"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

24/03/2009

Les bases scientifiques de la déclaration de Benoît XVI sur le préservatif



La cause est entendue, nous sommes tous d’accord, de la gauche à la droite, de la France d’en bas à la France des médias, de la France athée à la France encore catho mais qui veut faire des progrès, même le pusillanime ministère des Affaires étrangères s’y est mis comme tout le monde, le pape est un obscurantiste, il est le vecteur et le porte-parole d’une idéologie mortifère. C’est un criminel, l’ennemi principal et définitif de l’humanité. Les morts du sida pèseront sur sa conscience et viendront éternellement le hanter dans son sommeil éternel qui ne saurait tarder, espérons-le. Le souverain pontife est déclaré anathème devant le grand tribunal des droits humains, il n’aura pas le loisir de faire appel. Tous, nous pouvons nous lâcher sur le dos de ce réac cacochyme, et sans capote encore. Pour lui, et pour lui seulement, ce n’est pas la peine de sortir couvert. On doit avancer à découvert au contraire, sans grand risque pour sa santé ni sa réputation. Taper sur le pape est devenu un droit humain comme les autres, et même un devoir, un impératif de l’homme moderne, comme de faire la vaisselle et de torcher les mômes.

On n’avait pas vu une telle unanimité, une telle communion fraternelle de la France entière à la délicieuse occasion de ce culte aujourd’hui rendu aux très grandes vertus d’un petit bout de plastique -culte qui, comme tout culte, a besoin de la figure hideuse du démon pour unir ses adeptes- depuis au moins Valmy ou peut-être, soyons positif, depuis la France Black, Blanc, Beur de 1998, quand on était les champions. Car les champions, nous le sommes à nouveau aujourd’hui, par la disgrâce de l’horrible vieillard, même si ce n’est plus de football qu’il est question, mais d’indignation citoyenne et de défense de la vertu caoutchouteuse et outragée. Enfin un sport dans lequel nous ne craignons personne, dopés que nous sommes tous à la moraline. Répétez après moi : le préservatif, c’est la vie ! Le pape, c’est la mort ! On voudrait presque que le pape remette le couvert, si j’ose dire et si c’est possible à son âge, pour que ce beau moment de communion fraternelle dure encore un peu, que la jouissance extatique et collective qui s’exprime à la faveur de ces déclarations ne s’éteignent pas trop vite, qu’on ait le temps d’édifier un culte pérenne au petit dieu capote qui nous plaît tant. Rasons Notre-Dame, ce monument obsolète élevé à la gloire d’une idéologie de mort, et érigeons à sa place, comme ce sera drôle, une belle installation plastique digne du meilleur de l’Art Contemporain, qui prendra la forme de notre petit dieu la capote, déroulée et gonflée bien sûr, que l’on pourra ainsi emplir à loisir d’une virile vigueur rendue inoffensive par l’objet de son culte. Ce con-dôme, ah,ah,ah, qu’il soit d’une hauteur de 69 mètres, puisque c’est aussi celle des tours de la ringardissime cathédrale actuelle, ça ne s’invente pas , et aussi transparent que notre belle époque veut l’être. Un bel ouvrage vertical dressé vers le ciel vide en forme de défi, un fier monument à la gloire de notre sacro-sainte libido. Ca changera des églises mornes et vides !

Ce n’est pas pour casser l'ambiance , mais en attendant ce jour béni, est-il possible d'entendre ceux qui défendent le pape, s’il en reste ? Chacun a le cœur à la fête et personne ne veut envisager que le pape pourrait avoir de solides arguments pour avancer ce qu’il avance. Pourtant les faits sont têtus.

Laissons donc là le lyrisme œcuménique et la ferveur néo-religieuse, et reprenons précisément les propos du Pape, et la question à laquelle il répondait.

Question. Votre Sainteté, parmi les nombreux maux qui affligent l'Afrique, il y a également en particulier celui de la diffusion du sida. La position de l'Eglise catholique sur la façon de lutter contre celui-ci est souvent considérée comme n'étant pas réaliste et efficace. Affronterez-vous ce thème au cours du voyage?

R. –Je dirais le contraire: je pense que la réalité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte conte le sida est précisément l'Eglise catholique, avec ses mouvements, avec ses différentes réalités. Je pense à la Communauté de Sant'Egidio qui accomplit tant, de manière visible et aussi invisible, pour la lutte contre le sida, aux Camilliens, et tant d’autres, à toutes les sœurs qui sont au service des malades. Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec de l’argent, pourtant nécessaire. Si on n'y met pas l'âme, si les Africains n'aident pas [en engageant leur responsabilité personnelle], on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs: au contraire, ils augmentent le problème. La solution ne peut se trouver que dans un double engagement: le premier, une humanisation de la sexualité, c'est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l'un envers l'autre, et le deuxième, une véritable amitié également et surtout pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements personnels, à être proches de ceux qui souffrent. Tels sont les facteurs qui aident et qui conduisent à des progrès visibles. Je dirais donc cette double force de renouveler l'homme intérieurement, de donner une force spirituelle et humaine pour un juste comportement à l'égard de son propre corps et de celui de l'autre, et cette capacité de souffrir avec ceux qui souffrent, de rester présents dans les situations d'épreuve. Il me semble que c'est la juste réponse, et c'est ce que fait l'Eglise, offrant ainsi une contribution très grande et importante. Nous remercions tous ceux qui le font.

Le pape répond sur le terrain de l’efficacité et du réalisme à une question qui lui est posé sur ce même terrain. Il cherche à défendre, contre les critiques auxquelles le journaliste faisait référence, les catholiques qui agissent en Afrique en tentant notamment de promouvoir la fidélité et l’abstinence parmi les populations qu’ils tentent d’aider, en soignant, en facilitant l’accès aux médicaments, et parfois, souvent même, en distribuant des préservatifs, en parfait accord avec la hiérarchie catholique. Car le pape dans sa réponse ne s’oppose pas à l’usage du préservatif. Il déclare seulement que si le préservatif est envisagé comme étant la seule solution au problème, il peut l’aggraver. Qu’est-ce à dire ? Comment comprendre cette phrase ? Le préservatif n’est-il pas un moyen de prévention efficace de la transmission du virus ? Il l’est bien sûr, même si son efficacité est loin d’être parfaite. Alors les propos du pape ? De la pure idéologie ? De la bêtise et de l’ignorance ? De la pure méchanceté ? S’il est possible de demander au lecteur de suspendre son jugement et de me suivre dans mes développements ultérieurs jusqu’à ce que son opinion soit faite…

A quoi sert un « préservatif » ? A faire l’amour dans des conditions d’hygiène et de sécurité acceptables (même si, on le sait, le préservatif n’étant pas fiable à 100%, il peut donner un sentiment de sécurité absolue parfaitement illusoire) de la même manière, si l’on me permet cette comparaison un peu étrange, qu’un maillot de bain sert à faire de la natation dans des conditions de décence acceptables. Mais le fait de distribuer un préservatif n’est pas un acte neutre. Dans un certain sens, livré à lui-même, l’acte de transmettre un préservatif est déjà une incitation, de la part de celui qui donne, à « passer à l’acte ». Si j’offre un maillot de bain à l’élue de mon cœur par exemple, je l’incite à se jeter à l’eau. Elle le prendra ainsi, d’ailleurs, même si en toute logique le maillot de bain n’est pas nécessaire à la natation. De la même manière et réciproquement, si l’élue de mon cœur offre un préservatif à son maitre nageur, à Dieu ne plaise, il pourra prendre cela pour une avance, ou à défaut, si l’élue de mon cœur est irréprochable, hypothèse que je préfère et dont je ne doute pas, à aller assouvir sa libido auprès de ses nombreuses groupies que sa musculature avantageuse ne manque pas de lui attirer. L’acte de nager est virtuellement présent dans le fait d’offrir un maillot de bain, comme l’acte sexuel est virtuellement présent dans le fait de donner un préservatif. Spontanément, chacun associe la natation à un maillot de bain, comme on associe le sexe à un préservatif. Or, il se trouve que l’acte sexuel est le principal vecteur du virus du sida. S’il ne s’accompagne pas de ce que le Pape appelle l’âme, et qui fait référence bien sûr à la défense de la fidélité dans le couple, le fait de donner un préservatif à quelqu’un, surtout lorsque le don provient d’une organisation qui peut posséder un certain ascendant moral, revient à inciter cette personne à faire l’amour, et donc à multiplier les occasions de contamination. Les préservatifs ne tombent pas du ciel comme une manne, c’est le cas de le dire, ils sont transmis par des hommes et des femmes qui sont porteurs d’un message implicite. Les êtres humains ne sont des monades imperméables à l’influence réciproque. Si ce message n’est pas contrebalancé par un message différent, « soyez fidèle », ou « abstenez-vous et n’utilisez le préservatif que si vous ne pouvez faire autrement », la distribution de préservatifs sera comprise comme un blanc-seing ou même une incitation à passer à l’acte, et peut ainsi favoriser la propagation du sida. Les effets bénéfiques indéniables du préservatif en termes de protection physique, sont pour une part au moins contrebalancés par l’incitation à passer à l’acte incluse dans le fait de donner. Ce n’est, ni plus ni moins, ce que veut dire le Pape, lorsqu’il dit que la distribution de préservatif « augmente le problème » si elle n’est pas accompagnée d’un peu d’âme, c’est-à-dire, du point de vue du Pape, d’un appel à la fidélité.

Dans les faits, cette analyse se vérifie. L’Ouganda, un pays dont 45% de la population est catholique et 39% anglicane, a mis en place dés 1986, sous l’impulsion de son président une politique volontariste mettant en avant l’abstinence et la fidélité, en plus du préservatif. Cette politique a eu des effets spectaculaires et le taux de prévalence du sida extrêmement élevé à la fin des années 1980 dans ce pays a chuté de façon importante grâce à cette politique. Il ne s’agit pas ici d’une appréciation partisane de la politique ougandaise, mais au contraire du résumé rapide d’un article paru dans la prestigieuse revue américaine Science qui rend compte des résultats d’une étude consacrée au cas ougandais. Cette étude ne laisse guère place au doute, une politique globale, c’est-a-dire une politique qui comprend une dimension éthique est infiniment plus efficace qu’une politique fondée sur la seule distribution du préservatif.

Les idéologues ne sont donc pas ceux qu’on croit. Car aujourd’hui si les propos du pape font scandale, ce n’est pas parce que le pape s’oppose à la lutte contre le sida mais au contraire parce qu’il ose envisager une alternative au préservatif, plus efficace que celui-ci, sans exclure pour autant son usage. Ceux qui couvrent le pape d’injures aujourd’hui sont les idéologues conscients ou inconscients d’un ordre mondial échangiste et libre-échangiste. Cette idéologie prend les couleurs de la science en mettant en avant le préservatif, « seul moyen de lutte efficace contre le sida ». Le problème c’est que le préservatif est ainsi considéré seulement parce que d’autres comportements, tels que la fidélité, ont été exclu du champ des comportements rationnels ou prophylactiques qu’il pourrait être utile de promouvoir pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science et qui sont purement idéologiques. C’est le droit le plus strict des idéologues de défendre leurs idées, bien sûr, et il ne me viendrait pas à l’idée de leur jeter à la figure les épithètes qu’ils adressent eux-mêmes au pape, car l’échangisme, libre ou pas, ne manque certainement pas de certains attraits, vu de loin au moins, et même pour un catholique (qui serait assez hypocrite pour prétendre le contraire ?), mais il faut appeler un chat un chat, et un idéologue, un idéologue.
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03/03/2009

Et le monde est à moi



J’ai un téléphone mobile -enfin mobile, faut quand même pas pousser, c’est moi qui marche, lui se contente de se laisse porter- qui marche (façon de parler donc) grâce à SFR, la vieille Société Française du Radiotéléphone créée en l’an 87 du siècle dernier. Autant dire il y a des lustres. D’ailleurs depuis peu l’ancienne SFR n’existe plus. C’est Franck Esser, son PDG qui me l’annonce à moi personnellement sur Internet. SFR a changé, et moi Florentin Piffard, j’ai le droit d’en être informé. Et depuis qu’il a changé, m’informe-t-on, il est plus comme avant. Dorénavant le SFR, il est tout beau tout neuf. Tellement neuf d’ailleurs qu’il n’a pas seulement changé tout court, il a aussi changé de genre, comme les lecteurs attentifs l’auront déjà remarqué. Avant en effet, pour ce que j’en sais, SFR c’était, comme son nom paraissait l’indiquer, du genre féminin. Aujourd’hui que le genre est comme le reste une question de choix, SFR est masculin. C’est comme ça, ça ne se discute pas, c’est son choix irréfragable au SFR, avis aux chiennes de garde qui seraient tentées d’y voir un machisme inconscient des créatifs de la marque. La Société Française du Radiotéléphone, peut-être dans un esprit d’ouverture aux sexualités alternatives très Queer dont on ne peut que la féliciter, a choisi de remettre en cause les clichés clivant, la langue fasciste, et d’assumer ouvertement sa part masculine. Dorénavant, il faudra parler DU SFR, et non de SFR ou de la SFR. Si, c’est possible, c’est d’ailleurs le slogan du nouvel SFR, « Avec le nouvel SFR, tout devient possible ». Ca vous rappelle sans doute quelque chose dans la veine virile et faraude.

Mais revenons à nos moutons numériques.

Car le SFR profite de ce viril lifting pour afficher fièrement ses valeurs, Audace, Simplicité, Engagement. En toute simplicité justement, Frank Esser, ou plutôt sa photo, s’est dérangée et est donc venue jusque sur mon écran m’en dire quelques mots. J’étais pas peu fier, moi, qu’un PDG du CAC daigne en pleine débâcle financière s’adresser à moi, simple journaliste citoyen, non pas de vive voix, quand même pas, faut pas pousser je vous dis, mais en pixels. C’est déjà pas mal. C’est que la photo de Francky (je peux l’appeler Francky, pour le mettre à l’aise lorsqu’il a pointé ici son bout du nez volontaire, je l’ai interpelé par-dessus mon clavier pour lui demander si ça le dérangeait pas que je lui donne un sobriquet rien qu’à nous dans l’intimité de mon bureau, il n’a pas répondu et comme dit le proverbe à ceux qui savent tendre l’oreille gauche, celle qui n’est pas vissée au téléphone, je parle pour les droitiers, qui ne dit mot consent), la photo de Francky donc, a fière allure. Sur celle-ci Francky se donne un petit air de François de Closets du temps de Toujours plus, un François de Closets jeune, dynamique, ouvert, arborant en plus d’un impeccable costume sombre, un léger sourire complice et énergique en guise de viatique pour le voyage jusque dans mes pénates. On sent Francky prêt à prendre son temps avec moi, à débattre de toutes ces nouvelles valeurs qu’il a choisies de défendre en plus de vendre des téléphones et des forfaits qui vont avec. C’était beau cette amorce de débat entre Franky et moi, lui sur mon écran, moi devant. J’étais frais et dispo ce matin là, alors que Francky s’adressait à moi, pour communiquer avec lui sans tabou ni langue de bois, bref avec audace, simplicité et engagement, des nouvelles valeurs du SFR, et aussi de toutes ces belles choses que le SFR me promet depuis qu’on est ensemble, elle, enfin lui, et moi.

Pour ouvrir les hostilités Francky frappe fort. SFR ET LE MONDE EST A VOUS, m’assène-t-il sans crier gare. LE MONDE EST A VOUS. L’ancienne SFR m’avait déjà averti de cette fortune inespérée à plusieurs reprises ces derniers mois, mais je ne l’avais pas prise au sérieux. Sans doute du fait d’un fond de machisme inconscient chez moi aussi, mais gardez ça pour vous, ça pourrait me causer du tort. ET LE MONDE EST A VOUS. Vous, c’est-à-dire moi, puisque c’est à moi en personne que parle Francky. Bigre, venant d’un PDG dont l’aspect aimable et sérieux impose le respect, ça mérite qu’on s’y arrête un instant!

ET LE MONDE EST A VOUS !

Relisant ce beau slogan aussi simple et audacieux qu’engageant, en ce jour printanier, je sombre dans des abîmes méditatifs face à mon nouveau pote Francky du SFR. Et me voici bientôt plongé par cette étrange Madeleine de Proust dans une chanson des Doors, un groupe masculin et américain (aux dernières nouvelles) de la fin des années 1960. We Want The World And We Want It Now hurlait le grand Jim dans son micro, en trépignant sur place comme un moutard qui veut du rab de Nutella, pour mon plus grand plaisir d’escogriffe à boutons travaillé par ses hormones. Morrison et moi en avions rêvé avant de finir lui au Père Lachaise, moi vissé devant mon écran d’ordinateur, et le SFR de Francky l’a fait ! Le monde est à moi. Enfin ! Grâce au SFR, mes rêves d’adolescent vont devenir réalité ! Je dirais même plus, tous les vilains obstacles à l’appropriation du monde par bébé Florentin sont finalement sur le point de disparaître ! Le monde est à moi…

Bon, concrètement, ça donne quoi ?

Un forfait ajustable 2 heures plus 2 heures, un accès Internet illimité et des textos à Gogo ? Un peu léger quand même pour mes rêves d’adolescent.

J’en conclus rapidement qu’il doit y avoir un malentendu entre Francky et moi, bien que nous communiquions sans entrave, lui et moi. J’interpelle Francky derechef, mais pas plus que tantôt, il ne me répond. Il a beau consentir muettement, cela ne se traduit par rien de bien probant. Que faire, comme disait Lénine en 1902 ? Seule solution, pour débrouiller cette histoire de monde qui m’appartient, rencontrer Francky ou un de ses représentants en chair et en os plutôt qu’en pixels. Ca tombe bien, il y a un magasin SFR, pardon, un « Espace SFR », près de mon bureau, pardon, près de « l’Espace Piffard », et en cette période de Carême, ayant décidé de me priver de Maroilles et de tarte aux myrtilles après avoir avalé mon steak-frites-salade quotidien et fumé ma (mon ?) clope sur la terrasse chauffée de mon Espace Brasserie préféré je dispose d’un peu de temps le midi pour enfin réaliser mes rêves d’adolescent.

En pénétrant dans « l’Espace SFR », je me rends compte à quel point le monde a changé depuis que Jim Morrison revendiquait ses droits sur lui. Le monde selon l’Espace SFR est très rouge et très guilleret. On m’y promet sans barguigner des pluies de points illimités et des forêts d’avantages clients. Les machines alignées sur les présentoirs, pas farouches pour un euro, paraissent toutes me faire de l’œil. Et que dire des modèles en carton-pâte aux sourires éclatants, disposés à droite et à gauche de la porte d’entrée, brandissant diverses machines électroniques comme autant de sésames pour le 7ème ciel ? J’ai l’impression d’assister à la mise en scène d’une émeute du bonheur imaginée par un Jérôme Bosch du XXIème siècle. Un Jérôme Bosch enfin rallié au culte du progrès. Qui aurait transformé les innombrables instruments de torture activés par les démons de ses enfers en outils à délices. D’entrer dans un jardin d’Eden numérique et bordélique. Une avalanche de petites machines dont l’usage m’est à peu près inconnu promet à ceux qui s’en serviraient d’interminables douceurs, d’éternels bonheurs. Des ravissements inédits. De pénétrer enfin la Jérusalem terrestre que leurs ancêtres croisés avaient en vain cherchée sous d’autres cieux.

Les seuls à faire la gueule ici ce sont les résidents plus ou moins temporaires de ce paradis miniature, clients et vendeurs. Aux questions hargneuses des détenteurs d’abonnements privilèges en panne de connexion, les subordonnés de mon nouvel ami Franky, répondent que toutes les réponses se trouvent déjà écrites noir sur blanc sur le site srf.fr, rubrique mon compte. Qu’ils ont qu’à se connecter ces mécontents. Que le service client (composer 963 depuis un « mobile », 06 1000 1963 depuis une ligne fixe) est là pour ça. Qu’on n’a pas besoin d’eux ici. Qu’en somme le paradis selon SFR se passe volontiers d’élus. Alors qu’eux, les soutiers du lieu, n’ont pas encore mangé, à plus de 14 heures. Qu’ils ne se sont pas assis depuis plus de trois heures. Qu’ils ne disposent, étrange ironie au milieu de ce fatras communicationnel, que d’une seule ligne, fixe en plus, quel ringardise, pour joindre le ciel, heu pardon, le siège et répercuter les questions les plus improbables que leurs posent les clients…

Après une courte demi-heure de queue (tout est possible !) je parviens enfin à coiffer sur le poteau une vieille dame handicapée et sans défense (on a les rivaux qu’on peu) qui vient réclamer justice à la divinité du coin à propos de la neuf box hors service qu’elle paye à son grand fiston d’une trentaine d’années qui n’a pas le temps de se déplacer en personne pour cause de préparation de grève générale, ainsi que j’ai eu le temps d’entendre expliquer la veille dame une petite dizaine de fois dans son portable dernier cri à divers correspondants pendant que nous patientions de conserve. Après avoir pardonné mentalement à la grand-mère mon impolitesse, je m’adresse sans fard, sûr de mon bon droit conféré par ma nouvelle intimité avec l’aimable portrait de Franky sur mon ordinateur, à l’austère vendeuse de forfaits illimités qui se tient face à moi, avec, étrange médaille de baptême, un téléphone « mobile » « perso » en bandoulière, tel un talisman destiné sans doute à conjurer le mauvais sort de la déconnexion et à invoquer les puissances communicantes qui régissent le lieu:
« - Bonjour Madame, je viens vous voir à propos du monde qui est à moi !
- pardon ?
- Oui, enfin je veux dire, c’est Francky, vous voyez qui c’est Francky, Franck Esser, votre patron, un ami à moi, il m’a dit aujourd’hui « SFR et le monde est à vous ». SFR, j’ai déjà, le monde pas encore, c’est pour savoir si je peux en prendre livraison auprès de vous. Comment on procède ?
- Je ne comprends pas bien. Qu’est-ce que vous voulez exactement ?
- Je vous le dis, j’ai reçu un message aujourd’hui de la part de votre patron, dans la rubrique Mon Comte sur votre site sfr.fr, de la part de Franck Esser, qui m’informait que le monde était à moi…
- Ecoutez, Monsieur, il y a du monde derrière vous, je n’ai pas de temps à perdre avec des plaisantins, si vous avez une réclamation, appelez le service client de SFR !
- D’abord on dit du SFR ! Ensuite, je ne plaisante pas du tout, c’était écrit sur mon ordinateur de la part de Frank Esser, regardez d’ailleurs j’ai imprimé le document !!
- C’est assez, je ne sais pas si vous cherchez à être drôle, mais je vais vous demander de sortir. »

C’est à ce moment que la discussion s’est interrompue assez brutalement. Un malabar à portable autour du cou lui aussi, m’avait saisi cordialement mais fermement le bras (voilà que je devenais mobile, enfin, portable moi aussi !) et me demandait de sortir sans faire plus d’histoires. Il s’agissait de mon bras gauche, qui lui est indiscutablement à moi, et j’ai donc sagement obéi. Dehors, je n’avais plus qu’une solution, le service clientèle. Après avoir attendu une autre demi-heure en écoutant de torturantes offres promotionnelles du SFR, je suis enfin tombé sur un vrai être humain. La conversation n’a pas été plus probante que dans le magasin. Ce qui en est ressorti c’est que le monde est à moi, certes, mais sous une forme juridique compliquée, du genre viager. Un viager nouvelle formule, dans lequel c’est le décédant qui prend possession de ce qui est à lui. Encore, une arnaque à la Madoff sans doute.

Finalement j’ai du en conclure que les discussions en chair et os ça ne vaut rien à l’homme, c’est encore plus frustrant que les discussions muettes sur Internet. Avec mon portable, je suis bien. Le monde y est vraiment à moi, au bout des doigts. S’il fait mine de se révolter je lui clique la gueule, et on n’en parle plus. D’ailleurs finalement le SFR et moi, on s’est réconcilié. Ce matin, une douce voix féminine qui ressemblait fort à celle de ma vendeuse à portable, à ceci près qu’elle était enregistrée et qu’elle pouvait ainsi en toute impunité simuler l’amabilité et la cordialité, m’a appelé sur mon téléphone SFR. Elle n’était plus fâchée du tout à propos de ce qui s’était passé la veille. Elle avait tout pardonné. C’est même elle qui semblait s’excuser de me déranger. Le rêve à nouveau ! Elle m’a demandé de tapoter des 1 et des 2 et même des 3 parfois pour que je lui dise à quel point mon recours au service clientèle du SFR la veille avait été satisfaisant. Devant tant de gentillesses, je lui ai donné satisfaction moi aussi, sans discuter. Et on en est resté là. J’ai pas plus posé de questions. J’ai compris que ça ne servait à rien de faire le malin avec les gérants du paradis.

Et puis, je ne voulais gâcher mon idylle naissante avec Francky.

27/02/2009

Philippe Val, la connerie en partage



On a entendu ici Philippe Val se réclamer pompeusement de la « vérité » pour s’en prendre sous une forme peu amène au « négationnisme en général », et aux négationnistes de la Shoah et du 11 septembre en particulier. Il a ainsi traité ces derniers de « sales cons ». Sur ce point précis, je ne peux que lui donner raison, jusque dans sa virulence. Mais pourquoi faut-il que sa démonstration soit gâchée, à propos de la révolution culturelle chinoise, par un exagérationnisme (1) ridicule, qui paraît s'aligner, dans son outrance même, sur le négationnisme qu’il pourfend ?
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On souhaiterait que la vérité historique ait de meilleurs défenseurs. Bien sûr, sur le fond, Philippe Val a raison. Le négationnisme, sous toutes ses formes, est une abomination. Nous devons nous interroger sur ce qui pousse un nombre croissant d’individus n’ayant aucune compétence particulière pour le faire à mettre en doute l’ampleur, et parfois même la réalité, des divers génocides et autres meurtres de masse qui émaillent l’histoire de l’humanité. Je me suis livré moi-même à ce petit exercice ailleurs. Dans les raisons données par Philippe Val – les négationnistes approuveraient secrètement les actes dont ils nient l’existence – il y a sans doute une part de vérité, même si l’explication me semble un peu courte. Je me demande pour ma part si dans la négation de l’ampleur des crimes, il n’y a pas la volonté de transformer ces crimes en sacrifice, c’est-à-dire de leur donner une forme de légitimité symbolique. A suivre René Girard, le sacrifice est un meurtre légitime, avalisé moralement par la communauté qui s’en rend coupable. A ce titre, la violence du crime est souvent atténuée par ceux qui en sont l’auteur ou qui l’approuve. C’est la structure même de la pensée mythique que décrit Girard dans son ouvrage classique La Violence et le Sacré dont je me demande si elle n’est pas à l’œuvre dans le négationnisme contemporain.

Quoiqu’il en soit, les causes de ce négationnisme sont sans doute trop subtiles pour être analysées et exposées de façon satisfaisante dans le cadre de cet articulet et par un type à moitié cultivé dans mon genre. Cependant, ce qu’il n’est pas impossible d’exposer ici, ce sont les approximations imbéciles dont Philippe Val se rend coupable quand il déclare qu’il serait « de l’intérêt de tout le monde que les dizaines de millions de morts de la révolution culturelle chinoise soient passés sous silence ». Même un non-historien tel que votre serviteur, qui préfère se plonger dans la littérature ou dans de la philosophie vulgarisée à ses heures de loisirs, et même, honte à moi, dans « l’égout » qu’est selon Val Internet, sait que la révolution culturelle chinoise a fait tout au plus quelques millions de morts. Trois millions de mort est le chiffre maximum évoqué, j’ai vérifié. De façon plus consensuelle on situe généralement le nombre de victimes de la révolution culturelle chinoise entre 400 000 et un million de morts, c’est le chiffre donné par Le Livre noir du communisme, que l’on peut difficilement suspecter de complaisance à l’égard du maoïsme.

Quel sens cela peut-il avoir de se réclamer pompeusement de la vérité historique (Val martèle à six reprises le mot vérité à la fin de sa chronique) pour travestir ainsi grossièrement soi-même la vérité en question ?

Il ne s’agit pas ici pour moi de nier les atrocités de la révolution culturelle chinoise. La folie qui s’empara de la jeunesse chinoise sous l’impulsion du président Mao fut criminelle, nul doute là dessus. Mais en quoi est-il nécessaire de multiplier le nombre des victimes par dix ? En agissant ainsi, les exagérateurs occidentaux dans le genre de Philippe Val prêtent le flan aux critiques, notamment de la part de l’opinion publique chinoise (et de ceux qui ici sympathisent avec elle), qui ne manquera pas de souligner à cette occasion ou à d’autres, les manipulations auxquelles se livrent selon elle les méchants médias occidentaux, alors que c’est plus vraisemblablement le manque de rigueur, l’approximation et, pour tout dire, la connerie de Philippe Val et qu’il paraît avoir en partage avec ceux qu’il pourfend, qui sont responsables de cette exagération grotesque. En se tirant ainsi une balle dans le pied, Philippe Val nuit à la cause qu’il prétend défendre et alimente la paranoïa à l’encontre des médias.
Ce n’est parce que, à l’heure où j’écris ces lignes, aucun parmi les nombreux commentaires indignés qu’a déjà suscité son intervention sur le site Agoravox n’a remarqué cette erreur grossière (tous ou presque, malgré l’impitoyable « esprit critique » dont ils se targuent volontiers et leur volonté de ne pas s’en laisser compter par les « médias officiels », préfèrent bien sûr, tels d’imbéciles taureaux devant lesquels on agite un chiffon rouge, se focaliser sur l’insulte proférée voire sur le sionisme supposé du coupable), que sa faute est moindre.


(1) Je parle bien à propos de l’intéressé d’exagérationnisme, et de non sionisme tout court, celui-ci, s’il est avéré, ne me pose aucun problème, mieux même, je le partage. Quant à savoir si je partage aussi sa connerie, c’est à vous de voir.

25/02/2009

Requiem pour la joie créole



Ah, nous pouvons être fiers ! Après plusieurs siècles d’efforts, nous autres Français, champions internationalement reconnus de l’intégration de nos étrangers avons enfin réussi à assimiler parfaitement les populations créoles de nos DOM, et même de nos ROM. Il était temps ! Cette insouciance qui caractérisait la lointaine France d’Amérique était une pierre dans le jardin des assimilateurs. Une insulte pour le rêve intégrationniste. Trêve de sourire, assez de proverbiale gaité et de légendaire joie de vivre ! Le bonheur créole qui frappait encore naguère le voyageur occidental lorsqu’il avait la chance de venir oublier quelque temps l’âpreté de la vie moderne sur ces rivages enchanteurs est enfin de l’histoire ancienne! Aux oubliettes la douce langueur de la biguine ! Adieu les « bals négres », aussi bons pour le moral fussent-ils ! Enterrée la joie éclatante du Zouk ! Fini l'heureux temps du carnaval, voici celui des manifestations, barrages et pillages ! L’alignement des provinces, autrefois prophétisé par Alexandre Kojève, triomphe enfin jusque dans les lointaines Antilles françaises!

Le Guadeloupéen aujourd’hui serre les mâchoires et revendique comme n’importe quel petit-bourgeois occidental obsédé par son pouvoir d’achat. Exit la pauvreté joyeuse de nos frères antillais, bonjour la triste opulence à l’occidentale! L’insulaire antillais exige de pouvoir faire la gueule comme n’importe quel hexagonal de base, avec ses 200 euros supplémentaires en poche ! La couleur de l’avenir ce n’est ni le blanc, ni le noir, ni celle, indéterminée, de la créolité, ni même le rouge révolutionnaire des manifestants, mais le vert. L’horrible couleur verte du visage de l’envieux. Le Guadeloupéen est dorénavant gagné par la triste passion de l’égalité, la passion démocratique par excellence, si l’on en croit Tocqueville. La moindre inégalité de traitement est une souffrance qui mérite réparation, une insupportable humiliation au moins aussi grave que des siècles d’esclavage! Les indépendantistes du LKP l’ont bien compris, la liberté aujourd’hui n’intéresse personne. C’est l’égalité qui motive les troupes. La Guadeloupe est à eux, ils nous le répètent assez, non pas comme le serait une terre de liberté pour d’anciens esclaves, mais comme un bien à consommer, un butin à partager, exactement sur le modèle de la ploutocratie béké que les « vrais Guadeloupéens » rêvent de remplacer ! L’aspiration à l’émancipation a disparu derrière ces revendications « sociales ». C’est l’aliénation à la marchandise qu’ils recherchent au contraire ! Béké à la place du Béké, voici l’avenir dont semble rêver les anciens esclaves !

Comment ne pas être frappé par la tristesse, par la hargne des visages qui revendiquent aujourd’hui en Guadeloupe ? On se croirait un premier mai place de la Bastille ! Michel Serres le remarquait récemment dans le Journal du Dimanche, l’espérance de vie n’a jamais été aussi longue dans notre pays. Depuis 1945, les Européens de l’ouest n’ont pas connu de guerre sur leur continent pendant une période incroyablement longue de leur histoire tourmentée. Quant au niveau de vie, a-t-il jamais été plus élevé, dans l’Hexagone ou dans les Antilles ? « En Occident, on n’a jamais été aussi heureux, concluait-il, et on ne le sait pas ». En Guadeloupe aussi, comment nier que, sur le long terme, le sort de la population locale s’est amélioré ?

Comment dés lors expliquer que là-bas comme ici, la morosité progresse de conserve avec le pouvoir d’achat ?

Tant que nous n’aurons pas répondu à cette question, « la crise du capitalisme » a de beaux jours devant elle.

Homo Pouvoirdachetus est décidément un triste sire.

03/02/2009

Que fais-je quand je blogue ?



« Au commencement était le Verbe (Jn 1,1) »

Pourquoi donner mon avis sur le monde tel qu’il va alors que personne ne me le demande ? C’est étrange, non, cette pulsion d’écrire, qui s’empare des masses contemporaines ? Pourquoi perdre son temps à tenter d’organiser ses pensées, à produire un discours cohérent, à dire quelque chose d’inédit et juste sur le monde, plutôt que de faire « une activité normale », comme disait le PPD des guignols à propos de ce qui n’est pas la télévision, une activité qui nous met dans un rapport immédiat avec le monde naturel, jardiner ou cuisiner par exemple ? Cette prétention à la vérité, cette volonté de mettre la réalité à distance est toujours déçue. Mais est-ce une volonté, avons nous le choix ? N’est-ce pas la disparition du monde derrière nos écrans qui nous pousse à tenter d’en dire la réalité ? Pourtant, qui peut prétendre dans ces petits billets d’humeur, même bien construits, dans ces longs articles qui se veulent définitifs, qu’il saisit quelque chose de la réalité? Qu’il ne répète pas seulement d’une façon ou d’une autre ce qu’il a déjà lu ou entendu ? Qu’il traverse l’écran pour rejoindre les phénomènes ? Dans ce flot d’écriture, comment échapper à l’insignifiance du bruit ? Je me vois en train de bloguer comme une particule élémentaire au sein d’un corps immense de particules élémentaires qui soliloquent en faisant semblant d’échanger. Je me vois coq dans une basse-cour anomique uniquement peuplée de petits coqs péroreurs. Qui grattent machinalement la terre et tendent désespérément le cou vers le ciel, cocoricant à qui mieux-mieux dans un vacarme de tous les diables. Un peu comme si, dans un stade, un brouhaha assourdissant émanait d’une foule d’egos qui, au lieu de regarder le match, contemplait chacun son écran, et ce qu’elle aura choisi d’y faire figurer (Google est mon ami), proclamant que ce qu’elle voit est plus réel que le réel qui se manifeste au-delà de l’écran. Chacun parlant pour soi, ou plutôt pour recouvrir la voix des autres, en prétendant être écouté, et être à l’écoute des autres.

Le spectacle ? Une réalité abstruse à laquelle, derrière nos écrans, nous avons cessé de nous intéresser.

Il y a, me semble-t-il, un lien profond entre le sentiment de dépossession évoqué par Ivan Illich en réponse au processus de division du travail moderne décrit notamment par Emile Durkheim, processus qui confine chacun d’entre nous dans une tâche microscopique au sein d’une architecture immense nommée société, et cette toute puissance fantasmée qui motive les délires rationalisant du blogueur. Le monde m’échappe dans ses dimensions les plus concrètes, je dépends du supermarché ou de l’Etat pour manger, d’immenses machines auxquelles je ne comprends rien pour me déplacer ou exercer mes droits. Les femmes pour accoucher ne peuvent se passer d’une logistique impressionnante dont elles ne maitrisent rien non plus, l’éducation elle-même est entre les mains d’un monstre froid auquel je dois confier ma progéniture. Il paraît cependant, à en croire les experts les plus autorisés, que nous sommes aux temps de l’autonomie… Comment comprendre ce paradoxe ? Nous vivons sous la loi de l’autonomie, nos ancêtres sous celle de l’hétéronomie et nous ne maitrisons rien de notre vie quotidienne. Simultanément, et si l’on met de côtés les rares privilégiés que sont les philosophes ou les romanciers professionnels, nous n’avons jamais exercé notre intelligence, dans le cadre professionnel qui est celui dans lequel nous passons, de loin, le plus de temps, sur des objets aussi petits, aussi fragmentés, aussi abstraits. Les métiers qu’il faut apprendre aujourd’hui dans leur immense majorité n’existaient pas il y a seulement cent ans -chef de projet Web senior, opérateur de salle de marchés, coach d’entreprise, ingénieur support et intégration, chef d’équipe terrain dédié DPH, chargé(e) de support fonctionnel comptabilité- et, qui sait, n’existeront peut-être plus dans dix ans. Où sont le paysan qui cultive la terre et l’artisan qui travaille le bois ? Ils ont été remplacés par un développeur de projets bio ayant une marge de progression à deux chiffres et un éditeur de produits vintage en teck motivé par l’export Asie.

Un paysan d’autrefois était en mesure de se nourrir, et parfois de se vêtir et même de se soigner, seul ou avec l'aide de ses proches, sans le secours de l’Etat ou d’autres immenses organisations appelées entreprises. Qui peut en dire autant aujourd’hui ? Au fond, l’Etat ou la firme, est-ce si différent ? Toujours d’immenses machines froides qui permettent et organisent la vie des gens.

L’écriture c’est une volonté de maitrise virtuelle compensatrice : le monde m’échappe, je crois le ressaisir par l’écriture. Je lui donne son double virtuel. J’en suis l'auteur. Je le recrée. Comme aurait presque dit l’autre, l’opinion de tout un chacun, sous la forme du vote ou de l’expression citoyenne, c’est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de vraie réalité.

Cette autonomie virtuelle est le revers de l’hétéronomie absolue dans laquelle nous vivons tous les jours. Les machines administratives, bons samaritains sans âme prenant soin de foules inconnues elles-mêmes inanimées, nous portent et nous supportent, et nous voulons, nous autres pathétiques démiurges vindicatifs, dérisoires et mortels petits dieux, sauver le monde à notre tour par notre prose définitive.

30/01/2009

Une fessée pour l’ONU, une claque pour le Conseil de l’Europe




Interdire la fessée, est-ce abolir le Mal ?


Le Conseil de l’Europe, vénérable institution créée au lendemain de la seconde guerre mondiale dans le but, on ne peut plus louable, de favoriser la réconciliation des pays européens grâce à la définition et la mise en œuvre de normes dans le domaine des droits de l’homme, est aujourd’hui en pointe dans le processus accéléré de liquidation des dernières institutions susceptibles de freiner encore la disparition complète de toute forme d’autorité légitime sur cette planète. Ainsi le Conseil de l’Europe travaille à ruiner le peu d’emprise que possèdent encore les parents des pays développés sur leurs enfants en délégitimant toute forme de violence physique qui pourrait être exercée dans un cadre familial. Il s’agit ici de la continuation d’un processus de long terme, visant à prendre acte, tout en l’accélérant, de la disparition progressive des médiations entre l’enfant et le monde. La cellule familiale, nécessairement oppressive, ringarde et arbitraire, est désinvestie de toute forme d’autorité légitime à l’égard des enfants au profit d’un droit abstrait -dans le cadre duquel les enfants se trouvent dans une égalité parfaite avec les adultes- octroyé par la loi et garanti par l’action d’énormes machines collectives appelées administrations ou organisations internationales. Dans cette perspective pourtant peu réjouissante, le Conseil de l’Europe vient de recevoir un soutien de poids, celui de l’ONU, pour une démarche aussi vertueuse qu’ambitieuse : obtenir le plus tôt possible l’interdiction complète, dans tous les pays de la planète, des châtiments corporels à l’encontre des enfants.

"Construire l'Europe pour et avec les Enfants"

C’est ainsi que les parents qui aujourd’hui encore estiment devoir avoir recours aux plus légers des châtiments corporels à l’encontre de leur progéniture, telles la claque ou la fessée, se verront considérés comme des criminels, au même titre que les pédophiles ou les esclavagistes. En effet, à en croire « La stratégie 2009-2011 » dudit Conseil, stratégie fièrement intitulée « Construire l’Europe pour et avec les Enfants », « le Conseil de l'Europe devra en particulier (…) poursuivre la campagne contre le châtiment corporel (…) et lutter contre toute autre forme particulière de violence comme l’exploitation sexuelle et les abus sexuels, la traite des enfants ».
La fessée ou la claque infligées à un enfant par ses parents ne seraient donc au fond guère différentes, dans leur nature, des abus sexuels et de la traite des enfants. Cette approche globale en ce qu’elle est incapable de discriminer des phénomènes qui, pour les premiers visent (à tort ou à raison) à éduquer, et pour les seconds à exploiter pour son plaisir et à tirer profit sans limites d’aucune sorte d’êtres sans défense, me semble relever du pire de ce que la doxa iréniste contemporaine est capable de produire. Il ne s’agit pas ici de justifier la claque ou la fessée (quoique, pour ce qui concerne les auteurs de ce rapport et de ceux qui ont définis ces objectifs, et comme l’indique le titre de cet article, je serais moins catégorique), mais simplement de remarquer qu’en mélangeant ainsi des phénomènes d’ordre différents, je serais même tenté de dire opposés, on ne fait que révéler l’ineptie et le désarroi conceptuel dans lequel se trouve aujourd’hui le monde moderne.

La société, source du Mal et souverain Bien


Comment comprendre un tel confusionnisme ? S’agit-il seulement d’un avatar extrême de l’allergie à la violence institutionnelle des sociétés contemporaines ? Puisque la violence physique sur un adulte est considérée comme une agression insupportable, pourquoi en irait-il différemment pour les enfants ? Cette simple question a une force indéniable dans une époque tout entière convertie à la vertu indiscutable de l’égalité des droits.

Il y a peut-être pourtant dans cette approche une idéologie sous-jacente plus construite qui mérite d’être analysée. Selon un tenant de cette interdiction, Olivier Maurel, cité par le Figaro, la violence de nos sociétés trouverait son origine dans «le dressage violent infligé depuis des millénaires à la majorité des êtres humains au moment où leur cerveau est en formation». Abolir la fessée, ce serait donc abolir la violence de nos sociétés. On comprend que l’enjeu soit de taille, et on comprend aussi que l’on puisse ainsi amalgamer un geste éducatif ancestral et traditionnel et des comportements faisant au contraire l’objet d’interdits tout aussi traditionnels et ancestraux (le viol, l’inceste ou l’esclavage des enfants). Il y a ici à l’œuvre l’idée moderne, essentiellement rousseauiste, selon laquelle « la société » est tout à la fois la puissance responsable de l’intégralité du mal qui se produit dans le monde, et la puissance qui pourrait permettre de réparer ce mal, voire de le faire disparaître. Evidemment, un chrétien sait que le mal traverse le cœur de chaque homme, et qu’aucun projet d’éradication du mal ne saurait prévaloir sur l’humanité de l’homme, à moins de vouloir sa disparition. Mais qui entend les chrétiens aujourd’hui ?



Les projets d’éradication du mal de la société humaine ont été appliqués au cours du XXe siècle sous deux formes extrêmes et terrifiantes (l’extermination du mal « racial » avec le projet d’élimination des Juifs de la surface de la terre, et l’extermination du mal «économique » avec le projet d’élimination des « exploiteurs »), dans les deux cas ces projets se sont avérés mortifères. Aujourd’hui l’expansion infinie de la sphère des droits est une continuation de ce projet, sous une forme douce, technocratique et victimaire incarnée par l’ONU et le Conseil de l’Europe. Cette forme est certes moins terrifiante et totalitaire que celles qui l’ont précédée mais elle obéit à la même logique délirante. Il est possible, grâce à une politique volontariste, de purger entièrement la société humaine du mal qui l’habite.

Elle dispose en outre certainement d’une rhétorique moins exaltée que le nazisme ou le communisme. Mais elle s’appuie sur l’omniprésente technocratie contemporaine qui en prenant acte de la moindre prégnance des us et coutumes dans nos sociétés modernes (c'est-à-dire des interdits intériorisées par les peuples) les remplacent par un arsenal juridique répressif qui n’a rien à envier, dans ses ambitions, sinon dans ses méthodes, aux totalitarismes qui l’ont précédés. Par ailleurs, ce juridisme, en ce qu’il se prétend d’avant-garde, se moque pas mal du consentement des populations auxquelles il prétend imposer ses lois. C’est ainsi qu’en France, pays dans lequel les châtiments corporels sur les enfants sont encore tolérés, c’est près de 90% de la population qui s’opposerait à une telle législation.
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Une méthode de travail novatrice pour éradiquer la violence

Certaines mauvaises langues suggèreront peut-être qu’il n’est guère étonnant que ce soit des pays dont le taux de natalité est ridiculement bas, telle la Suède, qui soient en première ligne de la criminalisation de ces comportements ancestraux. N’ayant plus guère d’enfants à corriger, la Suède peut se payer le luxe d’un combat d’avant-garde avantageux dont elle n’aura guère à subir les conséquences pour elle-même. Ce serait prendre les choses par le petit bout de lorgnette. Car ce combat est aujourd’hui relayé, comme je l’ai indiqué plus haut, par l’ONU elle-même qui, comme le note le Figaro, veut faire de 2009 la date butoir pour l’abolition de la fessée dans tous les pays du monde. L’objectif paraît ambitieux, pour ne pas dire irréaliste. Il faudra y mettre les moyens. Examinons donc de plus près la « méthode de travail » de première efficacité sans doute que compte employer nos chères institutions, en l’occurrence le Conseil de l’Europe, pour parvenir à leurs fins. Je cite.

« L'approche intégrée, les travaux transversaux, la coordination, la coopération et la communication devraient demeurer caractéristiques des méthodes de travail. Il conviendra, dans le cadre du programme, de continuer d'utiliser les ressources existantes de la manière la plus efficace possible, d’établir les liens nécessaires entre les activités et les acteurs internes, de se servir de tous les instruments disponibles pour traiter de problèmes particuliers et d’établir des partenariats stratégiques avec des partenaires extérieurs.
Si l'essentiel des activités sera mené par l'intermédiaire des organes et acteurs compétents du Conseil de l'Europe (comités directeurs, groupes d'experts, organes de contrôle, commissions, etc.), le caractère transversal de certains thèmes pourrait appeler la création de groupes spécifiques d'experts ou de groupes consultatifs ponctuels dont le mandat devrait être clairement défini et limité dans le temps.
Au niveau du programme, la coopération interne et externe sera assurée par une plateforme permanente permettant une planification stratégique, la mise en œuvre et l'évaluation du programme.
Cette plateforme comprendra :
- l'unité de coordination au sein du Secrétariat du Conseil de l'Europe ; - la task force intersectorielle du Conseil de l'Europe ; - le coordinateur thématique du Comité des Ministres ; - un site web de référence donnant accès à toutes les informations et ressources utiles concernant les enfants produites par le Conseil de l'Europe ; - une plateforme électronique sur les droits des enfants comprenant un réseau de contacts dans les administrations, des représentants des organes du Conseil de l'Europe, des représentants de la société civile, des médiateurs, des organisations internationales et des enfants. »

C’était un peu long, je sais, mais avouez, si vous êtes encore avec moi, que ça valait le coup d’aller jusqu’au bout. Vous êtes maintenant prévenus, « La task force intersectorielle du Conseil de L’Europe » va donc s’attaquer à la fessée. Tremblez parents indignes, repentez-vous géniteurs cruels, le coordinateur thématique du Conseil des Ministres vous a à l’œil.

L’irrésistible appel aux larmes

Bon, certains cyniques, jamais avare de citations sulfureuses, susurreront peut-être à l’oreille du paternel terrifié : «une plateforme électronique sur les droits des enfants même dotée d’un « réseau de contacts dans les administrations », combien de divisions ? ». Pourtant, ce serait une grave erreur de sous-estimer la puissance de feu conjuguée du Conseil de l’Europe et de l’ONU, monstrueuses officines de propagande de la doxa droits-de-l’enfantistes qui triomphe aujourd’hui. Elles disposent encore, pour leurs projets mortifères, et grâce à la mobilisation du cœur, à l’appel aux larmes et au bon usage de mots de d’ordre irréfragables (« sauvez les enfants », « égalité des droits ») de toute la force spirituelle dont est encore habitée le monde moderne.

Fl. Piffard

PS : j’embrasse tendrement au passage mes petits trésors, qui depuis bien longtemps maintenant n’ont plus reçu ni claque ni fessée de leur papa-blogueur. Et ce malgré l’irritation qui s’empare parfois du papa-blogueur à la lecture de certains commentaires laissés sous ses articles, irritation qu’il n’a malheureusement pas le loisir de calmer sur leurs auteurs, en conséquence de quoi le papa-blogueur pourrait être tenté de prendre sa progéniture pour bouc émissaire. Mais non. Promis, juré, j’ai rien fait de mal. Je suis innocent comme l’agneau qui vient de naitre. Puisqu’il s’agit de donner la parole aux enfants (« Construire l’Europe pour et avec les Enfants »), et si tant est qu’on me demande encore mon avis, je suis près à les faire témoigner.

28/01/2009

Pas de négationnistes dans l'Eglise

Je ne peux que partager la consternation et l'appel de ces intellectuels catholiques.



Pas de négationnistes dans l'Eglise.

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