"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

28/08/2007

Bouvard et Pécuchet, actualité d’un chef d’oeuvre

A l’heure de gloire d’Internet, nous ne devrions pas avoir de tâche plus urgente que de lire et relire Bouvard et Pécuchet. Ce livre inachevé, sur lequel Flaubert a travaillé huit années, les dernières de sa vie, quinze heures par jour, se voulait, selon son auteur, « une encyclopédie de la bêtise humaine ». Cette « encyclopédie » (qui bien sûr est avant tout un roman), parce qu’elle visait à passer au crible de deux intelligences médiocres l’ensemble des théories et erreurs scientifiques connues du temps des deux héros (et héros n’est pas ici un vain mot) pourrait paraître vaine et futile. Elle fut essentielle et fascina parmi les plus grands romanciers du vingtième siècle.

Bouvard et Pécuchet, deux copistes que tout rapproche -jusqu’à leur apparence vestimentaire et leur tic de comportements- décident d’unir leurs efforts dans une maison de Normandie dont l’un d’eux a hérité pour découvrir la science sous toutes ses facettes. C’est à une tentative prométhéenne que nous assistons avec la reformulation et la mise en œuvre des connaissances scientifiques apparemment acquises à la fin du dix-neuvième siècle. Mais l’actualité de Bouvard et Pécuchet est ailleurs.

Comme l’écrivait Muray « Bouvard et Pécuchet [est une] chausse-trape…sophistiquée et efficace, un de ces livres comme en rêvait Dante, où se trouve rassemblés « en un volume unique » « tous les feuillets épars de l’univers ». Balzac, on le sait, voulait faire « concurrence l’Etat-civil ». C’est en effet le rêve de tout romancier de premier plan que de saisir en une œuvre unique les aspects les plus hétéroclites de l’univers humain, et c’est toute la grandeur de Flaubert que d’avoir ne serait-ce qu’imaginé ce projet sous une forme inédite, à l’image ironique de ses propres créatures. Car le rêve de Flaubert est aussi, pour parler comme Kafka, « un récit méchant, pédant, mécanique » qui ne laisse rien passer et tend à l’humanité un miroir fidèle où elle refuse pourtant de reconnaître ses petits et ses grands travers.

Le génie du roman, et incidemment sa dimension prophétique, réside notamment dans son titre même. Ce qui est en jeu ici au fond, ce n’est pas la science, ou même la science vulgarisée, mais l’âme de deux personnages singuliers qui nous intéressent et nous effraient parce qu’ils nous ressemblent. C’est aussi le génie de Flaubert que d’avoir mis en scène non pas un mais deux héros. Car c’est grâce à ce pluriel que la bêtise pseudo-savante peut s’épanouir pleinement, ce qu’elle ne se prive d’ailleurs pas de faire. Alors quand on voit quels sommets peuvent atteindre deux intelligences libérées de toutes contraintes de temps et d’argent, que penser de la conjugaison sur la toile de milliers puis de millions voire de milliards d’intelligences qui sont toutes plus ou moins d’aussi bonne volonté que nos deux héros ? L’honnête homme répondra peut-être : que du mal sans doute…

Notre avidité débridée nous impose comme une humiliation nos moindres limitations. Nous nous rêvons, plus que jamais, aux commandes d’un ordinateur qui « démultiplie nos possibilités », omniscients et omnipotents comme des Dieux. Mais il s’agit d’une bien dérisoire divinité. Car cette humanité soigne l’image qu’elle a d’elle-même, et elle préfère aujourd’hui un miroir flatteur plutôt que fidèle, et se gave des sucreries narcissiques qu’elle injecte dans cette fameuse « toile » qui est aussi un baume sur toutes nos blessures narcissiques. Car qu’est-ce que le « web » sinon un outil qui cherche à ressembler « en un volume unique » « tous les feuillets épars de l’univers » ? Un Bouvard et Pécuchet après la lettre, le talent, l’ironie et la méchanceté assumée en moins.

Aujourd’hui, en quelques clics, chacun se trouve confrontés pour son plus grand agacement à d’infatigables Bouvard et Pécuchet que rien ne distingue des originaux, (surtout pas leur volonté délirante de parler de tout à propos de tout) sinon qu’ils ont troqué la bonhomie des deux compères pour une triste hargne. Et, malheureusement, si ces Bouvard et Pécuchet (sans le charme désuet des originaux, je le répète, mais avec leur vanité incommensurable) prolifèrent aux quatre coins de la toile, aucune araignée, improbable héritière de Flaubert, ne se présente pour les ingérer, les consommer vivants et les restituer en une pâte romanesque qui filerait la trame d’un ouvrage définitif sur la bêtise virtuelle et néanmoins triomphale de l’époque contemporaine.

Pour que le futur ne manque pas d’avenir, prions Allah !

A la suite d’une déclaration aussi courageuse qu’iconoclaste, l’évêque progressiste néerlandais Martinus Muskens est victime d’une répugnante chasse aux sorcières de la part des catholiques obscurantistes (mais n’est-ce pas une redondance ?) qui sévissent encore pour quelque temps dans nos contrées. Le 13 août dernier, dans le but de faciliter le dialogue interreligieux et interculturel dans un pays qui a connu ces dernières années une montée inquiétante de l’intolérance du fait des crispations identitaires européennes, Mgr Muskens a proposé que les chrétiens appellent dorénavant Dieu « Allah ». « Allah est un très beau nom pour Dieu, a-t-il déclaré. Ne devrions nous pas tous nous dire que dorénavant nous appellerons Dieu Allah ? Dieu se moque de savoir comment nous l’appelons ».

Allah est un mot d’une beauté sans égal, c’est indiscutable. Comment oserions nous encore longtemps lui opposer le galvaudé « Dieu » ou encore le ringard Deus -cher à Ratzinger parait-il- ou a fortiori un « Yahvé » très controversé en terre musulmane et depuis longtemps obsolète? Il nous faut en outre faire confiance à Mgr Muskens : qui plus qu’un évêque est susceptible d’être dans la confidence d’Allah et de savoir comment celui-ci aime ou n’aime pas être nommé ?

Sa déclaration est en outre doublée d’une prédiction audacieuse : dans un siècle, dans les églises néerlandaises tout le monde appellera « Dieu » Allah. Il faut admirer ici la hardiesse du hiérarque : puisque Allah est l’avenir de Dieu, autant en faire notre présent ! Fidèle en cela au credo des avant-gardistes selon lequel l’avenir n’advient jamais assez tôt, il prêche la conversion au nom d’Allah avant même que celle-ci ne paraisse s’imposer par la force des choses ! On ne pourra accuser Mgr Muskens de manquer d’enthousiasme pour accepter l’avenir tel qu’il se présente. Précéder le futur est en effet la meilleure façon d’être à la pointe du progrès, et de le faire advenir. N’est-ce pas tout à fait remarquable pour un homme de son âge (71 ans) et de sa condition ?

Evidemment une telle proposition, parce qu’elle heurte le conservatisme naturel de nos sociétés frileuses encore sous l’emprise de la superstition chrétienne, ne peut manquer de réveiller les vieux réflexes inquisitoriaux des pans les plus archaïques de la civilisation occidentale. Grâce à cette levée de boucliers moyenâgeux, certains ont eu beau jeu de se gausser. Selon un sondage publié dans De Telegraaf, 92% des Néerlandais se déclareraient opposés à cette proposition. Mais n’est-ce pas le lot des précurseurs que d’avoir l’opinion contre eux ? Pensons à Giordano Bruno brûlé par l’inquisition ou à Galilée condamné par l’église et par l’opinion de son temps pour avoir proféré des vérités qui nous paraissent aujourd’hui tellement évidentes qu’on pourrait les dire sacrées. Il faudrait plutôt admirer le courage et la lucidité visionnaire de l’évêque. Cette proposition a en effet un double avantage :

- d’une part, au moment ou la défense de la paix sociale parait plus que jamais nécessaire en Europe et ou l’épouvantail de la guerre des civilisations est agité par les conservateurs de tous poils, elle envoie un signe positif aux communautés musulmanes du vieux continent qui sont aujourd’hui victimes de discriminations d’autant plus inacceptables qu’elles font l’objet d’un tabou et d’une omerta insupportables que seuls les esprits les plus courageux et les plus prompts à s’opposer à l’air du temps osent briser ;

- d’autre part, substituer le vocable « Allah » aux appellations « chrétiennement correctes » de la divinité aura l’avantage de hâter la disparition des esprits influençables de cette superstition mortifère qu’est le christianisme, superstition si bien stigmatisée par ce grand penseur qu’est Michel Onfray dans son traité d’Athéologie !

Pour la défense de la paix sociale, pour l’avènement d’une société enfin libérée de l’obscurantisme chrétien, soutenons Mgr Muskens dans son combat !

02/08/2007

Internet ou l’impudent triomphe du graphomane

Pour Thomas, dont le beau premier livre sera publié à la rentrée.

Naguère une première publication était vécue par un jeune auteur comme une consécration. Il n’est qu’à penser aux dernières phrases du poignant ouvrage de Patrick Modiano intitulé Un Pedigree pour comprendre à quel point l’admission au rang d’écrivain publié pouvait être vécu comme un profond soulagement, une réussite sociale, voire même une forme de salut métaphysique. Il s’agissait d’une condition, non suffisante, pour accéder au statut envié d’écrivain véritable. Etre lu par des inconnus n’était pas donné à tout le monde. Les auteurs publiés, même s’ils n’étaient pas tous brillants, loin s’en faut, formaient une sorte de caste à laquelle il était en principe difficile d’accéder. La distance qui existait entre un auteur et ses lecteurs cultivait dans le public une révérence de nature quasi-religieuse à l’égard des écrivains. Les écrits publiés avaient ainsi une aura qui permettait le développement d’une lecture attentive, patiente, et parfois même inquiète. Ces écrits, par leur statut d’œuvre publiée, étaient a priori plus susceptibles que nos gribouillis intimes de receler une part de vérité, une parcelle de beauté. Le mot culture avait un sens.

La fureur démocratique contemporaine, conjuguée aux moyens offerts par Internet, a détruit ce bel édifice. (C’est ce que constate lucidement, notons le au passage, un ancien gourou du culte d’Internet qui a récemment perdu la foi). Car aujourd’hui n’importe quel graphomane peut théoriquement être lu « sur son blog » par le monde entier. Rappelons la définition définitive donnée par un grand écrivain, Milan Kundera, dans son ouvrage L’Art du roman, de la graphomanie. «Graphomanie. […] N’est pas la manie de créer une forme mais d’imposer son moi aux autres. Version la plus grotesque de la volonté de puissance. »

C’est que le lyrisme triomphant et content de lui qui se donne libre cours dans l’euphorie de la « Revolution Internet »n’est pas exempt d’une certaine rage vindicative. C’est ainsi que finissent les héros ! Ces belles œuvres ne nous regarderont plus de haut. Tels des briseurs d’idoles d’un autre temps, nous les faisons chuter de leur piédestal, nous les faisons rentrer dans le rang, et que dorénavant, à moins d’être coupée, pas une tête ne dépasse ! Internet est un immense cours d’eau informe qui depuis longtemps est sorti de son lit, alimenté qu’il est sans cesse par les productions logorrhéiques du graphomane contemporain. Ce fleuve monstrueux entraîne dans son cours obstiné les débris délaissés de la grande culture vers l’océan d’oubli et d’ignorance que sera notre avenir. Ce déluge de mots efface progressivement toute forme intelligible du paysage intellectuel contemporain. Le brouhaha numérique impose le silence à toute conversation intelligente et c’est ainsi que l’insignifiance triomphe, pour le plus grand bonheur de la bêtise éternelle qui depuis des siècles attendait, tapie dans l’ombre, l’heure de sa victoire.

Sur un mode plus léger peut-être, nous pourrions constater qu’Internet nous donne tous les jours la preuve que nous sommes parvenus au stade terminal et comique de la lutte pour la reconnaissance chère à Hegel. Celle-ci, fondatrice de l’humanité de l’homme, s’est virtualisée sur une scène numérique sur laquelle chacun peut s’égosiller à loisir sans risque d’être véritablement lu ou contredit. La rage destructrice des blogueurs et autres journalistes citoyens n’a pas de limites. Ils veulent la peau des « médias officiels » et il est difficile de douter qu’ils l’auront bientôt. Mais en abolissant avec enthousiasme la distance et donc toute médiation entre le lecteur et l’auteur c’est la culture elle-même que l’on abolit dans la cacophonie généralisée qui se substitue à elle.

A propos du graphomane, Kundera, dans Le Livre du rire et de l’oubli faisait aussi cette prophétie. « Quand un jour (et cela sera bientôt) tout homme s’éveillera écrivain, le temps sera venu de la surdité et de l’incompréhension universelles. »

Ce jour, c’est aujourd’hui.

Disgracieux état de grâce à l’Elysée

D’où vient la grâce ? Par qui ou par quoi nous est-elle accordée ? Celui qui tente d’être un bon chrétien ne peut que répondre : de Dieu. C’est à Dieu seul que nous devons la grâce, et grâce à lui seul que nous pouvons espérer la conserver. La grâce nous est accordée par Notre Seigneur non parce que nous la mériterions mais parce que nous en avons besoin. La loi seule, serait-elle divine, serait-elle comprise comme parfaitement « juste », ne suffit pas.
Mais la grâce, comme tous les concepts théologiques, s’est progressivement sécularisée au cours de l’histoire de notre pays. Désormais elle est accordée non seulement en vertu d’une action divine, mais aussi en vertu d’un pouvoir politique reconnu comme légitime. C’est ainsi que le droit de grâce est devenu l’apanage des rois durant l’Ancien Régime. En outre, ce processus n’a pas laissé intact le concept qui en fut l’objet. Confirmant le dicton moderne selon lequel le média est le message –dicton que nous devons d’ailleurs, chacun le sait, au très catholique Mac Luhan- la grâce s’est transformée en même temps que ses conditions de transmission ont été altérées. Elle n’est plus octroyée en vertu d’un seul mouvement descendant, mais elle s’accorde selon un mouvement à double sens. Désormais l’état de grâce qui caractérisait un être sans péché, caractérise non seulement tel ou tel sportif à qui tout parait réussir, mais aussi l’homme politique qui vient d’être élu démocratiquement. Ainsi l’élection -qui est tout au tant que la grâce un concept théologico-politique- a-t-elle pour conséquence presque mécanique l’accession à un « état de grâce » plus ou moins temporaire de l’heureux élu. Cet « état de grâce » permet de suspendre (idéalement d’effacer) les querelles qui ont marqué la période de la campagne électorale. L’état de grâce que connaît un nouvel élu à la présidence de la république déborde largement la partie de l’opinion qui le soutenait avant l’élection pour toucher presque tout le corps électoral. Il est d’ailleurs étrange de constater que cet état de grâce est d’autant plus fort que les débats qui ont précédé l’élection ont été vifs. C’est en 1981 et en 2007 que les débats ont été les plus intenses et que l’état de grâce fut le plus marqué, comme si toutes les passions politiques qui se sont investies dans la campagne, en se focalisant sur un seul individu (sur « le corps du roi » dirait Kantorowicz) au moment de l’élection se retournaient ensuite en une ferveur de nature religieuse. Sarkozy bénéficie donc d’un « état de grâce » d’une intensité sans précédent depuis 1981.
Le droit de grâce tel qu’il existe depuis des siècles permet à la fois de relativiser la justice humaine et de faire preuve d’humanité, car l’humanité de l’homme, n’en déplaise à Pic de la Mirandole, est plus dans son humilité que dans sa grandeur. Bien souvent, la justice humaine, serait-elle aussi impartiale et froide que possible, n’est pas exempte des imperfections liées aux passions humaines. « La colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu », est-il écrit dans l’épître de Jacques. A ce titre, les grâces collectives accordées depuis 1980 par l’Elysée, outre leur utilité immédiate pour alléger des prisons surchargées, ont-elles plus profondément pour vertu de marquer la fragilité de la justice humaine à travers l’institutionnalisation d’une forme d’arbitraire. Il y a une sorte de folie des grandeurs chez Sarkozy qui consiste notamment à « justifier » le droit de grâce. Seuls ceux qui le méritent, au cas par cas, se verront accorder le droit de grâce. On assiste ici à une façon de dévoyer celui-ci puisque justement il s’agissait de l’exercice d’un droit dans une certaine mesure arbitraire, qui entendait marquer les limites de la justice humaine. Transparaît donc chez notre nouveau président une foi indestructible dans la justesse de la justice humaine. Mais cette foi est la manifestation d’une confiance en soi qui met notre nouveau président au diapason de notre époque. Au fond, ne pensons-nous pas que toutes les situations humaines, même les plus tragiques, peuvent être traduites en problèmes susceptibles d’être résolus, et qu’à ce titre la justice est belle et bien de ce monde ? Dans une telle perspective, alors effectivement le droit de grâce n’a pas sa place.
Il n’est pourtant pas certain que notre nouveau président ait plus à gagner qu’à perdre dans la disparition de l’exercice du droit de grâce au sens plein du terme. En effet, accorder une grâce était également une façon de reconnaître que la grâce que le peuple nous accorde est, pour une part au moins, arbitraire et imméritée, et qu’à ce titre elle doit être rendue. Non, Sarkozy ne doit pas à son seul « mérite » le fait d’être devenu président de la République. Non les prévenus ne doivent pas à leurs seuls démérites le sort qui est le leur. Une forme de prudence et d’humilité imposerait de rendre un peu de cette grâce qui fut accordée. Car en démocratie aussi, où la voix du peuple est la voix de Dieu, Dieu reprend après avoir donné, ou -s’il faut s’exprimer en termes strictement païens (et donc plus laïco-compatibles)- la roche Tarpéienne est proche du Capitole.

22/06/2007

Gauche/Droite, mon amour

Eric Besson, Bernard Kouchner, Fadela Amara, Jean-Marie Bockel : Nicolas Sarkozy est un vrai tombeur. Pourtant a priori on ne le donnait pas gagnant. Certains se souviennent peut-être d'un fameux mot d'ordre qui s'imposait à la gauche il y a quelques semaines : « tout sauf Sarkozy ». Même si, notre époque nous le prouve tous les jours, non seulement tout passe mais encore rien ne reste, il est remarquable qu'à quelques semaines de distance, le grand méchant loup se soit transformé en bourreau des cœurs. Et inversement, comment comprendre que le tenant d'une droite décomplexée, qui sait dire ses quatre vérités à la gauche, éprouve le besoin d'aller chercher des preuves d'amour chez ses adversaires, au point de délaisser ses premières conquêtes ? On aurait tort de ne voir là que de la tactique politicienne. Il s'agit de la manifestation d'un phénomène beaucoup plus fondamental qui reste à expliciter.
Le prix Nobel de littérature J.M Coetzee fait remarquer dans un de ses ouvrages la particularité en anglais (mais par chance pour mon propos, ça marche aussi en Français) du mot indésirable (undesirable). Contrairement à la plupart des autres mots comportant le préfixe in et le suffixe able, tel que par exemple et (presque) au hasard le mot « imbattable », le mot « indésirable » indique moins une impossibilité (qui ne peut pas être désiré) qu'une interdiction (qui ne doit pas être désiré). En se sens, Sarkozy était pour la gauche un « indésirable ». Mais depuis Freud au moins on sait que l'objet de l'interdit est souvent, toujours peut-être, le véritable objet du désir. Ainsi pour la gauche le véritable objet du désir ce serait Sarkozy, tandis que Sarkozy éprouverait un désir inextinguible pour les figures de gauche qui apparemment le repoussent. La droite s'est donnée toute entière et sans combattre à son chef, on comprend donc qu'un Don Juan politique tel que lui, une fois élu, se mette en quête de proies en principe plus difficile à conquérir. Le désir se nourrit de ce qui lui résiste. C'est donc en toute logique que Sarkozy, après avoir mis le grand capital à sa botte, court aujourd'hui après la banlieue qui ne cesse de l'insulter depuis au moins deux ans. Inversement, la fascination des personnalités de gauche et de banlieue pour la figure honnie se révèle dans les « trahisons » multiples auxquelles nous avons assisté ces dernières semaines. Bien sûr, il existe une certaine stabilité dans le conflit. Lorsque deux amoureux qui ne se sont pas avoués leur flamme réciproque sont en conflit, ils le restent jusqu'à ce qu'un des deux accepte de faire le premier pas. On trouve une mise en scène brillante de ce phénomène dans la pièce de Shakespeare Much ado about nothing. Il suffit donc à Sarkozy de déclarer sa flamme pour que ses victimes, tout en faisant au mieux leur coquette (« je resterai une femme de gauche») succombent sans coup férir.
Si l'on veut un autre signe de cette fascination réciproque, il n'est qu'à regarder comment se comporte la gauche et la droite lorsqu'elles sont au pouvoir : la gauche n'a de cesse de prouver qu'elle est une bonne gestionnaire, prouvant ainsi qu'elle souhaite se conformer, voire dépasser, son modèle caché qu'est la droite de gouvernement, pendant que la droite ne trouve rien de mieux à faire que de surenchérir sur les exigences de la morale hyperdémocratique de la gauche : jeunisme, diversité culturelle et parité.
Tel Erasme mis à l'index par les catholiques après avoir été honnis par les protestants pour avoir assumé la folie de ne pas prendre parti dans la querelle théologique fondatrice de la modernité politique, Bayrou, en vendant la mèche de la fascination de la gauche pour la droite et de la droite pour la gauche, est aujourd'hui ostracisé à la fois par les uns et par les autres. Celui qui dit la vérité du désir de notre monde en paie souvent le prix. En disant la vérité du désir politique, il est expulsé de la scène du pouvoir et doit renoncer au conflit rivalitaire qui criminalise et érotise l'ennemi dans un même mouvement.

18/06/2007

Dextrophobie : l’ultime tabou

Un grand vent d’espoir s’est levé. Après des années et des décennies d’humiliation silencieuse et d’exil intérieur, le peuple de droite relève enfin la tête. Tout comme, en Amérique, Martin Luther King a affranchi l’homme noir de son joug, tout comme, pendant la révolution, Olympes de Gouges a fièrement affirmé les droits de la femme et de la citoyenne, Nicolas Sarkozy, à l’occasion de la présidentielle, a libéré la parole de l’homme de droite et lui a enfin permis d’affirmer ses droits humains de droite face à la doxa sénestrocratique et dextrophobe.
Depuis trop longtemps notre pays vivait sous la domination de la bien-pensance de gauche. Encore naguère dans certains milieux (notamment intellectuels), il était impossible de s’affirmer de droite sans subir l’opprobre de ses pairs. Il n’est qu’à prendre connaissance du témoignage émouvant d’Anne-Sophie Beauvais dans Le Figaro à propos de ce qu’elle a dû subir lors de sa scolarité à Sciences Po pour comprendre l’ampleur du mal qui rongea la France pendant des années. Nombre de nos concitoyens étudiants étaient contraints de vivre leur préférence politique dans le secret le plus dégradant sous peine de « devenir infréquentable[s] ». S’affirmer de droite, c’était devenir « le mouton noir du troupeau », c’était risquer d’être montré du doigt, vilipendé, ostracisé. Peut-on imaginer le mal-être de ces jeunes gens et jeunes filles honteux d’un engagement politique qui s’imposait à eux parfois presque malgré eux, se découvrant à l’adolescence différents des autres, et obligés de vivre leur « politicalité » dans le plus grand secret, sans parfois pouvoir se confier ni à leurs proches, ni à leur famille. Les études scientifiques manquent encore, mais il semble que les étudiants de droite, du fait de l’ostracisme dont ils sont victimes, connaissent encore aujourd’hui une surmortalité importante (notamment par suicide). Le mal de vivre des étudiants de droite, dont on suppute qu’il sont en moyenne plus dépendants que les autres des drogues et de l’alcool, mériterait aussi de faire l’objet d’enquêtes sociologiques sérieuses afin d’évaluer l’ampleur d’un phénomène qui faisait il y a encore peu l’objet d’une omerta indigne d’un grand pays démocratique tel que le nôtre. Il était plus que temps de mettre fin à ce tabou typiquement français. La dextrophobie en France a fait des ravages pendant des années dans notre pays, sans que personne ou presque n’en souffle mot (1). L’existence d’une forte minorité d’étudiants de droite dans les universités et grandes écoles françaises fut le secret le mieux gardé des années Mitterrand et même Chirac.
Heureusement, cette période honteuse pour l’histoire de notre pays touche à sa fin. Nicolas Sarkozy est celui qui a refusé de se laisser impressionner par la pensée dominante senestrocrate. Face aux intimidations des dominants de gauche, le candidat de la droite, pour la première fois, ne s’est pas dégonflé. Il s’est fièrement affirmé de droite, sans complexe. Quelle jubilation nous ressentions, nous ex-enfants honteux de la pensée de droite, lorsque nous l’entendions stigmatiser l’intolérance de ses adversaires, presque tous représentants, à un titre ou à un autre, de la pensée senestrocratique et dextrophobe. Sarkozy a refusé de courber l’échine. Il s’est rebellé contre l’ordre dominant imposé par les bien-pensants de tout poil, qui, sûrs de leur supériorité morale et intellectuelle, prétendaient encore, en plein XXIe siècle, imposer à tous un mode de pensée unique. Il a dénoncé dans les termes les plus vifs la dextrophobie criminelle de ses adversaires et a libéré le peuple de droite de toutes ses peurs.
Mais il faut aujourd’hui aller plus loin. Pour éviter le retour de l’hydre dextrophobe, une vigilance de tous les instants s’impose. Pour cela, la France doit faire amende honorable et faire face à son passé. Une loi spécifique de lutte contre la dextrophobie devra être votée au plus vite. Toute injure dextrophobe doit être criminalisée. Un homme ou une femme de droite victime d’une discrimination devra être en mesure de saisir la haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE), au même titre que les victimes d’autres discriminations fondées sur le sexe ou la couleur de peau par exemple. De même, il ne devra plus être possible, à moins de devoir en répondre devant les tribunaux, de lancer des injures dextrophobes en public.
Le 1er Mai, date symbolique s’il en est, devra être institué « journée de lutte contre la dextrophobie ». Dans les écoles, les collèges et les lycées les professeurs liront ce jour-là (qui ne sera plus férié afin de concrétiser le retour de la valeur-travail) une déclaration (inscrite dans la Constitution) des droits humains de droite qui prévoira notamment le droit de porter au poignet une montre en or massif sans craindre de subir les sarcasmes de ses concitoyens (trop longtemps, certains d’entre nous furent contraints de laisser leurs bijoux trop luxueux au coffre, un tel état de fait, indigne d’une grande démocratie, devra prendre fin). Cette lecture marquera le début de la droite-pride qui se tiendra ce jour-là dans toutes les villes de France, conjointement au grand défilé organisé par nos amis du Front national. Les défilés syndicaux qui ont également lieu ce jour-là ne seront pas interdits - il ne s’agit pas de reproduire l’intolérance de l’autre camp - mais toute injure dextrophobe devra en être bannie. Tout manquement à cette règle sera sévèrement réprimé.
Comme tout projet novateur et iconoclaste, ce projet suscitera des résistances. Certains mauvais esprits réactionnaires diront même qu’en se posant en victime, Nicolas Sarkozy n’a rien fait d’autre que d’emprunter à la gauche sa posture victimaire. Si tel est le cas, nous répondrons à ces mauvais esprits que la gauche n’a que ce qu’elle mérite, et qu’elle est punie par où elle a péché.
(1) Certains journaux courageux, tel le susnommé Figaro, faisant montre d’un esprit de résistance admirable, ouvraient cependant leurs colonnes à certains éditorialistes valeureux, tel Ivan Rioufol qui n’avait de cesse de pourfendre dans le désert « la bien-pensance de gauche ».

L’archéo-conservatisme est un humanisme

Présidentielle 2007 : la gauche contre la droite ou le changement contre le changement. La victoire de Sarkozy fut celle de l’agitation compulsive sur le bougisme incontrôlé. Ou inversement. Chacun le constate aisément : pendant cette campagne, Ségolène Royal incarnait le changement pendant que Nicolas Sarkozy le promouvait. Le PS menaçait de tout remettre à plat quand l’UMP promettait qu’avec Sarkozy tout deviendrait possible. Le lyrisme du changement qui s’est manifesté sans frein au cours de la campagne a balayé les restes de conservatisme qui jonchaient encore ici et là le sol des permanences électorales. Les jeux sont faits : dorénavant nous le savons, le changement a carte blanche.
Car au jeu du changement à tout prix c’est le plus enthousiaste qui l’a emporté. Ségolène Royal et surtout le PS restaient encore trop « franchouillards », arc-boutés sur les « acquis sociaux » et compromis par leurs liens avec les écologistes dont les réticences à livrer un culte à la croissance étaient jugées à la fois archaïques et irréalistes.
Contre la réalité de la France telle qu’elle est (avec ses imperfections mais aussi sa densité historique, ses acquis institutionnels et ses paysages travaillés par l’homme durant des siècles), Nicolas Sarkozy, au soir du premier tour, s’est réclamé emphatiquement d’un « nouveau rêve français ». Puisqu’il s’est bien gardé de le faire, je préciserai moi-même ce qu’il faut entendre par cette expression (et que d’ailleurs tout le monde entend) : il s’agit d’une translation fidèle du concept d’American Dream. Peut-être certains trouveront qu’il y a quelque paradoxe à invoquer un « rêve français », fût-il nouveau, qui renvoie immédiatement au projet fondateur des Etats-Unis. Mais plus profondément, par cette expression, Sarkozy a vendu la mèche : le rêve français le mieux partagé aujourd’hui c’est peut-être celui de la disparition de la France.
Constatons-le en effet, notre nouveau président, élu triomphalement avec 53,06% des voix, le chantre d’une vague « identité française », se fait simultanément l’apôtre et l’agent de « l’alignement des provinces (Kojève) » : la France n’est qu’un Etat comme les autres, Etat à unir d’urgence au processus de mondialisation accéléré actuellement en cours, mais auquel nulle autre possibilité n’existe que de se conformer. Au-delà du discours volontaire, pointe un renoncement à ce qui peut-être pourrait constituer une identité française, identité mouvante et ouverte certes, mais identité tout de même...
Il existe une façon de faire de la surenchère sur le processus de la mondialisation qui est typique des apologistes du monde tel qu’il va. Cette apologie pourrait paraître superflue, voire redondante. Car si ce qui se produit est la mondialisation, pourquoi faudrait-il encore en rajouter et « s’y adapter », alors que justement la mondialisation est un processus d’ajustement ?
Les hommes aiment à s’observer les uns les autres, et la modernité a élargi l’horizon du regard. La force du mimétisme humain produit la mondialisation, synonyme de déflagration pour les formes politiques anciennes (les nations par exemple) qui ont organisé les communautés humaines depuis des siècles, sinon des millénaires. Cette déflagration est d’autant plus puissante que les nations avaient été préalablement minées par le discrédit qui les a frappées après les deux grandes guerres du XXe siècle. Les maux que l’on impute à la nation, nous les connaissons par cœur. Ce que nous avons oublié, ce sont ses vertus. En voici une et pas des moindres : il est heureux que la nation nous permette encore, serait-ce seulement par intermittence, de transcender notre désir dans la politique, et de le cristalliser loin de la scène économique globale.
A travers le bougisme contemporain, c’est la haine de ces formes anciennes - considérées comme des obstacles à l’insertion harmonieuse de « l’Hexagone » dans la mondialisation - qui se manifeste. Il suffit, pour s’en convaincre, d'écouter les diatribes incessantes du mondialo-mondial Ernest-Antoine Sellière qui veut « arrêter d’être franco-français », et donc sans doute aussi d’être français tout court. Les ennemis les plus féroces de la forme nationale ne se trouvent pas forcément où l’on croit.
En claironnant son attachement à la France, mais une France rêvée, fantasmée même à l’image de la puissance dominante qui se trouve être les Etats-Unis (mais le Bangladesh serait-il dominant qu’il s’agirait du Bangladesh, les Etats-Unis ne sont pas en cause), Sarkozy offre aux Français une compensation symbolique. Au fond, s’agit-il d’autre chose que de liquider substantiellement une bonne fois pour toutes ce qu’il restaure symboliquement ? Dans sa haine du provincialisme français, dans son goût pour les élites internationales, Sarkozy ressemble fort aux révolutionnaires de pacotille qui prétendirent il y a deux générations faire la révolution à l’unisson du tiers-monde pour liquider au passage l’héritage de la petite bourgeoise française qui se trouvait être celui de leurs pères. L’amour du lointain a souvent pour corollaire la haine du proche. Dans le snobisme antifrançais qu’il manifeste presque malgré lui, le véritable héritier de Mai 1968 c’est peut-être Sarkozy.
Cet abandon aux forces déchaînées de l’argent roi, à la vulgarité de la simple distinction par la richesse, à l’apologie de la réussite pour la réussite qui se manifeste en France par l’élection de Nicolas Sarkozy, ne mérite pas d’être baptisé du beau nom de « libéralisme » dont tant de grands auteurs se sont réclamés. Il s’agit d’autre chose. Il s’agit de la victoire de la conception d’un monde unifié sous la bannière de l’économisme et de la croissance effrénée, monde dans lequel tout, sans tabou, peut s’approprier mais où simultanément le nom propre dans ce qu’il a d’inaliénable et de singulier (la France) disparaît ou se dégrade en titre de propriété échangeable et monnayable, monde dans lequel la simple beauté de ce qui est, de ce qui n’est pas mesurable et quantifiable, n’a pas sa place.
Alors que partout dans le monde le processus incontrôlé de la mondialisation provoque un bouleversement des modes de vie traditionnels, qu’il ruine les paysages, que la hideur d’une modernité triomphante se déchaîne (à ceux qui en doutent, je conseille une visite même rapide des grandes villes chinoises, monstres de verre, d’acier et de béton qui se substituent rageusement à la vieille Chine dont plus aucun Chinois ne semble vouloir ; le miracle chinois sera un cauchemar, et d’abord pour les Chinois), avons-nous vraiment besoin d’une politique dont l’ambition principale paraît être l’accélération d’un processus de toute façon en cours ?
La France telle qu’elle est ne mérite donc pas que l’on se soucie d’elle ? La souffrance en France est-elle si grande que tout doit être changé pour que tout devienne possible ? Du passé faisons table rase, claironne le capitalisme triomphant, et j’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien d’autre.
Au nom de la beauté de ce qui existe, une « résistance » au bougisme contemporain est-elle possible ? Le culte du changement, notre nouveau veau d’or, fait rage. Qui aura la force, la lucidité morale d’incarner le souci du monde tel qu’il est, et non la promesse du monde tel qu’il devrait être pour complaire aux caprices les plus futiles d’une humanité qui semble avoir oublié toute mesure ? La mondialisation est un cheval emballé et la dernière chose que nous devrions faire est de l’éperonner.
Face aux forces (apparemment opposées mais de fait conjuguées) du progressisme et du néoconservatisme, seul l’archéo-conservatisme est un humanisme.