"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

07/06/2010

Xavier Grall nationalisé




Dans le numéro 24 du mensuel Causeur, je nationalise d'autorité et naturalise français sans consultation préalable aucune des comités citoyens et participatifs bretonnant  le grand poète breton Xavier Grall. René Rougerie, juste avant de disparaitre au mois de mars dernier, a publié un magnifique recueil de ses oeuvres poétiques. Voici un extrait de son poème Solo, ecrit peu de temps avant sa mort.  


Seigneur Dieu
Pourquoi vous cachez-vous
Aux yeux de ceux qui vous aimaient
Adieu les pieux errants
Lierres et pierres
Temps frivoles et sans pitié
Temps meurtriers
Ronciers
Temps de mécréance
Temps de médisance
Dévorez-moi
Dévorez-moi
Car je ne saurai vivre
Sans croire que les chemins
Vont quelque part
En quelque ville



Seigneur Dieu c’est moi
J’ai fait un grand voyage
Permettez que je retourne
En Bretagne
Pour vivre encore quelques années
Je n’ai pas grand âge
Vous le savez
Quelques printemps encore
Donnez-les moi
Afin que je vous loue
Par l’aubépine et le laurier
Accordez-moi quelques étés
Afin que je vous chérisse
Par la tendresse reposée
Du myosotis et de la rose
Seigneur Dieu

Au royaume de la terre
Laissez-moi retourner
Au temps d’hiver
Je serai trouvère
Trouvant prière
En mon âme recouvrée

Seigneur Dieu

Redonnez-moi ma maisonnée
Et ma femme française
Qui tant patiemment
Ma santé mauvaise
Soigna à Botzulan
Rendez-moi paroisse et commune
Mes trois bouleaux
Mes deux cyprès
Et mon talus buissonnant
Et le chêne tout frivolant
Avec les tourterelles
Tourterellant
Rendez-moi les hirondelles
Nichant
Nizonnant
Botzulanisant en la mémoire
Des cheminées

Seigneur Dieu
Ce que pour Lazare
En belle Galilée
Vous avez fait
Ne le ferez-vous pas
Pour ma chair tant abîmée ?



Seigneur

C’est votre grâce
Que je supplie
Et non votre puissance
Opérez ma renaissance
Il suffira d’un peu de souffle
Dans ma poitrine
D’un peu de salive
Sur ma bouche chagrine
Seigneur maître de la vie
Voici donc ma bretonne supplique
Prenez mes plaies et mes peines
Alllégez ce fardeau que je traîne
Dans les blanches cliniques
Aux adieux des condamnés
Comment me résignerais-je
Comment dire adieu aux fontaines
Aux sources aux rivières
A l’Elorn à l’Isole à l’Aven ?
Qu’il me souvienne

Des bourgades humaines
Du rire de l’aurore
A l’œil des fenêtres
Comment quitter
Tous ceux que j’aime
Frères de Bretagne
Amis de Seine
Pourquoi faudrait-il
Que m’adviennent
Douleurs et précoce trépas



Seigneur Dieu

A pauvre et bonne pauvreté
Votre riche palais ne convient pas
Redonnez-moi ma jaune masure
Et l’amour de la vie
Et l’amour des hommes
Car telle est la mesure
De notre seul honneur !



Seigneur

D’amour vous avez blessé Verlaine
Et devant votre corps fabuleux
Rue Ravignan
La chair de Max Jacob
Est tombée par terre

Seigneur
Par l’annonciation des poètes
Je crois aux jours heureux
De votre Parousie
Vous viendrez dans les vergers
Par la voie lactée
Et les sentiers d’ancolie
Nos maisons de pierres
Seront vos reposoirs
Nous mettrons le pain le vin
Sur la table
Les colombes s’envoleront
Des retables
O les ajoncs sensibles
Dans la clarté du soir

Amour aimant l’amour
Feu brûlant le feu
Incandescence
Phosphorescence
Brasier brassant brassée de flammes
Aurore aurorant de coqs et de rosée
Ames embrasées
Tendresses embrassées
Phares effarés de brûlures

Enluminures

(...)

O glèbe sauvée



Seigneur Dieu

Pour votre Parousie
Me laisserez-vous revenir
En ma paroisse nizonnaise ?
Du mal qui me peut advenir
Epargnez-moi
Bonne est la vie
Parmi les êtres humains
Mon cœur est sans froidure
Et peu me dure le temps
Quand je suis fraternel



(...)

Et si je ne parviens pas
En ma patrie humaine
Si me tourmente le vent
Ou si me crève la pluie
Si les crapauds méchants
Mangent ces bronches pourries
Si ma dernière route
Doit être si meurtrière
Que je me couche transi
En funèbres fougères
Faites que je sache aimer encore
L’herbe des prairies
La clameur du bief
Et la voix de l’écluse
Emplissez d’azur
Mes paupières repliées
Et que sonnent les musiques
Dans la dernière brise respirée
N’abîmez pas ma chrétienne créance
D’ignoble effroi et longue dolence
Vous le savez
De mes péchés et mauvaisetés
Cent fois j’ai fait repentance
Accordez-moi l’infinie souvenance
De la splendeur de la terre
Et puis emportez-moi
A l’exacte place
Qu’en votre pitié vous réservez
Aux hommes de ma chanteuse race



Seigneur Dieu

A mes frères et amis
Aux femmes que j’ai aimées
A tous ceux que mon cœur à croisés
Avant que d’entrer dans les ténèbres
Transmettez je vous prie
Mon espérance testamentaire
Nul chant nul solo
Nulle symphonie nul concerto
Qui porte nostalgie d’amour
Et soif et faim de tendresse
Ne sera perdu dans la détresse de la mer
Voilà et puis encore ceci
Par la dernière larme
Par l’ultime halètement
Par le dernier frémissement
Par le moineau qui s’envole
Par le geai sur la branche
Par la dernière chanson
Par la joie dans la grange
Par le vent qui se lève
Par le matin qui vient
Tout simplement
Je vous rends grâce
D’avoir été dans le bondissement
Incroyable
De votre création
Un pauvre hère mortel divin
Et misérable
Oui
Tout simplement
Un être humain
Parmi les milliards
Et les milliards de vos créatures
A présent que les feuilles
Et les mains
De douce nature
Me closent les yeux !



Mais Seigneur Dieu

Comme la vie était jolie
En ma Bretagne bleue




04/06/2010

jevisailleurs.com


Souvenons-nous du Havre, cette ville-phare de la « première modernité » si bien décrite par Benoît Duteurtre dans son Voyage en France ou dans Les Pieds dans l’eau. Il y a un siècle ce port normand était depuis la France presqu’un passage obligé entre l’ancien monde européen et le nouveau monde américain. Pour les Européens en route vers l’Amérique, il y avait déjà du New York dans cette ville portuaire qui, au bord de l’Atlantique, semblait tourner le dos à son passé européen. Le long des quais que surplombaient de lourds nuages chargés de toutes les eaux d’un ciel occidental gonflé d’inquiétantes promesses, on ressentait un début d’arrachement de ses vieilles racines françaises. Pour les Américains accostant ici sur le continent de leurs ancêtres, Le Havre c’était la voie royale vers Paris, cette vieille ville de toutes les libertés. Un vaste monde océanique la séparait des étouffantes étroitesses morales et artistiques de leur petite province culturelle.

Le Havre était pour ses visiteurs, l’occasion d’une sortie de soi. Pour le voyageur en quête de dépaysement, avant même le terme de son voyage, les traditions semblaient peser d’un poids moins lourd. Ici, chacun était un peu moins lui-même qu’à la maison. Loin des effets analgésiques de l’habitude, on s’immergeait dans le spectacle sans cesse changeant de l’océan et on avait l’illusion de prendre des distances décisives avec son « moi » quotidien, ce moi tyrannique qui nous habite et nous échappe à la fois, et dont Proust décrivit alors pour notre infini plaisir l’inattendue recouvrance, à l’occasion, est-ce un hasard, du voyage de son personnage dans une station balnéaire de la côte normande. Lisons Proust un instant, et constatons à quel point, « en voyage », la véritable rencontre avec l’Altérité, qu’il ne faut pas hésiter, dans ces circonstances, à doter d’une majuscule (voir la présence de cette « présence inconnue, divine » dans le texte qui suit), était aussi l’occasion d’un bouleversement du moi ainsi rendu, par ce bouleversement même, pleinement à lui-même.

« Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). »

Où en est Le Havre aujourd’hui ? Pour le savoir il faut peut-être prendre connaissance de la nouvelle et si désopilante « campagne de communication » que vient de lancer cette ville sur les médias classiques et, comme tout acteur « en phase avec notre époque » se doit impérativement de le faire, sur Internet. Une publicité sur le « réseau professionnel » Viadeo interpelle ainsi les internautes, redondance des liens comprise : « A vous d'inventer votre ailleurs, Un lieu unique et incomparable, au carrefour des mondes, là où se créent de nouvelles perspectives et de nouvelles opportunités. Rendez-vous sur jevisailleurs.com . »

Notre néo-Havre est donc un « lieu » qui s’appelle ailleurs, et que nous inventons, c’est-à-dire un beau gros nulle part. En radicalisant les tendances inhérentes à la modernité, notre hypermodernité les trahis et les ridiculise à la fois : qu’est-ce qu’un ailleurs que j’invente moi-même selon mon seul caprice, sinon une extension parfaitement superfétatoire de mon petit moi tyrannique ? Une façon de remplir de soi cet « ailleurs » dont je me réclame, et donc de nier l’Altérité dont ce lieu inconnu aurait pu être l’indice? Les possibilités de sortie de soi (et de retour à un soi plus authentique parce que transformé par la reconnaissance d’Autrui en soi-même) offerte par le vieil ailleurs, possibilités magnifiquement décrites par Proust, se trouve niées dans cet ailleurs dans lequel « je » vis et que la ville du Havre nous propose de créer ex-nihilo en « investissant » chez elle. C’est-à-dire en y déversant notre moi, sans qu’il subisse dans l’opération aucune transformation d’aucune sorte. Il restera donc parfaitement identique à lui-même et d’ailleurs parfaitement interchangeable avec le « moi » d’autrui, sous la forme financière qui intéressent les « développeurs » de cette ville.

Il paraît que Le Havre aujourd’hui est une ville qui tire son épingle du jeu de la mondialisation. Cette ville est incapable de répondre à toutes les demandes d’implantation qui affluent vers elle, notamment en provenance de Chine. «Etre ailleurs » est devenu dans notre monde sans racine un signe d’élection. Le sédentaire, celui qui se réclame humblement de ce qui le précède, qui reste bêtement enraciné dans un trou quelconque à fréquenter sa famille, à saluer ses voisins, qui n’a pas créé ex-nihilo le monde dans lequel il prétend vivre, qui ne fait pas son intéressant en quittant sa terre natale pour vivre dans un monde qu’il s’est créé sur mesure à coup de réseaux sociaux et virtuels ou de déménagements bien réels, est un ringard.

Mais la vérité est que cet ailleurs dans lequel se vautrent les ravis de la mondialisation est le comble du mensonge romantique au sens de René Girard: c’est une façon de remplir de soi ce que nous présentons comme autre, et en niant ainsi l’Altérité dont nous nous réclamons pourtant, d’échapper aux leçons « amères et fortifiantes » que nous tirons du commerce avec notre prochain. Jevisailleurs.com, il y a dans cette déclaration de pierrot lunaire une façon de rejeter radicalement autrui et de se réfugier dans une autonomie factice, une façon de déclarer une fois pour toute son indépendance à l’égard du reste de l’humanité en fuyant les vieux mondes et leurs conflits insupportables, une façon de vivre seul et content, dans une apesanteur mortifère.


25/05/2010

Le merci remercié


L’agacement qu’il m’arrive de ressentir lorsque s’imposent « de nouvelles pratiques urbaines » qui pourraient paraître parfaitement anecdotiques en pleine déroute économico-spirituelle n’est peut-être pas seulement le signe que je suis en train de devenir, à l’orée de la quarantaine, un vieux con précoce. Je veux croire qu’il est possible de donner un sens à cet agacement et qu’il dépasse le simple et pavlovien (quoique sympathique) « bande de petits cons ! ».



C’est pourquoi il me semble qu’il est des conventions de la vie commune dont la disparition n’est pas anodine. Ainsi de l’antique coutume, qui voulait que dans l’espace public on remercie d’un geste de la main, paume ouverte, l’inconnu en voiture qui, placidement, vous laisse vous engager sur un passage piéton, ou vous permet d’effectuer tranquillement un créneau en trois fois sans faire montre d’impatience. Ce geste, qui manifeste que l’on accepte de recevoir comme un bienfait, même microscopique, un acte d’autrui, voilà qu’il a été remplacé depuis quelques années déjà par un pouce levé, à l’américaine ou à la manière peut-être des spectateurs des jeux du cirque de la Rome antique. Quoiqu’il en soit, celui qui lève le pouce pour reconnaître que nous avons bien agi ne nous remercie pas, mais se contente de porter un jugement sur notre acte, de le juger adéquat. En substituant le pouce levé approbateur à l’ancien « merci », le néo-citoyen semble s’abstraire du monde commun pour s’instituer juge et consommateur des actes d’autrui. Quand bien même ce pouce levé « voudrait dire » merci, il faudrait comprendre ce qui s’est passé quand nous l’avons substitué à un geste de la main classique voulant dire traditionnellement « merci ».

En remerciant autrui nous acceptons de reconnaître que sa façon d’agir a une influence sur nous, que nous sommes impliqués dans la situation qui nous amène à produire ce geste. Nous admettons ainsi que l’acte auquel ce geste répond aurait pu ne pas avoir lieu, que cet acte, nous ne sommes pas en mesure de l’exiger d’autrui, que nous ne le méritons pas. Il nous a été donné comme une grâce par autrui auquel nous devons quelque chose en échange puisque cet acte a fait de nous un débiteur. En approuvant d’un pouce levé l’acte d’autrui plutôt qu’en reconnaissant qu’il nous engageait, nous nous excluons de fait du monde concret. Pouce levé, nous paraissons devant une scène virtuelle qui ne nous contient pas, que nous surplombons plutôt que nous l’occupons.

Ces néo-citoyens au pouce levé, je les vois comme des internautes jugeant positivement tel ou tel article sans paraître engagés le moins du monde dans ce qu’ils lisent. Par ce simple geste, ils semblent transformer le monde concret en vaste centre commercial dont ils se contentent de juger la qualité des services qu’il leurs procure. Il y a quelque chose de comique dans cette prétention à mettre le monde à son service. Car cette souveraine exigence est aussi le signe d’un assujettissement, pour ne pas dire un avilissement. En levant notre pouce nous reprenons en effet sans paraître nous en rendre compte le discours de la publicité qui fait de nous des enfants capricieux et exigeants en mesure de considérer notre environnement comme une plateforme de services à notre disposition 24h/24 et 7j/7. Une infantilisation volontaire. C’est aussi une façon de dénier à quel point dans le moindre des actes du quotidien nous dépendons d’autrui alors que, de fait, rien n’est plus désarmé et « néoténique » que le néo-citoyen contemporain, incapable de faire cuire trois carottes et de poser deux étagères.

Mais il y a quelque chose de plus comique encore, et d’amèrement comique, dans la bonne conscience avec laquelle ces pouces sont levés. Sans doute ces néo-citoyens ne voient rien de mal dans le fait de substituer un compliment à un remerciement, et sans doute faut-il être un mauvais coucheur dans mon genre pour y déplorer la perte d’une minuscule part d’humanité de l’humanité contemporaine. Peut-être rendra-t-on mieux perceptible ce qui se perd ici en inversant la perspective : mettons-nous un court instant dans la peau de l’ex-bienfaiteur. Celui qui reçoit ce pouce levé à la place du merci attendu se sent brusquement ravalé au rang de petit enfant que sa maman félicite, « bravo, I’m so proud of you, Bé-Arrr-AIé-Vi-Ôuu, mon petit ». L’on s’attendait à se voir accordé le statut de bienfaiteur, nous voilà ravalé à celui de petit enfant qui reçoit son bon point. Avec son pouce benoitement levé, le néo-citoyen infantile infantilise autrui en toute bonne conscience.

Et ça m’énerve.

Mais bon,quand même à ceux qui sont arrivés jusqu'ici.






20/05/2010

Les enfants boivent, le réel trinque


On se réjouit ici et là de voir « les jeunes » grâce à nos désormais fameux apéros géants, « renouer avec le réel ». Voilà les geeks qui sortent enfin de chez eux, acceptent de se rencontrer, de faire la fête ensemble après avoir remisé leur quincaillerie informatique. C’est le grand retour de la vraie vie ! Et de l’amour et de la fraternité entre les vrais gens ! La grande revanche sur le virtuel ! On le savait que c’était pas si terrible tout ça ! Qu’ils allaient finir par s’embrasser vraiment nos jeunes ! Qu’au bout de la connexion, l’amour et la paix s’imposeraient ! Si on les « encadre » correctement et tendrement, tout va bien se passer. Ils vont bien s’amuser, et rentrer contents à la maison ! Les plus audacieusement jeunistes, comme la post-jeune Joy Sorman par exemple, voient même dans ces apéros géants une entreprise typiquement jeune de « subversion » des codes dominants des adultes. Soit dit en passant, c’est assez marrant de constater que ce rituel ringard par excellence qu’est l’apéro soit hissé au rang d’instrument de subversion par la grâce de notre belle jeunesse enfin rassemblée. Avant, l’adepte de l’apéro, c’était un gros beauf à moustache et à bob Ricard, aujourd’hui qu’il a subi une cure de jouvence, c’est un subversif qui plante le logiciel adultofasciste de la société contemporaine.

Aller, assez plaisanté ! Il faut avoir une conception très pauvre du virtuel pour s’imaginer que l’arrivée en masse dans notre beau pays de ces apéros géants signe le retour du printemps « réel ». Car le virtuel ne s’oppose pas nécessairement au réel. Rappelons-le, il existe bien devant les écrans des individus « réels » qui ont un corps, manipulent leur souris, vivent, et même mangent parfois, entre deux sessions msn. C’est précisément un certain rapport avec le réel qui caractérise l’approche virtuelle du monde, une approche qui s’affranchit de toutes les formes qu’impose au monde réel la réalité voulue par l’homme, et celle aussi qui s’impose à lui. En ce qu’elle marque un triomphe du rapport informel au réel, la virtualisation du monde constitue un processus de destruction non pas du réel, mais de la vieille réalité. Le réel, disait parait-il Lacan, c’est quand on se cogne, mais le néo-réel c’est quand on s’en cogne. Le néo-réel que produit le virtuel, est un réel sans forme, sans civilité, sans rite. Une meute sans tête déferle tout à coup sur la ville, contente d’elle-même, heureuse de se voir si nombreuse, d’envahir le cœur du cœur de la cité, de « s’approprier la ville ». Une fois dans la place, la meute ne pense qu’à s’abrutir le plus vite possible. « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse », cette bêtise romantique avait au moins pour elle  d'être bien formulée. « Binge drinking », dit-on hideusement, (et sobrement) aujourd’hui. Entre moi et l’ivresse, il n’y a rien, il ne doit rien y avoir. Non, il n’y a rien, rien d’autre que la vieille réalité que je ne veux pas voir, rien d’autre que les antiques (et dorénavant insupportables) obstacles entre moi et mon désir. L’apéro géant, c’est l’immense partouze virtuelle enfin actualisée, la destruction de toute forme d’obstacle entre moi et le réel, précisément la réalité. Les jeunes fêtards veulent être au centre-ville, au cœur radieux des choses, comme le remarquait judicieusement le maire de Nantes, ils s’amassent « place royale », car ce sont chacun d’eux qui prennent la place du roi, accèdent à la royauté absolue à travers ces apéros pendant lesquels la disparition des obstacles entre moi et le réel qui caractérise le rapport au monde de la virtualité informatique, est enfin actualisée. C’est précisément l’utopie moderne de la souveraineté absolue du moi qui paraît s’actualiser dans ces apéros géants, mais un moi d’autant plus puissant qu’il paraît avoir abdiqué toute forme d’individualité castratrice, qu’il paraît se fondre dans une foule sans âme qui lui confère au niveau collectif toute la puissance qu’il fantasmait seul devant son écran.

Loin de représenter je ne sais quel « retour du réel », les apéros géants sont au contraire un moyen comme un autre, et peut-être parfaitement éphémère, de la colonisation de la réalité par le virtuel. La réalité c’est, par exemple, la ville. Je veux dire la ville à l’ancienne. Un endroit où les choses sont à leur place : les hommes dans les cafés à compter fleurette à la serveuse, les femmes à l’église (1), les papiers dans les poubelles, les voitures (et les vélos) sur la chaussée, les piétons sur le trottoir. La ville à l’ancienne, c’est un monde où l’on ne s’adresse aux inconnus qu’avec civilité et retenu, sauf exception dûment codifiée, dans les boîtes de nuit pas exemple, ou lors de fêtes ritualisées. La néo-ville s’affranchit de toutes ces distinctions, la fête c’est obligatoire tous les jours dorénavant, le théâtre descend dans la rue, et les apéros, ce rituel privé, adultes, devient un « évènement » public, donc ouvert à tous et infantile. Les apéros géants c’est la continuation de la destruction de la ville d’autrefois par d’autres moyens.

Les apéros géants sont la forme impérialiste du virtuel, l’invasion catastrophique par celui-ci de l’espace public, sa colonisation du réel et, in fine, sa substitution à la réalité. Entrevoit-on l’ampleur du néant qui agite ces foules réunies par un seul mot d’ordre : soyons les plus nombreux possible, pour nous bourrer la gueule, plus vite et plus que nos voisins ? On apprend ainsi que Rennes et Nantes sont entrées en effervescence : c’est à celle des deux vieilles capitales bretonnes qui saura rassembler le plus grand nombre de ses enfants, comptabilisera le plus de comas éthyliques. Mais quelle que soit la teneur en alcool des boissons qu’ingurgitent ces meutes juvéniles, elles restent sous l’emprise du degré zéro de la rivalité mimétique. On fait comme toi, mais plus et à plus nombreux que toi. C’est à faire regretter les mots d’ordre les plus infantiles des manifestations les plus débiles des lycéens les plus engagés.

Quand il n’y a plus rien, il y a encore facebook et le réel qu’il sécrète, un réel qui commence par l’utopie de l’amour universel, se poursuit dans l’euphorie des paradis artificiels et s’achève dans le cauchemar de l’exhibition et du vomi collectifs. Distillée par le virtuel des réseaux informatiques, l’utopie moderne se révèle dans son essence, un néant à l’état pur.



(1) A ce point, j’entends mon surmoi moderne qui m’interpelle : « ou les hommes à l’église et les femmes à l’hôtel avec leurs amants, faut pas trop fantasmer le vieux monde quand même, hein, Piffard ! »

05/05/2010

Actualité de Chesterton

Le texte le plus profond que j’ai eu l’occasion de lire sur les délices présents et à venir de notre monde virtuel a été écrit par un auteur catholique au tout début du XXe siècle. Il s’intitule De Certains écrivains modernes et de l’institution de la famille et constitue le chapitre 14 de l’ouvrage de G.K Chesterton, Hérétiques, qui vient de paraître aux éditions Climats.

Presque un siècle avant Internet Chesterton y décrit avec une précision admirable l’état d’esprit d’Homo Internetus. Par quel miracle ? Homo Internetus est une possibilité de l’humanité moderne qui ne demandait qu’à s’actualiser grâce à la technologie. Homo Internetus est l’homme anticatholique par excellence. Celui qui se réfugie dans la secte de ses semblables, qui cherche dans le commerce de ceux qui pensent comme lui les facilités de l’approbation d’autrui et du déni de cette inconfortable réalité qui n’est rien d’autre que la somme des obstacles qui s’interposent entre nous et nos désirs . Homo Internetus cherche à fuir dans les délices de l’identité la dureté de la présence réelle d’autrui, présence qui impose à l’individu moderne le respect des formes de la civilité et la confrontation à l’opacité de la chair. Internet, c’est le triomphe contemporain du catharisme, cette négation de la dimension charnelle de l’humanité, ce contre quoi le catholicisme a toujours lutté. Qu’Internet soit le « lieu » du déchainement anticatholique, que le monde où triomphe la virtualité désincarnée d’Internet soit celui où s’effondre aussi l’influence de l’Eglise catholique, ça n’est sans doute pas un hasard.

 « Dans toutes les sociétés humaines étendues et hautement civilisées, écrit Chesterton, se créent des groupes fondés sur ce qu’on appelle la sympathie, qui excluent plus brusquement le monde réel que les grilles d’un monastère. Il n’y a rien de véritablement étroit dans le clan ; ce qui est vraiment étroit c’est la clique. Les hommes d’un même clan vivent ensemble parce qu’ils portent le même kilt ou descendent de la même vache sacrée ; mais dans leurs âmes, en vertu du hasard divin des choses, il y aura toujours plus de couleurs que dans n’importe quel tissu écossais. Alors que les hommes d’une même clique vivent ensemble parce qu’ils ont le même genre d’âme, et leur étroitesse d’esprit est l’étroitesse d’une cohérence et d’une satisfaction spirituelle, comme il en existe en enfer. Une grande société existe afin de former des cliques. Une grande société est une société où l’on favorise l’étroitesse. C’est un mécanisme dont le but est de prémunir l’individu solitaire et sensible contre l’expérience des transactions amères et fortifiantes de l’humanité. C’est, au sens le plus littéral, une société pour la prévention de la connaissance chrétienne de l’humanité (p.162). »

Avec une préscience sidérante, Chesterton a su discerner dans certaines tendances de son époque un phénomène de séparation de la communauté, de désertion du monde commun, qui n’a fait que s’amplifier depuis le moment où il écrivait ces lignes. La nucléarisation puis la destruction de la famille, le refuge que chacun trouve dans la jouissance autarcique des possibilités offertes par la technique (de la radio à l’Iphone) constituent le prolongement direct du phénomène que Chesterton nous décrit.

« Quand Londres était plus petit et que ses quartiers étaient plus indépendants et attachés à une paroisse, le club était ce qu’il est encore dans les villages, le contraire de ce qu’il est devenu dans les grande villes. On appréciait alors le club comme un endroit où l’homme pouvait faire preuve de socialité. A mesure que notre civilisation s’étend et devient complexe, le club cesse d’être un endroit où un homme peut avoir une discussion bruyante, pour se transformer de plus en plus en un endroit où un homme peut, comme on le dit s’une manière assez extraordinaire, « manger un morceau en toute tranquillité ». Son but est de mettre un homme à l’aise, et mettre un homme à l’aise, c’est le rendre le contraire de sociable. La sociabilité, comme le reste des bonnes choses, est pleine de désagréments, de dangers, et de sacrifices. Le club est propice à la plus décadente des combinaisons : l’anachorète voluptueux, l’homme chez qui se mêlent le sybaritisme de Lucullus et la solitude démente de saint Siméon Stylite (p.163) ».

L’anachorète voluptueux, voici une parfaite définition de ce qu’est Homo Internetus aujourd’hui, celui qui veut se passer d’autrui pour jouir, celui pour qui autrui, la présence charnelle, concrète, d’autrui, n’est rien d’autre qu’un obstacle entre lui et sa jouissance.

« Si nous étions demain matin bloqués par la neige dans la rue où nous habitons, nous accèderions soudain à un monde beaucoup plus vaste et beaucoup plus extravagant que celui que nous avons jamais connu. Tout l’effort de l’individu typiquement moderne consiste à s’échapper de la rue dans laquelle il vit. D’abord, il invente l’hygiène moderne et se rend à Margate. Ensuite, il invente la culture moderne et se rend à Florence. Puis il invente l’impérialisme moderne et part à Tombouctou. Il va jusqu’aux confins fantastiques de la terre. Il prétend chasser le tigre. Pour un peu, il se déplacerait à dos de chameau. Mais dans l’ensemble, il ne fait que fuir la rue où il est né, et il est toujours prêt à justifier cette fuite à sa manière. Il dit qu’il fuit sa rue parce qu’elle est triste : il ment. En réalité, il la fuit parce qu’elle est beaucoup trop passionnante. Elle est passionnante parce qu’elle est astreignante, et elle est astreignante parce qu’elle vit. Il peut visiter Venise parce que pour lui les Vénitiens ne sont que des Vénitiens, alors que les habitants de sa propre rue sont des hommes (p.163-164). »

En quelques phrases d’un drôlerie inimitable (en tous cas par moi), Chesterton nous donne la clé psychologique de quelques phénomènes qui caractérisent la modernité et en constituent la dynamique : le tourisme, l’industrie culturelle, l’impérialisme. J’hasarderai donc pour ma part que certains phénomènes contemporains inconnus de Chesterton comme Internet, je l’ai dit, ou les délocalisations en Chine, obéissent pour une large part à la logique ici décrite par Chesterton. Comment ne pas voir que l’aventurisme de nos hommes d’affaires qui investissent en Chine parce que dorénavant-c’est-là-bas-que-ça-se-passe, ou le superbe isolement des adolescents qui méprisent la table familiale, caractérisent des individus qui ne font rien d’autres que de fuir la rue où ils sont nés, la communauté étroite que décrit Chesterton, et dans laquelle il nous faut commercer et composer avec des êtres concrets, rétifs à reconnaitre la toute-puissance de notre désir.

« Nous nous faisons des amis ; nous nous faisons des ennemis ; mais c’est Dieu qui nous fait un voisin. Ainsi celui-ci nous arrive-t-il revêtu de toutes les terreurs impassibles de la nature ; il est aussi étrange que les étoiles, aussi indolent et indifférent que la pluie. Il est l’Homme, la plus terrible des bêtes. C’est pourquoi les anciennes religions, et l’ancien langage de l’Ecriture faisaient preuve d’une sagesse si clairvoyante quand ils parlaient, non pas de notre devoir envers l’humanité, mais de notre devoir envers notre prochain. Le devoir envers l’humanité peut souvent prendre la forme d’un choix personnel ou même agréable. Ce devoir peut être un passe-temps, et même une distraction (…) Nous pouvons lutter pour la paix internationale parce que nous sommes des fanatiques de la lutte. Le martyre le plus monstrueux, l’expérience la plus repoussante peuvent résulter d’un choix ou d’une espèce de goût (…) Nous pouvons aimer les nègres parce qu’ils sont noirs ou les socialistes allemands parce qu’ils sont pédants. Mais nous devons aimer notre voisin parce qu’il est là (…) (p.166-167). »

Comment ne pas reconnaitre dans ces lignes cet état d’esprit moderne qui idolâtre le lointain et méprise le proche, qui dans son humanitarisme chronique manifeste le désir d’échapper à la nécessité d’aimer ce qui nous est proche, qui veut échapper à la dure présence du franchouillard, son prochain, en revendiquant un amour abstrait et équitable du lointain. Chesterton fait ici l’éloge de la famille en ce que celle-ci nous met dans une situation qui nous oblige à nous rendre compte que « la vie ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. » C’est ce que Chesterton appelle le roman de la famille.

« C’est un roman parce que c’est un coup de dés. C’est un roman parce qu’il mérite toutes les critiques de ses détracteurs. C’est un roman parce qu’il est arbitraire. C’est un roman parce qu’il existe bel et bien. Tant que vous avez des hommes choisis rationnellement, vous avez une atmosphère spéciale ou sectaire. C’est quand vous avez des hommes choisis irrationnellement que vous avec des hommes (…) Etre né sur terre, c’est être né dans un milieu peu agréable. Etre né sur terre, c’est être né dans un milieu peu agréable, et dés lors être né dans un roman. De toutes ces grandes limitations et de tous ces cadres qui façonnent et créent la poésie et la variété de la vie, la famille est la plus définie et la plus importante. C’est pourquoi elle est incomprise des modernes qui s’imaginent que le roman toucherait à sa perfection dans un état absolu de ce qu’ils appellent liberté. Ils croient que si un homme faisait un geste, ce serait un geste inouï et romanesque que le soleil tombe du ciel. Mais ce qui est inouï et romanesque au sujet du soleil c’est qu’il ne tombe pas du ciel. Ils cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitation, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abjecte que cette infinité (p.170-172).»

Cette infinité abjecte, nous y sommes.

28/04/2010

Sapasspa


Coupé du monde, p’tain

Deux hommes, jeunes, blonds, ou bruns, à l’avant d’un véhicule arrêté, de marque Renault, modèle Scenic, oreilles bouchées par des écouteurs, fenêtres ouvertes sur les odeurs des toilettes situées tout près de là, semblent regarder leurs pieds, moteur en marche.

« P’tain, c’est quoi ce trou, mon portable passe pas…
P’tain, le mien non plus
P’tain comment on va faire ?
P’tain ça craint, on est coupé du monde là…
P’tain ouais t’as raison c’est vrai ça coupé du monde à donf, faukon dégage vit’fait
P’tain ouais, on peut pas rester comass, c pire ke dans le volcano israndais ici
P’tain ouais, c le trou du cul de c’te vache d’Hexagone, ici
P’tain viens on dégage
P’tain ouais
Pardon messieurs, excusez-moi de vous déranger... C’est une jeune femme, blonde, ou brune, qui s’est approchée timidement, et sans qu’on l’entende, ni qu’on la voie, du véhicule de nos deux héros.
P’tain
P’tain
Euh, bonjour.
P’tain, c koi ça ?
Ouais p’tain, c’est vrai ça, c koi ça?
Euh, désolée, euh, je voudrais passer un coup de fil, ma batterie est à plat. Peut-être pourriez-vous me prêter un téléphone ?
P’tain, ça passe pas.
Ouais, p’tain. Ca passe pas…
Sapasspa ?
Ouais, koi, ça passe pas, on peut pas appeler. On est coupé du monde, koi.
Ah, c’est ennuyeux. Bon, merci quand même.
Ouais, de rien p’tain.
P’tain.
La jeune femme tourne le dos aux deux compères et s’éloigne lentement, comme à regret.
Un ange passe...
P’tain, elle était bonne, non ?
P’tain, j’sais pas, ouais, j’crois
P’tain on aurait du lui tirer le portrait à la meuf, j’loraimiz sur mon flikr
Ouais, mais ça passe pas
Ah ouais, merde, alors vite on dégage bordel, bouge, bouge !!!»

Voilà, nous y sommes, c’est un « espace repos », où « sapasspa », où rien ne passe, sauf les anges, où tout trépasse, sauf les anges, un vaste parking désert, le long d’une nationale, en pleine campagne française, déserte elle aussi. Au loin, quelques lilas audacieux tendent leurs efflorescences éphémères par-dessus des grilles qui séparent soigneusement le monde du mouvement de celui d’avant. Derrière encore, des cerisiers tentent d’attirer l’attention des automobilistes en jetant vers le ciel des branches chargées de fleurs dont la blancheur aveuglante n’aveugle personne.

D'un éternel dehors, je regarde ce monde où beauté et laideur me paraissent si étroitement mêlées qu'il me semble les voir s'étreindre lentement jusqu'à ce qu'elles disparaissent ensemble, et mon coeur -mon petit coeur sentimental et froid à moi- est sombre, et sombre mon coeur sous l'effet d'une mélancolie qui elle non plus, décidemment, ne passe pas.




02/04/2010

Paris, le 2 avril 2010. Vendredi Saint.


Me voici donc assis à l'église, un peu à l'écart, les mains croisées, les yeux fermés, en quête d'un abandon qui ne viendra pas. J'imagine que les témoins de cette tentative de prière, si je choisissais, ce qui ne serait pas difficile parmi l'assistance clairsemée, un lieu de recueillement plus central, y verraient une manifestation quelque peu ostentatoire d'une foi ardente. C'est tout l'inverse. Je macère dans mon incroyance.

Et bien vite, je me laisse aller à mon échec, en me laissant assaillir sans vraiment combattre par mille futilités qui n'intéressent que mon nombril.

Un peu plus tard, je tente encore une fois, encore en vain, de  faire fuir mes pensées qui ont entamé une danse moqueuse autour de mon petit ego. Elles célèbrent ironiquement ses maigres succès, moquent sans pitié ses échecs insignifiants. Ces sempiternelles pensées de chaque jour, ces démons évanescents et omniprésents, qui sont là aujourd’hui encore, plus importunes et vaines que jamais, me paraissent plus charnelles que la chair souffrante du Christ. Comme c’est drôle. Elles m'entourent sans relâche, hantent mon champ de vision, paradent devant mes yeux fermés, me touchent presque, et me glissent à l'oreille: "Nous sommes à la colle toi et nous, comme le capitaine Haddock et son bout de sparadrap". Voilà qui me fait sourire tristement dans le vide.

Je suis enfermé dans mon insignifiance, incapable d'espérer pour au-delà de moi. Ici même, au milieu de quelques vieilles femmes qui serrent leurs livres de prières, je suis poussé au constat de mon incapacité à participer si peu que ce soit à la Passion du Christ. Mon imagination se meurt lorsqu’elle ne me choisit pas pour objet. Et dans ce constat qui m'occupe maintenant tout entier, il s'agit encore de moi, de rien d'autre que moi.

Vaincu, j'ouvre les yeux et découvre le lourd voile violet qui, seule fois dans l'année, cache aux yeux du monde cette croix qui le sauve. Je ne vois rien qui pourrait mieux symboliser mon impuissance à entrer en sympathie avec la souffrance de Notre Seigneur Jésus-Christ.