"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

10/09/2012

Même le dimanche




Un décalage horaire pèse sur mon humeur,
Mais une promesse inscrite au firmament d'Auchan
Me dit qu'avant longtemps, sans chanter aucun chant,
Les hommes décalés jouiront d’un grand bonheur.
Chaque jour ils iront vite sous les lambris du monde,
Et pourfendront d’un cri chacune des bêtes immondes
qui altèrent la pureté du centre commercial
Ouvert même le dimanche, c’est quand même plus social.

Serait-ce donc cela à quoi passera l’heure,
Quand seront oubliées les œuvres du Seigneur?

Une lumière vive tombe sur nos achats de masse
Oriente notre temps et nous tient en sa châsse.
Voici les bons d'achat et les promotions,
Les journées portes ouvertes et les réductions, 
Un banlieusard ravi a rempli son caddy, 
Mais tout est accompli sans voir le paradis.

La paix du doux business ne s'est pas installée,
La haine renaissante au jour est dévoilée,
Et prend pour seul objet ce qu'elle ne voyait plus, 
Bientôt fait apparaître ce qu'elle ne voulait plus,
Car la magie se rompt malgré tous ses rituels,
Et retombent sur nous toutes nos vieilles poubelles.

Si le silence avance parmi les bruits de casse,
A qui rendrai-je grâce, quand enfin de guerre lasse,
Cesseront les vacarmes de notre vanité
Et s’éteindront les charmes de nos plaisirs bancals,
Et qu’un jour inattendu, clair et amical
Soudain se lèvera sur mon humilité?

11/04/2012

Prière à mon corps

Qu'est-ce au fond qu'Internet, sinon la disparition des corps, la disparition de la présence concrète, lourde, terreuse, des choses et des gens? Cette disparition est le signe et l'achèvement d'un long processus qui pourrait décrire celui de la modernité. Il faut croire que la prière qui suit et que l'on doit à Marie Noël, discrète et géniale poétesse catholique, aura été vaine. Nous ne croyons plus à l'âme en général, mais nous croyons à notre âme en particulier, cette petite chose tyrannique qui s'impose à nous avec plus de poids que l'objet le plus lourd. C'est mon âme qui sait qui je suis, mieux que mon corps dont la présence réelle n'est qu'une incongruité embarrassante. Grâce à la technique, qu'elle soit chirurgicale ou numérique, mon âme modèle mon corps, elle en fait une pure apparence "qui me correspond". Ce qui est là, l'épaisse présence des choses, se mue en donné -en données- à remodeler, à effacer. Plus rien ne s'impose à nous, et surtout pas notre corps naturel, toujours trop lourd, trop imparfait pour nous, pour ce que nous appelons nous, cette partie de nous d'autant plus évanescente qu'elle n'est plus liée à Dieu, notre âme. Comme Internet, nos "modèles" de magazines, outre qu'ils se ressemblent tous (nous modelons notre corps selon notre caprice, mais à la variété infinie des corps que nous devons à la nature ou à Dieu, succède les clones dont accouche le caprice monotone de l'homme), manifestent eux-aussi, dans leur maigreur terrifiante, cette désincarnation finale et programmatique de l'humanité.  


"O mon corps, tant que tu pourras, garde-moi de mon âme.
Ne meurs pas, sois vivant, ne m'abandonne pas à elle seule.
Ne défaille pas, sois fort pour la tenir liée, enfermée, l'empêcher de me nuire. 
Mange, bois, engraisse, sois épais afin qu'elle me soit moins aiguë.
Protège-moi contre elle tant que tu pourras. Défends-moi de toute ta substance, de tout ton poids, de toute la terre qui te tient aux pieds. Sauve-moi d'elle!"


01/12/2011

Dieu est (peut-être) mort




"Si Dieu semble avoir abandonné l'homme, si les apparences nous crient que "Dieu est mort", sa résurrection dépend de notre fidélité. A travers l'épaisseur du monde conquis par l'homme sur Dieu, j'entends l'appel silencieux, plus déchirant que tous les cris, du Père exilé de sa création : mon Fils, mon Fils pourquoi m'as-tu abandonné?" (Gustave Thibon, Aux Ailes de la lettre, pensées inédites 1932-1982).  

11/10/2011

Du Care au Caire

Si j'avais un compte Tweeter, je ne résisterais pas à la tentation d'inciter Martine à oublier un instant le Care pour se préoccuper un peu plus du Caire. 

06/06/2011

La conversion de Houellebecq et Taillandier, le retour






Dans L'Atelier du roman numéro 66, qui paraît ces jours-ci, je signe un article sur la conversion chez Houellebecq et Taillandier qui fut d'abord une entrée de ce blog. Il est des métamorphoses plus incroyables encore que celle de la vilaine chenille en beau papillon. (Et merci à Matthieu d'avoir rendu cette métamorphose possible.)

Télérama: le christianisme est-il un déchet recyclable?

"Or, le Seigneur, après leur avoir parlé fut enlevé au ciel (Mc 16,19)."

Est-ce en un hommage furtif à la fête de l'Ascension, pendant laquelle les chrétiens se souviennent de la disparition du Christ sous les yeux de ses disciples, que l'ex-magazine catholique Télérama, dans son numéro 3203 (1er juin 2011) procède à un de ces petits arrangements avec l'air du temps dont la cocasserie involontaire n'a d'égal que l'hypocrisie?

Dans un entretien passionnant avec Serge Portelli consacré au danger que fait courir à la justice la recherche de la sécurité absolue, le juge, à une question pertinente, quoique susceptible d'entraîner sur un terrain glissant ceux qui comme les journalistes de Télérama ont décidé de ne rien penser de rien (il s'agit de comprendre la "vision de l'homme derrière la doctrine sécuritaire" du gouvernement), avance tranquillement la thèse suivante.  "L'idée de rédemption, de rachat, de salut, héritée du christianisme, a disparu. Ce postulat d'une fatalité de la récidive, par exemple, me révolte." Cette idée forte sert d'épigraphe à la page 36 de l'entretien en question, mais sous une forme raccourcie qui nous prive de la seule lueur de rationalité qui nous permettrait de comprendre, au-delà du diagnostic implacable, ce qui se passe.  "L'idée de rédemption, de rachat, de salut, a disparu. Ce postulat d'une fatalité de la récidive me révolte."

C'est ici la cause de la disparition qui elle-même disparaît! Et lorsque la cause disparaît, c'est cette disparition elle-même qui, comme la récidive, semble devenir fatale. Cependant, ne désespérons pas. Cette forme abrégée de la thèse proposée par Portelli nous dévoile en même temps la logique à l'œuvre qui est dénoncée ici. Une sorte de preuve involontaire et par l'absurde de la thèse de Portelli.

Car voici donc les journalistes de Télérama qui amputent la réponse de Portelli -sans voir à mal sans doute (on les entend déjà : "c'est une question de place, rien de plus, il faut vraiment être tordu pour y lire autre chose")- de ce christianisme dont la disparition est justement présentée, en creux, comme la cause de la perte dont on se lamente! Depuis des décennies le journal Télérama n'a eu de cesse de renier ses propres origines en se conformant avec un zèle de fayot à l'air du temps.  De bazarder d'un cœur léger la doctrine catholique du péché originel et de la rédemption. Comment une telle antiquité pourrait être d'une quelconque pertinence pour éclairer notre temps? Il est bien temps de se le demander...

Et c'est ainsi qu'au détour d'un lapsus éditorial ô combien révélateur, on rend manifeste l'amputation à laquelle le journal procède l'air de rien depuis des décennies.

Et c'est ainsi que dans un moment d'euphorie débridée j'imagine les journalistes de Télérama,  effarés, prenant la mesure, sans vouloir vraiment la prendre, des dégâts dont ils sont eux-mêmes, pour une part minuscule, mais pour une part quand même, la cause.

"Dieu rit des hommes qui déplorent les conséquences dont ils chérissent les causes." Jacques-Bénigne Bossuet.

05/05/2011

Printemps arabe, hiver des chrétiens

Parce qu'il me tient particulièrement à coeur, je renvoie à cet article publié chez Causeur sur les chrétiens d'Orient.

http://www.causeur.fr/printemps-arabe-hiver-des-chretiens,9744

J'ajoute un post-scriptum bien sombre.  Les Coptes annoncent pour demain une manifestation monstre, pour protester contre les manifestations de plus ne plus massives devant certaines églises égyptiennes chaque vendredi de salafistes qui fantasment sur le cas de Kamilia Shehata, un jeune femme mariée à un prêtre copte qui se serait convertie à l'islam et serait retenue contre son gré depuis l'été dernier par sa famille. La dernière fois que les Coptes ont eut l'idée saugrenue de manifester publiquement leur désaccord avec les persécutions dont ils sont l'objet aujourd'hui, cela s'est terminé dans un bain de sang chrétien.
Remarquons en passant que lorsqu'ils défendent le droit des femmes à disposer d'elles-mêmes dans les justes limites de la Charia, les djihadistes ne font pas dans la dentelle. La cause de Kamilia a déjà occasionnée deux attaques sur des lieux de culte chrétiens (les deux fois pendant la messe), l'une à Bagdad qui a fait 58 morts, et l'autre à Alexandrie qui en a fait 23, tous coptes.
Aujourd'hui les salafistes continuent la lutte d'Al-Qaeda pour la libération islamiste de Kamilia par d'autres moyens : ceux qui leurs viennent de la toute nouvelle toute belle démocratie égyptienne.