"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

22/03/2010

Mon portable, ce héros!

Save My Soul



Il serait dommage que la triomphale réélection de Jean-Paul Huchon fasse oublier certaines des remarquables propositions de campagne de Valérie Pécresse. L’une d’entre elles, le SMS anti-agression, mérite en effet toute notre attention et devrait être reprise par les socialistes, toujours plus soucieux de se mettre au diapason du gouvernement en matière de sécurité, afin de couper court aux accusations de laxisme en la matière. Grâce au SMS anti-agression de lancinantes questions que chacun se pose peut-être encore dans notre monde somme toute pacifié sont sur le point de devenir obsolètes. Par exemple : « Comment réagirais-je si j’étais le témoin d’une agression dans le métro ? Serais-je capable d’intervenir ? » Car les témoins d’atteintes à l’intégrité physique des personnes dans les lieux publics devraient bientôt avoir les moyens d’intervenir en ne bougeant que le petit doigt, ou plutôt soyons précis, que le pouce. Sans même prendre la peine de se lever de son siège et de risquer de devoir céder sa place aux nombreux infortunés voyageurs lorgnant sur celle-ci aux heures de pointe, il devrait être possible de rester en paix avec sa conscience en envoyant un SMS (0 centime d’euro/appel, plus surtaxe éventuelle selon opérateurs) pour signaler une agression dont on est témoin à un centre de « vidéoprotection » -vocable qui a récemment et avantageusement remplacé celui, dangereusement stigmatisant pour les forces de l’ordre, de « vidéosurveillance »- de la police. Les héros de notre temps feront montre de leur courage à coup de SMS, en feignant l’indifférence la plus complète, tout en mobilisant discrètement pouce et âme pour restaurer la tranquillité publique. Ils ressembleront ainsi à ce néo-médecin, décrit par Benoît Duteurtre dans son nouveau roman, qui ne lève le nez de son ordinateur que pour demander à l’importun qui squatte son cabinet sa carte vitale, ou encore à ces playboys postmodernes qui ne prennent le risque d’aborder les femmes qu’à coup de coups de cœur envoyés sur Meetic.

Evidemment, un dilemme douloureux se présentera lorsque le héros potentiel devra agir alors que sa batterie sera à plat. Je lui conseille alors d’enlever en toute hâte la coque protectrice de son précieux portable, et transformer celui-ci en redoutable arme par destination à usage unique, en le fracassant sur la tête de l’agresseur. Il fera ainsi d’une pierre deux coups, en débarrassant la communauté à la fois d’un agresseur en chair et os, et d’un agresseur numérique, qui parfois n’est pas moins pénible que le premier.

Sans compter qu’il fera preuve ainsi d’un bon vieux courage physique à l’ancienne, susceptible d’améliorer chez lui cette sacro-sainte estime de soi, dont les sociologues les plus autorisés sont aujourd’hui persuadés qu’elle est la condition sine qua non de l’émergence d’un nouveau vivre-ensemble.

17/02/2010

Irish Blood, English Heart

Aller, encore une petite contribution, étrangère celle-là (elle n'en aura que plus de valeur)  à notre débat maintenant obsolète sur l'identité nationale, et au passage la première vidéo mise en ligne ici. On n'arrête pas le progrès, même chez les plus ringards.


16/02/2010

Hexagone

Maintenant que le gouvernement nous a gentiment fait savoir que l'identité ça n'était plus la peine d'en parler puisque le débat, en vertu des pouvoirs qui sont conférés au ministre, a été déclaré clos, il est sans doute plus que temps que je mette en avant ma contribution à moi. Ce texte est une version remaniée d'un texte paru sur Agoravox, le 15 mai 2008.

Comment comprendre ce sentiment, celui d’avoir perdu ce que je n’ai jamais possédé ? Le grec des anciens et le latin, la liturgie et le dogme. La nef et le chœur, le prie-Dieu et la chaire… Où se trouvent-ils ? Quelles beautés recèlent ces mots que je ne comprends pas? Que nous disent-ils ? Pendant l’office, je ne suis pas un fidèle, mais un touriste parmi les touristes en short qui lèvent la tête vers les oeuvres anciennes… Epaté par la luxuriance des formes, la diversité des noms. Les scènes des Evangiles, je les déchiffre sur les vitraux comme un enfant de classe préparatoire, la bouche qui bée, le regard vide. J’annone des noms de prophètes qui ne me disent rien.

Ma tradition, dont j’aime me glorifier, en quoi est-elle mienne ? Le supermarché et ses rayons, le pouvoir d’achat et ses aléas, tel est mon royaume, ce à quoi je suis fidèle. Je gagne et je dépense. J’accumule et j’avale, sans digérer, des livres, des livres, encore des livres. Qui parlent de quoi ? Ecrits par qui et pourquoi ? Nous sommes tous cyberisés,  droitdel'hommisés, dérisionnisés. Toute la vieille réalité, aujourd’hui indéchiffrable, s’est reversée dans de vains exercices de style pleins d’impertinence. Dans de la subversion en série, de la critique acerbe, des regards affûtés. Dans des portraits sans concession, des fresques iconoclastes, des regards rebelles, des anticonformismes percutants. Dans des récits « insolents » (comment, sans rougir de honte, se déclarer insolent après 30 ans ?), des jeux de massacre jubilatoires (qui, sinon nous autres enfants gâtées de la post-histoire, pouvons sans rougir de honte jubiler à l'idée d'un jeu de massacre?). Ou dans quoi encore à Paris-sur-Seine? M. le Président est un rebelle comme dit M. le Premier ministre.

L’anarchiste est couronné et le peuple obéissant. Il met en scène à coup de Blog et de My Space, et de Twitter ses soulèvements virtuels, ses dégoûts et ses indignations numériques, toute cette misérable prose sans âme et hargneuse, hargneuse parce que sans âme.

A quand le point final ? A quand le temps de la lecture attentive, anxieuse ? A quand la parole à l’auteur plutôt qu’à ses fossoyeurs ?



A quand la lenteur ?



La culture, et les cultures, et le rire qui continuent encore. Le décalage et la rage, la distance et l’ironie. Tout ça par cœur, je le récite comme un zombie. Ca ne s’arrêtera jamais. Le fatras d’internet, le chaos audiovisuel, tel est le liquide amniotique dans lequel je baigne et dont je n'émergerai jamais. Je ne veux plus m’approprier le monde ni maintenant ni demain. Jim Morrison et Nicolas Sarkozy, même triste combat. Je ne veux plus enfoncer de portes, qu'elles soient ouvertes ou fermées. Je veux seulement croire que, grâce aux mots et en deçà des mots, le monde continuera d’exister.



Que reste-t-il ? Finalement quelque chose mériterait d’être préservé ? Des valeurs et des choses conservées ?

La route sur laquelle s’en sont allés les enfants de la patrie, où les a-t-elle menés ? En quelle apesanteur, sur quelle balançoire glissent-ils, légers et futiles ? Vers quelles célestes vapeurs qui les envelopperont tout entiers ?
A la bénigne insignifiance du temps présent comment opposer le dur désir de durer des choses anciennes ? « La fragilité de tout enfin révélée. » Cette phrase me broie le cœur, au fil d’un livre déchirant.


Je voudrais enfin respirer l’air libre de la patrie. M’emplir de l’humus noir, gras et fertile d’une enfance inventée. Ma terre natale, où est-elle ? La terre de mes ancêtres, je n’y comprends rien. Leur attachement à la France, comment serait-il autre chose qu’une superstition ridicule, un provincialisme dépassé, une xénophobie coupable? La nostalgie qui m’étreint lorsque je descends d’avion, mets enfin les pieds sur la terre ferme à Roissy-en-France, retrouve la douce grisaille parisienne, d’où vient-elle ? Quel sens lui donner ? Le village rassemblé autour d’un obsolète clocher, comme le faire mien ? Comment ne pas l’abandonner ?

Je veux connaitre la prière de Xavier, qui bientôt va mourir.

Seigneur Dieu
Pour votre parousie
Me laisserez-vous revenir
En ma paroisse nizonnaise?
Du mal qui me peut advenir
Epargnez-moi
Bonne est la vie
Parmi les êtres humains
Mon coeur est sans froidure
Et peu me dure le temps
Quand je suis fraternel
Seigneur

Pourquoi ne puis-je plus être un citoyen du monde, acculturé, un affranchi qui fait le malin aux dépens des siens ?



Comment reconnaître ma dette ?

Comment devenir Français, enfin ?




28/01/2010

Les dieux nous ont-ils parlé à Haïti?

Un article sur causeur qui fait un bide. La question que je me pose, et qui apparemment n'intéresse personne, est la suivante: est-il possible de regarder le mal en face sans lui donner un sens?

05/01/2010

Fiat Lucie!


Bonne nouvelle, en 2010 je ne serai jamais seul. Jamais. En même temps, je suis d'accord avec vous,  ça fait un peu froid dans le dos. Je reçois en effet de la part d'un certain "4321" que je n'ai jamais rencontré je crois, le message suivant sur mon téléphone portable.

"Info SFR Pro : SFR vous présente ses meilleurs voeux pour l'année 2010 et vous accompagnera tout au long de cette année. Merci de votre confiance."

Ainsi "4321", un bel inconnu de chez SFR, m'accompagnera "tout au long de l'année 2010". Il me promet pour l'année 2010 une fidélité sans condition. Quoiqu'il m'arrive dans ma vie personnelle ou professionnelle, et tant que je ne trahirai pas sa confiance en résiliant le contrat qui m'unit à lui, "4321" de chez SFR restera toujours à mes côtés et me devra amour et assistance, comme dans le mariage catholique, et mieux encore que dans le mariage catholique, puisqu'on me promet ici de m'assister 24h/24 et 7 jours sur 7. C'est beau comme un conte de fées. Si vous ne me croyez par vérifiez vous-mêmes ce que me dit Lucie sur le site que SFR consacre à notre amour :  http://assistance.sfr.fr. Car mon compagnon SFR a un visage bien sûr, et c'est donc celui de l'avenante Lucie, quel soulagement, une créature dotée d'une impeccable mise en pli qui bouge en outre la tête et cligne même joliment des yeux sur le site en question. Avec son sourire à peine esquissé, avec ses mains unies dans un geste qui manifeste discrètement  la disponibilité et l'affairement, on sent Lucie professionnelle et concernée par mes problèmes. Prête, à peine sollicitée par moi, à bondir et faire de la charpie des insondables mystères que la haute technologie représente pour un pékin moyen dans mon genre. A les transformer impitoyablement en "problèmes résolus". Je sais, en contemplant son visage serein, que Lucie ne sera jamais fatiguée, jamais irritée par mes incompréhensions ou par mes exigences abracadabrantesques, quand bien même je les ferais valoir au milieu de la nuit. Même si Lucie me précise que son domaine de compétence se limite "à la téléphonie mobile, à l'ADSL et à la téléphonie fixe", je suis certain que Lucie, avatar définitif et drôle d'incarnation de mon fidèle compagnon SFR,  aurait quelques lumières à offrir sur des questions aussi ardues que la vie après la mort et la réssurection de la chair. Lucie est une épouse modèle, le logos omniscient qui a dissipé à jamais les ténèbres de mon existence sublunaire.

Grâce soit rendue à Lucie!

04/01/2010

Islamisme, Antiracisme, même combat ?

Finkielkraut, Camus, Zemmour, Sarkozy, Hortefeux, Valls, Chirac, Frêche, Morano, Benoît XVI, Redeker, Gouguenheim, et j'en passe. Il y a quelque chose de lassant, mais aussi de délirant qui mérite sans doute d'être réfléchi, dans ces explosions médiatiques et métronomiques, dont on ne sait si elles sont motivées par la jubilation de voir un puissant ou supposé tel trébucher, ou par une colère sincère. Les deux, mon chef de meute, répondraient les indignés, s’ils savaient faire preuve parfois d’honnêteté intellectuelle. On se souvient de la remarque de Baudrillard sur le racisme. L’association SOS Racisme semble avoir formé son nom sur le modèle de celle qui défend les baleines. SOS racisme = SOS baleines. Il y a chez les antiracistes (1) la volonté inconsciente de sauver le racisme comme objet idéal d’opposition. On ne sera jamais assez antiraciste. C’est pour cela que la consommation médiatique de « racistes » n’a jamais été si importante qu’aux temps de la criminalisation du racisme. Comment qualifier autrement que de ferveur religieuse cette volonté forcenée de rejeter dans les ténèbres extérieures ceux qui à la faveur d’une simple phrase maladroite, ou même parfois à la faveur de rien du tout, et alors même qu’en général ils ne cessent de réaffirmer leur stricte adhésion au dogme antiraciste, sont offerts soudainement et malgré eux en holocauste afin d’apaiser la fureur sacrée de ce Moloch moderne qu’est l’antiracisme. Personne en France aujourd’hui parmi les sphères dirigeantes ou même seulement influentes ne s’affirme ouvertement raciste, et pourtant la meute médiatique ne cesse de dénicher des racistes cachés, tels les antiques marranes, un peu partout aux quatre coins de l’Hexagone qui compte, à coup de vidéos volées et de petites phrases qui dérapent.

Durkheim, lorsqu’il identifiait le religieux et le social, soulignait que le crime était nécessaire à la société pour s’éprouver en tant que groupement humain partageant des valeurs communes. Lorsque le criminel ou supposé tel heurte les valeurs propres à une communauté, celle-ci réaffirme son existence en tant que communauté à travers la condamnation et le châtiment du coupable. La communauté trouve dans la répression unanime de ce qu’elle considère comme un crime l’occasion de renforcer les valeurs qu’elle partage. Plus encore que les procédures judiciaires toujours compliquées à mettre en œuvre et trop soucieuses du droit des accusés, le lynchage médiatique est aujourd’hui une institution pénale sui generis qui se charge du rôle éminemment social de châtier les coupables. Grâce à elle, on ne s’embarrasse plus de fioritures juridiques et on va droit à l’essentiel.Taïaut ! Taïaut !

Vue l’ardeur avec laquelle on le pratique aujourd’hui, heureusement que le lynchage médiatique ne tue pas. C’est même sans doute pour cela qu’il a pu être érigé en culte central de la religion antiraciste, puisque, on le sait depuis René Girard, les religions établies sur le culte des sacrifices sanglants n’ont pas survécu à l’avènement du christianisme. Car l’antiracisme est bien une religion, ou plutôt, ne galvaudons pas ce beau nom de religion, une secte qui a réussi, même si, comme toutes les sectes, elle estime que les hérétiques sont toujours trop nombreux, beaucoup trop nombreux. Les hérétiques quand il y en a un ça va, c’est quand…Vous connaissez l’antienne.

Ainsi la France, surtout dans sa partie « souchienne », et malgré le réchauffement de la planète, est « frileuse », c’est-à-dire au fond du fond de son moi refoulé, raciste et « islamophobe » -le dernier-né des vocables créés par l’inventive démonologie du clergé de l’antiracisme, avec l’aide, faut-il le rappeler, d’un autre clergé, beaucoup moins métaphorique celui-là, je veux parler bien sûr du clergé chiite iranien- parce qu’elle n’accepte pas assez vite et avec assez d’enthousiasme l’islamisation d’une partie de sa population (outre les Français immigrés et enfants d’immigrés originellement musulmans, on parle de 60 000 convertis parmi les « souchiens »), et la transformation de ses paysages urbains par la construction de nombreuses mosquées (200 actuellement, selon des sources impeccables, tel Le Monde), souvent grâce à des subventions publiques que l’on peut considérer comme généreuses en cette période de crise économique, sous forme par exemple de mise à disposition de terrains pour un loyer d’un montant symbolique. 60 000 convertis, 200 mosquées en construction, c’est pas si mal quand même pour un pays dans lequel l’islamophobie ne cesse paraît-il de faire des progrès.

« En tant que souchien », on a parfois l’impression de faire partie d’un troupeau (de bétail certifié VF, et pas encore tout à fait fou) houspillé sans relâche par les pasteurs du culte antiraciste pour qu’il gagne au plus vite le paradis enchanté de l’étable multiculturelle, diverse et/ou métissée, on ne sait plus trop. Allez, au trot Blanchette, et on arrête de regarder en arrière ! De temps en temps, le spectacle d’un puissant, lynché pour apostasie plus ou moins volontaire, sert de moteur efficace à « l’intégration » au troupeau antiraciste en route pour le Jardin d'Eden des brebis trop blanches pour ne pas être potentiellement galeuses.



Penant ce temps en Irak, l’épuration religieuse s’accélère. Des bombes sont posées dans les églises, des femmes chrétiennes sont violées, des fidèles assassinés. En quelques années le nombre de chrétiens a été divisé par trois dans cette vieille terre chrétienne, passant d’un million à moins de 400 000 personnes. Ces dernières semaines, une ville entière, c’est-à-dire 6000 personnes, a été vidée de ses habitants à la suite de plusieurs attentats qui ont fait souffler un vent de panique parmi la population chrétienne. On est loin des graffitis, parfaitement idiots et répréhensibles faut-il le préciser, de Castres ou de Toul.

Pendant ce temps là en Egypte, des lieux de cultes, parfois des monastères parmi les plus anciens du monde chrétien, sont attaqués à l’arme lourde par des islamistes lors de heurts que la presse occidentale présente comme « des affrontements interreligieux ». Des femmes chrétiennes sont enlevées, converties de force et mariées à des musulmans, dans l’indifférence de tous, policiers compris.

Pendant ce temps là au Pakistan les émeutes antichrétiennes tuent. Dix morts au moins cet été, dont des enfants, dans l’indifférence générale des opinions publiques occidentales. Au quotidien, le Pakistan, soutenu à bout de bras par les deux superpuissances que sont la Chine et les Etats-Unis, parque ses trois millions de chrétiens dans des ghettos insalubres dans lesquels ils exercent les métiers dont personne ne veut dans ce « pays des purs ». Leurs conditions de vie actuelles feraient passer le ghetto vénitien du XVIe siècle ou les carrières du comtat Venaissin de la même époque pour des villages vacances du Club Med. Fin 2008 à Islamabad un mur, oui un mur, hérissé de tessons de bouteille, a été construit autour de la « colonie française », le nom d’un ghetto où vivent 5000 chrétiens sans eau courante, électricité ou ramassage d’ordures, pour isoler les bons pakistanais musulmans des chrétiens accusés dans ce pays de tous les maux : ignorance, superstition, prostitution, alcoolisme, trafic de drogue. De temps en temps, une foule en furie se charge de faire appliquer, de façon assez expéditive, les lois anti-blasphème du coin, en lynchant quelques chrétiens. La dernière fois, c’était donc au mois d’août 2009, lorsque des chrétiens de Gojra ont été tués au cours d’une émeute provoquée par des rumeurs, qui se sont avérées infondées par la suite, de profanation du coran. Les conséquences de l’exercice de la démocratie directe au Pakistan sont un peu plus sévères, avouons-le, que ce que l’on connaît chez nos amis Suisses.



Pendant ce temps là, au Soudan, les chrétiens sont livrés en pâture par le pouvoir aux Janjawids, des groupes de bédouins musulmans, qui parfois, cela s’est vu, crucifient leurs victimes.



Selon une association proche du Vatican, les trois quart des persécutions religieuses dans le monde touchent aujourd’hui des chrétiens. Car bien sûr, ce n’est pas seulement dans les pays musulmans que les persécutions contre les chrétiens fleurissent : en 2009, une chrétienne a été exécutée en public en Corée du Nord où le prosélytisme religieux est puni de mort. En Inde, dans l’Etat de l’Orissa en particulier, les chrétiens sont régulièrement l’objet d’exactions terribles. On pourrait facilement allonger la liste. Il n’en reste pas moins que ce sont en « terre d’islam », c’est-à-dire sur de très antiques terres chrétiennes, telles l’Egypte et l’Irak, que les persécutions antichrétiennes ont pris le plus d'ampleur.



Oui, je sais, ce n’est parce que d’autres se comportent mal que nous devrions en faire autant en Occident. Oui, je sais, c’est très mal de faire jouer la concurrence des victimes. Mais il n’est pas question ici de défendre une quelconque réciprocité dans le traitement des minorités religieuses ici et là-bas. Quel cinglé pourrait envisager une chose pareille ? Et pourtant ! J’ai entendu, au cours d’un débat qui l’opposait à un « théologien musulman » égyptien, Oskar Freysinger, le député suisse ayant organisé la votation sur l’interdiction de la construction de nouveaux minarets dans son pays, se réclamer d’une politique du chacun chez soi qui fait froid dans le dos. Vous faites ce que voulez avec vos chrétiens d’Orient disait-il en substance à son interlocuteur, et nous faisons ce qu’on veut avec nos musulmans. Une démission complète du projet de tolérance religieuse que l’on défend en France et plus largement en Europe depuis quelques siècles. C’est d’ailleurs pour cela qu’il faut s’indigner (eh oui, il faut s’indigner) du sort que subissent les chrétiens dans de nombreux pays musulmans. Et si possible agir. Pour que ça s’arrête. Comment ? A part me répandre ici, je ne sais pas. Si quelqu'un quelque part a une idée, je suis preneur.

L’indifférence crasse que Freysinger manifestait à l’endroit des chrétiens d’Orient lors de ce débat m’a terrifié. Mais cette indifférence, il la partage avec tous les antiracistes si prompts à stigmatiser le racisme occidental. Qu’il me soit permis de le demander simplement : tous les indignés de l’islamophobie qui monte, où sont-ils quand on massacre les chrétiens d’Orient ?

Parfois, ce « deux poids deux mesures », selon la pénible expression consacrée, est tellement flagrant qu’il en devient troublant. J’en viens à me demander s’il n’existe pas une alliance objective, ou même une identité profonde, entre l’antiracisme qui triomphe ici, et l’islamisme qui sévit là-bas. René Girard, en conclusion de son dernier ouvrage, se demandait si l’islam n’avait pas « pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque [c’est-à-dire sacrificielle selon la terminologie girardienne] plus puissante que toutes les autres », et plus puissante peut-être que le christianisme lui-même, suis-je tenté d’ajouter les jours de déprime. Car si Girard voyait encore naguère dans le monde moderne le triomphe définitif du christianisme sur les religions archaïques, il faut bien constater que le tableau qu’il dresse du monde contemporain dans son Achever Clausewitz est beaucoup plus sombre. L’islamisme, et peut-être l’islam lui-même, nous prouve aujourd’hui que l’archaïque avait des ressources cachées. Avec l’antiracisme lyncheur, nous avons-nous-mêmes recréée une religion archaïque fondée sur une idée chrétienne, celle de l’unité du genre humain, devenue folle.

Assisterions-nous à une régression sacrificielle de l’humanité, ici sous la forme tragi-comique du lynchage médiatique antiraciste, là-bas sous la forme cauchemardesque de l’attentat de masse et de la purification religieuse, sous l’effet de l’affaissement spirituel de l’Occident et de la disparition de son magistère moral dans le reste du monde? C’est une question.
 
(1) Je précise que lorsque je parle ici d'antiracistes, je ne fais pas référence aux gens, très nombreux dans notre pays, et dont je pense faire partie, qui sont opposés au racisme sous toutes ses formes, y compris, je l'espère, et c'est mon cas, opposés au racisme qu'il leur arrive parfois d'éprouver presque instinctivement eux-mêmes, mais je parle des antiracistes professionnels ou amateurs, ceux qui prennent un plaisir sans fin à s'indigner sans fin du racisme des autres.



08/12/2009

Les immigrés, les ploucs et moi

Dialogue à deux voix et quelques sur l’identité nationale

L’esprit en paix, je roule sur une route départementale déserte, largement en-dessous de la vitesse limite autorisée. Parfois l’asphalte est aveuglant à cause des rayons de soleil qui se reflètent sur le revêtement détrempé. Je tourne alors mon regard vers des champs d’un vert que la pluie a rendu très vif donnant des couleurs anachroniques à ce paysage d’hiver. La couverture cotonneuse que forment les bois sur la ligne d’horizon parait protéger délicatement du froid la campagne française. Souvent, au cœur d’un village inattendu, un minaret, pardon, un clocher d’église, interrompt hardiment les lignes horizontales des champs et la douce pente des collines boisées. Plus loin, des vaches placides et blanches, d’une immobilité saisissante dans l’attente de faire face à leur destin de vache, traite quotidienne ou abattage je ne sais, sont saupoudrées au petit bonheur la chance sur de vastes espaces clôturés mais toujours identiques. Le long d’un fil électrique, un vol d’oiseau nerveux, des étourneaux peut-être, ces oiseaux attirés par les lumières de la ville et dont le comportement a été modifié par elle, m’accompagne parfois un instant dans une quête absurde d’un ailleurs idéal. Il y a dans leur vol fébrile et chaotique quelque chose qui me ramène sans transition et malgré moi à la fièvre libidinale de la mégalopole que j’ai quittée il y a peu. Ralentir encore, pour que les étourneaux eux-mêmes me dépassent.
Ces oiseaux m’irritent et je m’entends bientôt penser tout haut. Qu’ils s’agglutinent sans moi par dizaines de milliers dans les villes, cette bande de crétins mimétiques, qu’ils se réchauffent les uns contre les autres et à la chaleur artificielle des hommes qui leur permet de ne plus migrer vers des pays sans hiver. Moi, je quitte la cité, je pars au désert. Fini de me faire marcher sur les pieds dans le métro, fini de me faire insulter sur internet, je roule seul et libre au cœur de la campagne française. C’est la voix de la Terre qui parle en moi, me dis-je au comble du lyrisme, celle de la douceur et de l’harmonie perdue. Au cœur de l’Hexagone, loin de tout, je respire enfin à pleins poumons dans mon monospace diesel. Je suis d’ici, je reste là. Mes ancêtres paysans ou chevaliers. Fiers défenseurs de la loi de Dieu, de la tradition et des ancêtres. De la douce répétition du même. Mais artisans ou ingénieurs aussi. Fiers bâtisseurs de la France d’antan. Fille aîné de l’Eglise. Je veux me mettre à leur diapason, à leur école. Fiers, fiers !

Mais ils ne sont pas toi Florentin, me susurre une autre voix, plus intime encore, mais plus fragile aussi, celle du Ciel peut-être, que l’on n’invoque jamais pour rien. Toi, tu n’as rien bâti, ni rien défendu. Humilie-toi un peu Florentin, rappelle-toi que tu n’es rien, rien d’autre qu’un moderne qui crache dans la soupe.
Regarde comme c’est beau Florentin coupe la voix de la Terre, tu as déjà vu un truc aussi beau dans les pays d’Asie ou d’Amérique où l’on t’envoyait ? Regarde encore Florentin, la campagne française, ces vieilles pierres. Arrête-toi Florentin, sens-les ces vieilles pierres et ces herbes, toutes les odeurs entêtantes des moisissures de la vieille France de ton enfance. Regarde depuis le bord de la route la vieille maison familiale qui était la tienne et qui ne t’appartient plus (quel barbare s’en est emparé, le sais-tu Florentin?), regarde comme elle est belle cette pierre ocre, regarde comme il est émouvant ce pigeonnier détruit au milieu des bois, c’est ici que tu venais Florentin, que tu escaladais les arbres et les murs quand tu n’avais pas dix ans, en compagnie de tes grands cousins disparus, c’est dans cette herbe que tu courais, sur ce gravier que tu t’écorchais les genoux sans cesser de t’enivrer de la joie de vivre qu’exhalait cette vieille demeure. C’est à toi, c’est chez toi, même si ce n’est pas à toi, même si ce n’est pas chez toi…

Mon cœur se serre, et mon esprit vagabonde dans les champs qui m’entourent, je rêve d’une douce rêverie bucolique et sans fin. La voix de la Terre remporte une victoire écrasante sur sa rivale. Il n’y a pas photo…Et la voilà qui pousse son avantage.
Ces immigrés innombrables, fils d’immigrés, qui ne rêvent que d’être Calife à la place du Calife. Ils se pressent en banlieue, ils ne voient que la ville. Obsession du social, de la reconnaissance. Phalènes affolées, aveuglées par les lumières du monde, qui butent sans cesse sur l’ampoule de verre déféquée par leur désir, et prennent ça pour un plafond posé là exprès par des méchants racistes tout blanc pour contrecarrer leur réussite. RER : tous descendent ensemble à Châtelet-Les-Halles, voilà on est au cœur du cœur, au centre du monde, tous ensemble, et ça s’étonne ensuite qu’il y ait de la bousculade, de la confusion, trop peu de place pour trop d’élus ! A moins que la France ce soit le pays des ploucs et que tout se passe au States, man, ou dans les îles, puisque la créolisation est l’avenir du monde. Calife à la place du Calife, c’est leur place. Les crétins, jamais ils ne sauront. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est la Terre. De ce que je suis. Trop belle pour eux. Plonge-toi en moi Florentin. Je suis à toi, et je t’aime. Eux le truc qui les fait bander, c’est la tune et les meufs. La diversité, au sommet, pour les plus civilisés. Les étages élevés, des trucs aériens. Diversité à la télé, diversité dans « les grandes entreprises », diversité partout. Vaine agitation, vanités de la « réussite ». Moi, je t’offre, Florentin: silence, méditation, lenteur. Mon paysage se déploie sans fin ici-bas. Tu sauras me rendre vivante en me foulant. En arpentant chacun de mes centimètres carrés. Rends justice à la terre grasse de France Florentin, abandonnée depuis longtemps par ses fils, par des foules de fils de paysans oublieux et éblouis eux aussi par les promesses fallacieuses de la ville. Les fils d’immigrés, les fils de paysans. Et leurs filles. Les filles qui veulent autant que les mâles et même plus leur part du gros gâteau alléchant, la société. Au nom de leurs anciennes souffrances, enfin, celles de leurs grands-mères. Qui ne veulent plus entendre parler de la terre ingrate qu’il faut cultiver chaque jour, le visage penché vers elle, invisible pour les milliers d’admirateurs qu’elles méritent. Elles ne peuvent plus me voir ! Ca les rebute cette terre silencieuse et froide, indigne de leurs charmes. La télé, c’est là leur place. Elles veulent toutes un blog où se contempler plus avantageusement que dans un miroir, être rigolotes et sensuelles, cultivées et mystérieuses. Remplir sempiternellement la même tâche quotidienne, avec pour seule récompense les fruits que je leur offre en salaire de leur dur labeur, et la compagnie d’un mari taiseux, qui les culbutera sans passion une fois par semaine, trop peu pour elles. Elles méritent mieux que des mains terreuses et sèches. Pour rien au monde elles ne voudraient d’un paysan pour mari. Ce gros plouc, il n’a qu’à se branler. S’il craque, castration chimique. Elles vont elles aussi à la ville, c’est là que ça se passe. D’accord, d’accord. Je m’avoue vaincu : la Terre a raison, la Terre ne ment pas. Tout ce désir qu’aimante le gros corps monstrueux de la ville me donne la nausée. Je veux la paix et la liberté des paysages verdoyants de notre douce France. Je suis à toi, vieille terre de France, je t’appartiens.

C’est alors que je suis brutalement tiré des divagations nationales que rumine en moi la voix de la Terre, cette antique voix des hommes, par une présence qui pèse sur l’arrière de ma voiture. Pleins phares, un plouc du coin me colle au train, casquette renversée, visage fermé, bouche pincée, tout ça aperçu ou imaginé dans la pénombre de mon rétroviseur. Je sens mes pulsations cardiaques qui accélèrent soudainement leur rythme. Alors, Florentin, le plouc du coin, tu lui fais des déclarations d’amour tout seul dans un coin de ta tête et le voilà qui se pointe à la vitesse grand V. Quelle ironie, non, me glisse la voix du Ciel requinquée par cette apparition opportune. Pour un peu on dirait que c’est fait exprès par une divinité invisible (Eric Besson ?) pour relancer le débat. Mais il est un temps pour le débat, et un temps pour le combat. Faisons taire tout le monde, car voilà que j’accélère à mon tour pour échapper à l’emprise de mon poursuivant. Concentration. Belle course poursuite ! On dirait une parade amoureuse de canards homosexuels. Un coup d’œil au rétroviseur pour constater sans surprise que la distance entre lui et moi reste identique, bien que je passe maintenant la cinquième et accélère encore. Est-ce que je vais devoir passer à la casserole ? Ma fierté de mâle, hétérosexuel jusqu’à une preuve du contraire que j’espère lointaine, reprend le dessus. Je ralentis progressivement, ce qui a pour effet de mettre hors de lui mon drôle de prétendant, dans l’impossibilité de doubler. Coups de klaxons et appels de phares véhéments. Mais j’ai ma fierté et je ralentis encore, obéissant à l’envers à ses injonctions. Acharné, il réussit enfin à doubler et ponctue son exploit d’un coup de klaxon interminable couvert par le vrombissement assourdissant de son moteur, avant de disparaître devant moi à la vitesse de l’éclair.

Je croyais en avoir fini avec le bouseux et pouvoir convoquer le Ciel et la Terre pour poursuivre tranquillement avec eux mon débat intérieur sur l’identité nationale, quand j’aperçois devant moi le véhicule de mon ex-prétendant arrêté en travers de la route. Impossible de passer. Je stoppe alors ma voiture et descends calmement, en tentant d’arborer les signes de la virilité blasée mais correcte qui parait-il me va si bien.
Le gars du coin reste au volant, immobile, l’air vachement dégagé lui aussi, tranquille quoi, sûr de sa force. Il joue à domicile. Je décide d’être poli, ça ne coûte rien, et c’est plus prudent. Non sans avoir recours cependant à une pointe d’ironie dont j’espère qu’elle passera inaperçu à mon interlocuteur, ou au moins qu’il fera semblant de ne pas l’avoir remarquée. Ce n’est pas parce que je suis à l’extérieur que je vais m’abstenir de toute forme d’initiative. On n’est pas français pour rien, on aime le beau jeu.

-Bonjour, il y a un problème, vous avez besoin d’aide ?
-Nan, t’veux jouer au con, alors on joue au con.
-Euh, mais non, pas du tout, si vous n’avez besoin de rien, je voudrais seulement pouvoir poursuivre ma route dans votre belle région. Cher Monsieur. Auriez-vous l’obligeance de bien vouloir déplacer votre véhicule ?
- Belle région, mon cul, cher m’sieur, mes couilles. T’es pas dans le 9-3, ducon, ici on roule pas à trente à l’heure, y’a pas d’embouteillages. Le bougre était observateur, malgré mes néo-plaques, il avait remarqué mon origine géographique qui m’estampillait sans recours possible du sceau de l’infamie banlieusarde. Mais je ne pouvais pas le laisser me traiter de « ducon » sans réagir. Ravalant aussi discrètement que possible ma salive, respirant un grand coup, je me lançais.
- Et pourquoi est-il interdit de rouler à trente à l’heure et de prendre son temps? Vous avez tellement honte d’habiter ce trou perdu qu’il vous faut le parcourir à toute vitesse pour ne pas le voir ou le fuir le plus vite possible ? Je regardais mon interlocuteur bien droit dans les yeux, content de ma tirade bien qu’un peu inquiet de ses conséquences possibles. Je me rassurais en me disant qu’il aurait du mal à rameuter au milieu de cette campagne déserte une foule de gueux à fourches susceptible d’enduire le banlieusard que je suis de goudron et de plumes pour me chasser ignominieusement du canton. A l’inverse, serait-il sensible à cette vérité profonde que je lui assenais, comme ça en passant, dans le feu de la querelle : c’est la haine de soi et de ce qu’il est, au plus profond de son identité secrète, qui l’amène à ne pas supporter le moindre ralentissement, la moindre entrave dans ses déplacements d’un point à un autre. Vite, vite, ailleurs. Le pauvre plouc que j’ai en face de moi est insensible à la beauté des paysages qui sont les siens, du bonheur de vivre à proximité de cette terre cultivée depuis des millénaires et gorgée d’un christianisme qu’il n’a sans doute même pas pris la peine de renier, inculte qu’il est de père en fils. Mais mon interlocuteur me surprend. Et contre-attaque en appuyant là où ça fait mal.
- Ouahhhh ! Keski raconte ce pédé de bouffeur de cul de melon du 9-3, ki retourne chez ses zoulous vit’fait ! Eh ! On n’a pas besoin de toi ici t’entends ! Dégage ! Casse-toi dans ton bled de parisien maghrébin qu’habite même pas à Paris ! Parigot hors-les-murs! Tête de veau halal ! Ghettoïsé ! Youtre arabe ! Moi qui posait au sage imprégné des paysages de mon pays, la France, je me trouvais un peu gros Jean comme devant, renvoyé sans ambages dans mon identité de banlieusard, « déraciné », cultivé hors-sol depuis deux générations au moins. Instinctivement, le bouseux avait vu juste. J’endossais alors le rôle qu’il avait prévu pour moi, abandonnait toute velléité d’éduquer mon interlocuteur, et sombrait moi aussi dans l’invective.
- Ecoute, gros plouc, croquant couperosé, par où tu veux que je dégage puisque tu me barres la route, poivrot à casquette, rappeur de fumier, bouffeur d’asticots bio; descends plutôt de ta caisse pourrie et je vais te montrer comment on traite les bouseux de ton espèce dans ma banlieue !

Le plouc sort enfin de son véhicule. J’évalue mon adversaire. Acné post-juvénile. Survêtement Adidas disproportionné à un gabarit raisonnable. Mais les mains sont larges et les doigts épais. Pas des mains de puceau. Un travailleur manuel sans doute. Il faut se méfier avec les petits, ils sont capables de vous surprendre par leur audace et leur vivacité. Je fixe mon attention sur ses jambes et ses mains, d’où vont venir les coups. Roulement de tambour, sueur glacée qui coule lentement le long de mon échine. Je serre les poings pour que mes mains ne tremblent pas. J’avance un menton décidé. Rien. Je lève prudemment les yeux et perçois une lueur d’inquiétude dans son œil furibond. Me voilà aux trois-quarts rassuré: sans doute impressionné par la provenance géographique que laisse supposer à la fois l’immatriculation de ma voiture et mon discours de tantôt, comme par mon embonpoint qu’il confond peut-être avec une masse musculaire abondante, le pécore n’ira pas plus loin dans les hostilités. Non mais. Le face-à-face un peu grotesque qui se profile, Sergio Leone chez les pécores, sera son baroud d’honneur, et le mien. Heureusement que nous sommes entre nous, avec pour seuls témoins les étourneaux nerveux et les vaches placides. C’est l’avantage de la campagne. Rien, il ne se passe décidemment rien. Et rien, c’est long à la campagne. Je m’enhardis maintenant jusqu’à accrocher son regard, sans craindre une attaque soudaine. Cette baudruche se dégonfle, je le sens, très littéralement. Mon partenaire de psychodrame exhale en effet une odeur très désagréable, pas du tout noble moisissure vieille France, plutôt mauvais pinard et shit. Quelle désillusion ! Nous restons au moins trente longues secondes l’un en face de l’autre sans rien dire, les yeux dans les yeux. Pour un peu, on dirait qu’on s’aime. Mais son haleine fétide m’obsède au point de me faire oublier le motif de ma colère, et de me faire rire (intérieurement). Un bref ricanement (transmission de pensée ?), et il fait demi-tour avant de démarrer sur les chapeaux de roue. Piteuse retraite. L’oiseau s’est envolé. Je déguste un instant ma victoire minuscule sur les forces hostiles du lieu en englobant l’horizon d’un regard satisfait de nouveau propriétaire. Le 9-3 en force ! Mais avant que la voiture ne disparaisse, j’ai le temps de distinguer un large autocollant apposé à l’arrière du bolide: un drapeau portugais.

Finalement, me glisse la voix du Ciel au moment où je remonte dans mon véhicule, lui et toi, dans le coin, vous êtes seulement deux immigrés turbulents et mal intégrés.

La ferme, lui répond laconiquement, et avec quelques raisons, la voix de la Terre.