


Pour les écran-travailleurs, transportés par la passion numérique, on dirait qu’il n’y a plus de lieu, plus de temps, plus de corps, sinon le leur, le dos courbe, les jambes en trop, tout en trop sauf les yeux et les doigts, en attendant, rêve que la technologie ne manquera pas de réaliser bientôt, de pouvoir actionner leur machine avec leur seule volonté.


Chacun avec sa machine paraît former un couple parfait, maman et son bébé, Roméo et Juliette. Couple sans odeurs, sans reflux gastriques, sans gaz intempestifs. L’ordinateur ne pue ni ne rote, avec lui on n’est jamais déçu, sauf s’il tombe en panne, c’est alors la haine, des frustrations délirantes.


Couples parfaitement autonomes, parfaitement indifférents à mon regard oblique qui se pose sur eux depuis mon banc public. Pourquoi tant d’attention portée à un simple objet et tant d’indifférence à l’égard de nos semblables. Une hypothèse ? Mensonge romantique. Avec notre ordinateur au bout des doigts nous projetons de nous affranchir enfin des souffrances de l’hétéronomie, de l’incomplétude que manifeste pour notre plus grande honte notre désir d’autrui. Promis, juré, avec le numérique, le désir sera obsolète à force d’accomplissements enchanteurs. L’ordinateur c’est la burqa des athées et des chrétiens, et des autres aussi. Grâce à lui, chacun s’affranchit de l’embarrassante présence d’autrui. Je suis là, mais je suis occupé ailleurs. Comme la femme en burqa nous rappelle à chaque instant son appartenance inaliénable et fusionnelle à un autrui qui n’est pas nous, à un monde qui nous échappe, qui nous est parfaitement étranger. Stratégies de la vanité. Ma machine ou ma burqa m’appellent où je ne suis pas, car j’appartiens à un monde qui n’est pas le vôtre, autrement plus intéressant que le vôtre. Ma présence physique parmi vous est une erreur. Ne suis-je pas fascinant ?


Mais les menteurs romantiques sont les dupes de leur propre mensonge. Sont-ils vraiment les propriétaires de la machine qui les fait travailler et qui les modèlent ? Malentendu fatal. Pauvre de moi qui pense posséder ce qui me possède. Nous sommes des possédés. Regardons-nous : ces regards fiévreux, tout entier happés par leurs machines, ce sont les nôtres. Un spectre amoureux de spectres, ecce numerico homo.


J’y pense sur mon banc : les ventes de micro-ordinateurs ont doublé en X années, sans parler de celles des téléphones portables et des consoles de jeux vidéos. Combien d’écrans chez moi, dix, quinze, impossible de compter. Que se passe-t-il face à nous, très littéralement sous nos yeux ? Là où il y avait des hommes, il y a des écrans, là où il y avait des voix, il y a des cliquetis. Je n’appartiens plus au lieu dans lequel je me trouve, je suis un nomade, je n’ai personne à qui parler, sinon le vaste monde d’internet qui est le vrai monde, mon vrai monde à moi, contrairement à celui qui m’entoure qui est monde factice, un monde méchant, un monde de compromissions, complexe et sale. L’Ailleurs est ma patrie, Autrui numérisé mon alter ego, mon amoureux secret.


Grâce à l’écran nous ne sommes plus là, simplement là, être imparfaits et désirants, quémandant à autrui l’aumône d’un regard ou d’une marque d’attention. Notre corps qui se refuse à disparaître avec nous est un traitre à notre propre cause. Nos regards involontaires et nos émotions nous trahissent parfois eux aussi. C’est ainsi qu’un type entre deux âges, brun, un peu rougeaud, très terroir, d’ascendance auvergnate peut-être et affublé en conséquence d’un maillot de l’équipe de football londonienne d’Arsenal, lève les yeux de son écran et croise soudainement mon regard, puis détourne vivement les yeux. Cet échange inattendu me met vaguement mal à l’aise, et je me lève brusquement, passe enfin mon chemin.

(Disparition de la chair, mort du christianisme, victoire de la gnose. Le monde concret des choses est mauvais. L’épaisseur du monde doit s’abolir dans la douce virtualité du web. La rencontre sera à la fois célébrée et proscrite, reléguée dans l’autre monde auquel les nouveaux cathares que sont les internautes appartiennent de plein droit. Parfois l’on essaiera d’installer les idoles de l’autre monde dans ce monde-ci et l’on s’attirera les quolibets d’autrui, ce qui est toujours mieux que l’indifférence. Ainsi ces célibataires japonais, presque toujours des hommes, qui sortent leur polochon à l’effigie d’héroïnes de mangas dont ils sont amoureux au restaurant, en ayant pris soin de réserver pour deux personnes, puis commandent à leur polochon-starlette soigneusement installée à côté d’eux des plats fastueux, sous le regard de plus en plus indifférent des serveuses. Ils filent le parfait amour, tiennent-ils à nous faire savoir en direct sur Twitter, entre le nashi et le fromage, grâce à leur téléphone portable dernier cri. C’est assez impoli, c’est vrai, en plein tête-à-tête amoureux, de tripoter ainsi sans pudeur son portable, mais leurs dulcinées ne sont pas du genre à s’en offusquer.)



26/11/2009

Romantisme réactionnaire 1

Notre mépris pour la nature s’exprime jusque dans notre rhétorique ridicule lorsque nous déclarons vouloir la sauver. Peut-être faudrait-il commencer par la regarder.

L’humanité est obsédée par elle-même et par le jeu social dans lequel elle se perd. Inattention au monde. L’écran d’ordinateur, de la télé, du téléphone, des consoles de jeux, est le mur fascinant posé entre nous et ce monde délaissé. Excroissance monstrueuse des villes, il faut que chacun soit là où ça se passe. Ça bouge fébrilement dans les chaumières. On s’informe. Au cœur du foyer, un filet de voix perpétuel, les informations, la musique, nous rappellent sans arrêt la présence de l’Eden ou de l’enfer humain, des Autres fascinants. Il faut en être sans tarder. Dur désir de socialiser. Ivresse de la fusion du moi et de la société. Totalité obsédante dont nous sommes par le double lien de l’amour et de la haine. Délaissement de la campagne. Retour à un état de sauvagerie d’avant l’humanité des champs et des forêts. Friches. La mauvaise herbe qui bouffe tout. L’écrivain d’autrefois, lorsqu’il levait la tête de ses écrits avait face à lui une fenêtre, des objets, un bouquet de fleurs auxquels, presque mécaniquement, il était amené à prêter une certaine attention. Dans la même situation, le graphomane d’aujourd’hui se confronte, sur un écran qui lui cache le monde, à sa propre prose. Morne bouclage narcissique.

Hier, M. me décrivait le désintérêt pour le spectacle qui leur était offert que manifestaient les familles, invitées au cirque par leur employeur à l’approche de Noël. Quelques applaudissements à peine polis. Les gosses qui ne tiennent pas en place et font le show à la place du show. Les grosses bêtes dressées, ce spectacle étrange d’une irréductible altérité que l’on s’efforce de domestiquer ou de nous rendre un peu familière, ne nous intéressent plus. Nous voulons de l’interactif, nous refusons d’être réduits au rang de purs spectateurs, il nous faut bouger, participer, nous reconnaître dans ce qui s’offre à notre vue. L’extériorité, la présence mystérieuse des animaux et des plantes nous indiffèrent.

Pourtant quelque chose en nous résiste parfois à cet emballement du désir. A cette tyrannie de la fascination de l’humanité par elle-même. Goût soudain de la lenteur, du jardinage. Animaux domestiques dont l’étrangeté nous submerge parfois, dans la tranquillité du soir, toutes machines éteintes. Dans ses mouvements lents, dans son regard tranquille et confiant, l’animal nous rappelle à une vie paisible qui était la nôtre lorsqu’elle n’était pas troublée par les chants, aussi mélodieux ou hideux soient-ils, de nos sirènes numériques.

« Les deux branches de laurier-rose que j’avais posées sur mon bureau hier à seule fin de les décrire sont déjà desséchées et réduites à la taille d’insectes écrasés. Pétales, pistils et anthères, qui n’étaient pratiquement que de l’eau, sont retournés à l’état de vapeur (John Updike, Aux Confins du temps, p.207). »

03/11/2009

Ma France à moi

Sur Causeur, une contribution au débat sur l'identité nationale.
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22/10/2009

Fiction de travail




"J'ai lu un jour un livre écrit par un dissident soviétique. Il affirmait qu'en URSS, ce n'est pas le travail qui justifiait la construction de bureaux, mais les bureaux proliférants qui alimentaient la fiction du travail. Vous me direz: On ne peut pas comparer les situations. Et pourtant, il me semble que nous n'en sommes pas loin. Je vois d'ici tout ce qu'on pourrait m'opposer si je parlais de "fiction de travail" dans le monde qui nous entoure - si je disais que la "réalité", l'"urgence", l'"efficacité", les "défis de la complexité", ce sont des histoires que l'on fait tenir debout à grand renfort d'angoisse. Je ne suis pas sociologue, je ne suis pas philosophe, et j'aurais peut-être du mal à défendre ma position. Mais je vous assure : pour moi, le noeud du problème est bien là. Chacun raconte aux autres une histoire de travail qui n'a même pas le panache d'un beau mensonge, et tout ça rassemblé fait une rumeur qu'on vient respirer à grandes bouffées (Pierre Mari, Résolution p.104)."

En lisant cela, je pense à Jean-Claude Roman converti au christianisme dans sa prison et je pense aussi qu'il faut de toute urgence que je me remette à mon Power Point pour préparer mon intervention des jours prochains en entreprise.
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14/10/2009

A l’ère de l’unanime onanisme


Alain Finkielkraut nous a donné avec Un Coeur intelligent, un magnifique exemple de lecture du monde contemporain à la lumière de la littérature. Je voudrais tenter ici le même exercice grâce à l’ouvrage publié il y a quelque mois par Benoît Duteurtre, Ballets roses, qui, en même temps qu’il retrace fidèlement un célèbre fait divers de la fin des années cinquante mettant en scène André Le Troquer, le faiseur de roi de la quatrième république accusé au début de la cinquième de pédophilie, se livre à une méditation aussi discrète que subtile sur la sombre nature du désir humain.

De façon apparemment paradoxale, Benoît Duteurtre se met lui-même en scène dans le cadre d’un fait divers qui se produisit avant sa naissance. Ainsi, au cours de ses recherches, Duteurtre s’identifie implicitement à ces retraités « à la recherche de renseignements sur leurs trisaïeux (p.65) ». Lui aussi en effet est « à la recherche de renseignements » sur son trisaïeul, le Président René Cotty, à l’occasion de la rédaction de son ouvrage. René Cotty n’est pourtant dans l’histoire que raconte Benoît Duteurtre, et dans l’Histoire tout court, qu’un personnage secondaire, celui qui, par sens du devoir, et avec une pointe de ressentiment que Benoît Duteurtre n’élude pas, cède sa place à plus grand que lui. Le modèle de Benoît Duteutre, c’est donc un aïeul certes prestigieux, mais qui entre dans l’histoire par un geste politique paradoxal, puisque c’est celui de l’effacement. Il en va de même pour Benoît Duteurtre. L’auteur est absent de l’histoire qu’il raconte, puisqu’elle est consacrée à une époque qui précède sa naissance, comme l’auteur le souligne lui-même à plusieurs reprises, notamment à la toute dernière ligne de son récit. Mais c’est ce douloureux sentiment d’absence, de ne pas être au cœur des choses, qui motive le récit.


Ainsi, l’auteur ne peut prendre une place dans son propre récit que de façon périphérique, en temps que simple observateur. C’est en effet par une «dérogation » (le titre du chapitre IV) que Benoît Duteurtre se voit accordé le droit « de plonger le nez dans une affaire un peu louche (p.70) ». Si, de façon significative, l’obtention de cette « fameuse « dérogation » » est facilitée par son statut d’écrivain relativement connu que lui reconnait une commissaire de police cultivée, cette reconnaissance est signalée par l’auteur sur un modèle discrètement ironique. « Comment, vous ne connaissez par Benoît Duteurtre ? » s’exclame à l’attention d’un subordonné moins cultivé qu’elle la commissaire de police qui ouvrira les archives secrètes du dossier à l’auteur. Mais cette exclamation n’est pas sans rappeler celle, plus cocasse encore, de Mme Verdurin dans la Recherche, « Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot ? ». Ce n’est qu’accompagné par le sentiment de bénéficier d’une dérogation imméritée que l’on devrait éprouver celui de toucher au cœur des choses. Nous sommes des étrangers à notre propre histoire. L’humanité ne comprend pas ce qui lui arrive. C’est une illusion prétentieuse et mortifère propre à la néo-humanité contemporaine qui la pousse, à coup de googlelisation et autres recherches approfondies (sur Internet), à se croire dépositaire de la vérité des êtres et de la réalité des choses.

Benoît Duteurtre, lorsqu’il médite sur les turpitudes d’André le Troquer, fait appel à François Mauriac qui, lorsqu’il commentait lui-même ce fait divers, parlait de l’imagination comme du pire des crimes. La plupart d’entre nous n’ont heureusement pas les moyens de réaliser ce qu’ils imaginent. « Les ballets dont ils s’enchantent se déroulent sur un écran invisible », écrivait à ce propos l’écrivain catholique. Cet écran invisible est devenu par la grâce ou la disgrâce d’internet parfaitement visible. Voilà une différence avec l’époque dont nous parle Benoît Duteurtre. Nous avons aujourd’hui tout le loisir d’obtenir la confirmation des horreurs que nous prêtons à tort ou à raison aux puissants sur les innombrables pages stockées derrière les innombrables écrans qui nous sont devenus indispensables. Et c’est ainsi que ceux qui réalisent les désirs que nous nous contentons d’imaginer méritent notre opprobre deux fois : parce qu’ils réalisent ce que nous nous contentons d’imaginer, et parce qu’ils réalisent ce qui est interdit.

Il y a une horreur du voyeurisme dans le récit de Benoît Duteurtre, et pourtant ce voyeurisme constitue l’objet même du récit. Comment en serions-nous indemnes nous qui commentons et disséquons les moindres paroles, les moindres écrits, et surtout les actes, réels ou supposés, des protagonistes des affaires qui nous occupent en ce moment, en nous érigeant, souvent en toute bonne conscience, en juges de nos semblables. "Qui t’a fait juge ? " Une ancienne et excellente question, me semblet-il, que plus personne ne veut entendre.

Du point de vue de la satisfaction de notre voyeurisme, l’ouvrage de Benoît Duteurtre est très décevant, et il faut lui préférer l’arène où sont mis en scène les faits divers du jour. Car ce ne sont pas les « crimes » eux-mêmes qui intéressent Benoît Duteurtre, « des moments sexuels ternes où le vieillard se donne du plaisir en observant les ébats des autres (p.121 )», mais le regard que nous posons sur eux. Non seulement parce que, aujourd’hui comme hier, le voyeurisme est l'autre nom de l’intérêt que portent les foules aux turpitudes des puissants, mais aussi parce que, au fond, ce voyeurisme ne touche pas seulement ces foules mais aussi les puissants eux-mêmes, et à ce titre, sans doute, révèle quelque chose sur l’essence même du désir.

Le désir est le sentiment d’un manque. « Tout désir est désir d’être », tout désir est désir de résider au cœur des choses. Mais cette volonté d’habiter l’essence même des phénomènes est toujours déçue. La description «clinique» de l’affaire par le juge que retranscrit pour nous Benoît Duteurtre le prouve. Les turpitudes de Le Troquer, qui était celui qui résidait au cœur même du pouvoir, celui qui dominait la toute-puissante assemblée pendant la IVe République, celui qui faisait et défaisait les gouvernements, se réduisent à un voyeurisme masturbatoire de l’espèce la plus commune. Voilà le pauvre réel : le roi du monde est un « exclu » de la scène fondatrice, un pauvre être désirant, séparé des objets qu’il convoite. Avec cela, « tout est dit ou presque de la triste réalité (p.155) ». Cette « triste réalité », et le voile que l’on pose sur elle pour lui préférer des fables flamboyantes, c’est ce qui intéresse la littérature, mais c’est ce que refusent de voir les foules désinhibées de l’ère Internet. Ce que la foule imagine des frasques sexuelles des puissants, ce n’est que cela, un voyeurisme redoublé, une façon d’épier les actes de d’autrui, de se masturber avec les obscénités que l’on a soi-même tracées sur l’écran.

Quand nous voudrions établir des frontières étanches entre ceux qui habitent pleinement la réalité, et qui pour cela sont l’objet de notre ressentiment et de notre vertueuse indignation, et ceux qui, pauvres gens du peuple séparés de leurs désirs, sont toujours en peine d’étreindre la réalité (par manque de moyens ou par soumission à la loi commune), Benoît Duteurtre nous révèle la réalité du désir pour ce qu’elle est, une excitation vaine de l’esprit, un «trouble déraisonnable de la conscience (p.168)». Le désir est spirituel avant d’être corporel. Satan est un esprit, il n’a pas de corps; Merlu, l’âme damnée de Le Troquer est appelé un Mephisto (p.170). Il ne faut pas s’étonner que les sombres désirs de la modernité s’étalent aujourd’hui sur les écrans ectoplasmiques d’Internet et de la télévision. Notre époque hypermoderne est aussi un abandon de la dimension charnelle de l’existence. Le Troquer est moins esclave de ses instincts corporels que de « l’abstraction de ses désirs » qui l’emportent dans un monde tyrannique, loin de la réalité et de la «présence réelle (p.177)» des nymphettes dont il se sert. C’est cela le crime au fond, l’oubli de la « présence réelle » des gens dont on use ou que l’on lynche sur Internet. Ce n’est pas le corps le coupable, mais une désincarnation du désir, une pure imagination qui nous coupe de la matérialité du monde.

Lorsque nous nous laissons aller aux délices masturbatoires de la persécution collective en alimentant cette hargneuse machine à fantasmes virtuels qu’est devenu Internet, nous sombrons exactement dans les mêmes péchés que Le Troquer il y a cinquante ans.

07/10/2009

La castration chimique est-elle un humanisme?

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Une excellente question n'est-ce pas, à laquelle je tente de répondre ici.
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29/09/2009

Enfin, m'enraciner?

Patrie terrestre

Je me souviens d’un lieu que j’aimerai encore
Quand depuis bien long temps ce monde sera mort
C’est un pays sans Dieu ni place de l’Eglise
On y longe des murs de longs jardins sans joie
Nulle âme n’est tant humaine qu’elle s’y hasardera
Avant que vienne l’heure de nos peines remises

Un lourd pays sans charme est ma patrie terrestre
Je l’appelle la France elle s’appelle banlieue
Malgré le bruit du monde et la foule mauvaise
Il arrive parfois que je m’y trouve heureux
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Mon vieux désir sans fin plus épais qu’une chape
Voudrait l’étreindre là, chaque jour elle s’échappe

Ce sol insaisissable nul arbre n’y verdit
Ce ciel est étouffé et ces astres maudits
Et ces nombreux rituels toujours plus délétères
Et ces vains dieux si jeunes tuent celui de mon père
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Ce lieu qui est le mien j’y suis un étranger

Quand vais-je m’adoucir ?
Enfin, m’enraciner ?
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