"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

28/09/2009

After l'Histoire

Un petit texte de M. Flippard de la Vincennières, que la paternité inspire.

Lecteurs,

Cette époque, comme toutes les autres d'ailleurs, a ceci d'intéressante que, par son absurdité, elle offre à l'oeil curieux un véritable terrain de jeu.

Cet espace - temps, qu'est celui de la post-post modernité, permet à l'esprit averti de s'exercer à ce pour quoi il est fait :

Observer, analyser, critiquer et - réflexion souvent mûrement faite - d'asséner des conclusions, qui ne souffrent pas la contestation et se veulent définitives."


Voilà ce que je me suis dit, en marchant dans la rue et en observant mon prochain.

Je sortais de l' hôpital, où ma fille se trouvait.

J'avais le coeur gros d'avoir eu à la laisser, entre d'expertes mains, qui n'étaient pas les miennes.


Dans la rue, en quittant ce lieu de Vie et de Mort, j'ai réalisé que les gens que je croisais me paraissaient préoccupés et ternes d'ennui :

La constipation du chien ou l'arrivée du rappel fiscal minait tout Paris, et sa banlieue élargie ?!...

Voire la France...

J'aurais aimé avoir le courage de prendre le premier venu dans mes bras, malingres et fatigués, pour lui déclarer à quel point j'étais heureux d'être père.

Ce qui me restait de pudeur m'en a empêché.

Comme je n'étais plus que l'ombre de moi-même, j'ai décidé de marcher.

Avec, en tête et chevillé au corps et à l'âme, le visage, doux et aimable de ma femme et celui, naïf, simple et beau, de ma fille.

Cette époque est fantastique de bêtise...

Tandis que je me dirigeais vers la ligne 6, une dame, la soixantaine mal assumée, je veux dire par là, string apparent, jean moulant, E-pod à donf, m'a accosté, pour me tenir les propos suivants :

"Saluuuuuuuuuuuuuuuuuuu !!!!!!!!!!!!! Tu sé pa ouêsqu' ilyôôôrrraaiiiiiii unnne aftereuuu ???"

Et de gesticuler, stupidement, du haut de ses soixantes ans, en exécutant de petits pas de danses ridicules, pour se sentir enfin, jeune, libre dans son corps et dans sa chair, de faire tout et tout et tout....

Bien que fils de soixante huitard, je m'estime suffisamment bien élevé pour répondre, poliment, aux passants qui passent, sans faire d'esclandre.

Mais, permettez moi de rester coi et de ne savoir que répondre.

Je suis resté interdit.

Mon passéisme courtois a eu l'air de l'importuner.

Mais juste un instant.

Ces gens ne reculent devant rien.
..

Il me semble avoir murmuré, un vague : " Je ne sais pas. Madame."

Comme elle n'avait rien à foutre de ma réponse, elle a hoché de ce qui lui restait de chef, pour aller cuver sa misère festive, plus loin.

Ligne 6, enfin. Ligne 6 rimant bien évidemment avec Maison.

Mais - Dieu aime à m'éprouver -, la connasse me suivait, en gesticulant et en babillant :

" Eeeehhhhhh Meec !! : T'es pas coooolll ! !!! Ch'teu parle et tu ne me captes pas !!!"


Je suis resté, sans voix.

Car, en effet, que faire, lorsque vous êtes en présence d'une imbécile, qui ferait mieux de rentrer chez elle et se consacrer à l'exercice de la sagesse, plutôt que de se considérer comme une éternelle poupée barbie?

Et bien, face à comportement aussi curieux...

Et bien, l'on ne fait rien.


On se contente de soupirer et de penser à sa femme, sa fille et le sens de la famille.

On pense au joli sourire de sa fille et, déjà, plus rien ne compte que ce magnifique instant.

La Poufiasse "huitarde", comme on la qualifie, est déjà loin.


Il reste ma femme et ma fille.

Et toute cette BEAUTE!


24/09/2009

Papaïsé!

A M. et Mme Flippard de la Vincennières, avec toute mon affection.

---"Fatiguée après une mauvaise nuit, Chantal sortit de l'hôtel. En route vers le bord de mer, elle croisa des touristes de week-end. Leurs groupes reproduisaient tous le même schéma : l'homme poussait une poussette avec un bébé, la femme marchait à côté de lui ; le visage de l'homme était bonasse, attentif, souriant, un peu embarrassé et toujours prêt à s'incliner vers l'enfant, à le moucher, à calmer ses cris; le visage de la femme était blasé, distant, suffisant, parfois même (inexplicablement) méchant [il y a des exceptions, ne me faites pas dire ce que Chantal a pensé]. Ce schéma, Chantal le vit se reproduire en diverses variantes : l'homme à côté d'une femme poussait la poussette et portait en même temps, dans un sac spécial, un bébé sur le dos; l'homme à côté d'une femme poussait la poussette, portait un bébé sur les épaules et un autre dans un sac sur le ventre ; l'homme à côté d'une femme, sans poussette, tenait un enfant par la main et en portait trois autres sur le dos, sur le ventre, et sur les épaules. Enfin, sans homme, une femme poussait la poussette; elle le faisait avec une vigueur inconnue des hommes, si bien que Chantal qui marchait sur le même trottoir dut au dernier moment faire un saut de côté.
---Chantal se dit : les hommes se sont papaïsés. Ils ne sont pas pères mais juste papas, ce qui signifie : pères sans autorité de père. Elle s'imagine flirter avec un papa qui pousse la poussette avec un bébé et en porte encore deux autres, sur le dos et sur le ventre; profitant d'un moment où l'épouse se serait arrêtée devant une vitrine, elle chuchoterait un rendez-vous au mari. Que ferait-il? L'homme transformé en arbre d'enfants pourrait-il encore se retourner sur une inconnue? Les bébés suspendus sur son dos et sur son ventre ne se mettraient-ils pas à hurler contre le mouvement dérangeant de leur porteur? Cette idée lui paraît drôle et la met de bonne humeur. Elle se dit: je vis dans un monde où les hommes ne se retourneront plus jamais sur moi (Milan Kundera, L'Identité p.19-20)."

----En effet difficile d'imaginer se retourner sur les femmes dans cet état, même si comme le précise l'impayable vidéo qui suit, il est dorénavant possible de mettre et d'enlever bébé "A VOLONTE". Papa peut même porter bébé, quel bonheur, pendant les tâches ménagères:


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14/09/2009

Terre de France

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Quand saurai-je dire enfin

Ce cœur qui doucement m’étreint

Lorsque, comme malgré moi je pense

A la terre de France ?

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Qu’est-il ici de mystérieux

De sombre et de lumineux,

Qui donne formes humaines

A ces hêtres et ces chênes ?

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(Serait-ce toi mon Dieu ?)

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Seul mon jeune élan bientôt mort

Chaque nuit, chaque jour,

M’entraîne encore

Par le bitume du faubourg.

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Maintenant je veux que la pluie me frappe

Que plus jamais je ne m’échappe

Puisqu’encore et encore je pense

A la terre de France.

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Aujourd’hui je veux que mes pensées s’enfoncent,

Qu’elles soient dans le sol profond

Sauvegardées comme des données

Si demain toujours je pense,

A la terre de France.

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Mais sans doute est-il obsolète

Ce délicieux frisson un peu bête,

Qui souvent me prend

Lorsque, comme malgré moi je pense

A la terre de France.

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09/09/2009

En hommage au maître oublié



A propos de la place de René Girard dans Un Cœur intelligent, d’Alain Finkielkraut


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On n'aime rien tant que se raconter des histoires. L’humanité est une machine à produire des fictions qu’elle plaque avec enthousiasme sur le monde. Des fictions gratifiantes, et apaisantes, des fictions réconfortantes, des fictions éclatantes et vindicatives, des fictions en couleurs, mais moralement en noir et blanc, dans lesquelles d’une façon ou d’une autre le Bien triomphe toujours du Mal. Des fictions dont la trame est tout entière consacrée à la jouissance narcissique de l’humanité, à son triomphe définitif sur ses semblables et sur le monde, à la vengeance de ses humiliations, au dépassement de ses petitesses et de ses limites. Ces fables sont un moteur extraordinaire pour l’être humain, puisqu’elles tracent son destin prométhéen. La technique n’est pas neutre, c’est au contraire le retour d’un investissement émotionnel maximal. Le progrès technique est avant tout militaire, le produit étincelant et mortifère de la rivalité. De même, les fables que l’humanité se raconte sont souvent programmatiques. Avant de triompher de l’ennemi sur le terrain, il faut le pourfendre sur le papier ou dans sa tête. Personne n’a mieux « réalisé ses rêves » que Napoléon ou Hitler.

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Et le roman, notre cher roman, est-ce une simple modalité « moderne » de la fable ? La préméditation d’un acte de vengeance ? Au mieux, sa rumination et son report? Un pur produit du ressentiment ? Le roman, moins enlevé que l’épopée, plus terre-à-terre, plus individuel sans doute que les fictions habituelles, mais fable quand même? Tous les hommes se racontent des histoires, c’est sûr, mais les romanciers ? Julien Sorel et Napoléon même combat, c’est possible, mais Stendhal et Napoléon ?

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A en croire Alain Finkielkraut, il existe une division ontologique au cœur de la fiction, et sans doute au cœur du roman lui-même. Une opposition radicale entre le roman « véritable » et ce qu’il appelle le romanesque, opposition qui malgré sa radicalité ne reproduit pas les oppositions manichéennes (« saint Georges contre le dragon ») que l’humanité met en scène depuis la nuit des temps. L’alchimie délicate qui vient mettre à bas la structure manichéenne de la fable sans la redoubler -opposer simplement la « bonne » subtilité romanesque contre le « mauvais » manichéisme de la fable, ce serait un avatar de la fable- c’est l’art du roman.

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Le roman digne de ce nom serait donc la drôle de machine qui dérègle la mécanique infernale de l’universel et sempiternel mélodrame, le fluide qui dissout en la relativisant l’opposition monotone des forces du Bien et du Mal, que cette opposition se présente sous la forme mythique de la bonne communauté des humains contre un élément étranger qui la menace, ou sous la forme moderne (une simple inversion du modèle traditionnel) d’un Moi autosuffisant face aux Autres, toujours considérés comme un bloc malfaisant et corrompu. Le roman, ce serait un grain de sable dans la machine à produire du kitsch, c’est-à-dire du « mensonge embellissant (Kundera) ». Une machine à ramener le lecteur (et l’auteur ! et le personnage !) vers son dénuement natif, vers sa nudité honteuse d’avant les fables. Paradoxalement donc, le roman raconte des histoires, mais des histoires qui vont de travers, où rien ne se passe comme prévu, où personne ne tient longtemps le beau rôle.

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L’art du roman existait-il avant le roman ? Ou est-ce une nouveauté moderne que cet art délicat qui consiste à pulvériser les fables ? Ou question plus déchirante, l’art du roman existera-t-il après nous ? Est-il sur le point de disparaître, abattu par notre goût pour les petits arrangements avec les choses telles qu’elles sont? On pourrait considérer que le mal que dit de l’humanité le roman est insoutenable. Pourquoi l’humanité voudrait-elle tellement s’entendre dire ses quatre vérités ? Ne serions-nous pas plus heureux si rien ne nous empêchait de croire à nos mensonges? Si rien ne nous empêchait d’adhérer à une vision manichéenne du monde ? Un monde où la puissance coagulatrice du bouc-émissaire ne serait contrecarrée par rien ne serait-il pas plus vivable? C’est une sorte de mystère, avouons-le, que la persistance dans notre monde de cette force dissolvante que Finkielkraut, après Kundera, appelle l’art du roman. J’aurais tendance pour ma part à y voir à la suite de René Girard un héritage du souffle évangélique. Je vois Satan tomber comme l’éclair. Satan, inspirateur des mythes et des mensonges qui s’inventent pour justifier la violence des hommes. Le diable, accusateur de nos frères. C’est pour cela que Girard place l’art des grands romanciers sous le signe de la conversion, dans le sens le plus orthodoxe, c'est-à-dire le plus catholique, du terme. Lorsque le romancier renonce au confort du kitsch, sa vie lui apparaît dans une lumière différente, et il en est transformé. L’œuvre passée reflétait la violence du tous contre un et la fascination pour le rival, l’œuvre à venir les révèlera. C’est ainsi que l’auteur renonce à l’illusion romantique qui permet de distinguer à coup sûr le Bien du Mal, c’est-à-dire le Moi authentique (pur !) du moi altéré par la société ou la morale.
Une belle histoire, non ?

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A vrai dire, tout au long de ma lecture de ce Cœur intelligent, je n’ai cessé de penser au magnifique Mensonge Romantique et vérité romanesque, le premier livre de René Girard, et plus largement à l’ensemble de la théorie mimétique que Girard a développé dans ses ouvrages suivants. J’ai trouvé dans ce Cœur intelligent le même souci que Girard de se mettre à l’écoute de l’art du roman, les mêmes conclusions quant aux vertus des grands romanciers. Comme Girard, Finkielkraut voit l’art du roman comme un art de se dépendre des mensonges de la fiction, c’est-à-dire des différents avatars de la mentalité persécutrice à l’œuvre dans le monde moderne. Car paradoxalement peut-être (les grands romanciers n’ont-ils pas souvent été accusés d’immoralité, ou, variante euphémistique du jour, d’exagération?) l’art du roman – tant pis, avançons sans hésiter ce qui passera peut-être pour une exagération ou un mensonge romantique et ridicule - est idéalement un art à la fois moral, vrai et beau.

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Les pages profondes qu’Alain Finkielkraut écrit sur le rire dans son analyse de La Plaisanterie de Milan Kundera pourraient être signées par un (brillant) girardien. « Le sage ne rit qu’en tremblant » avance, à propos de Milan Kundera, Alain Finkielkraut, citant ainsi Baudelaire sans le nommer. Le sage ne rit qu’en tremblant car il y a rire et rire. Il y a le rire de l’humour qui « dérègle les unions sacrées » et « le rire des amuseurs » qui « désigne les victimes sacrificielles ». Le premier rire, celui qui « dérègle les unions sacrées », ce serait le rire de Dieu, ou plutôt son écho dans le roman. Finkielkraut suit ici Kundera lorsqu’il définit l’humour comme « l’éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale ». Quel Dieu étrange que celui dont le rire sacrilège « dérègle les unions sacrées » et relativise la morale! La conception de la divinité est ici implicitement chrétienne, dans le sens où, selon René Girard, le Dieu des chrétiens est celui qui corrode la puissance de l’unanimisme des persécuteurs. Dieu rit des hommes et de leur propension à prendre leurs mensonges au sérieux, à se gonfler d’importance avec le souffle des histoires qu’ils se racontent.

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C’est aussi dans une perspective classiquement girardienne que l’on pourrait lire les très belles pages que Finkielkraut consacre au Premier Homme d’Albert Camus. « Ce qu’a de plus émouvant, et même de tragique, Le Premier Homme, c’est moins son inachèvement que son caractère inaugural. Camus revenait sur ses pas et, simultanément, il se déprenait de lui-même (je souligne), de la pompe que lui reprochait Sartre comme du dépouillement trop concerté de l’écriture blanche. Sa prose s’est métamorphosée afin de restituer aussi complètement que possible la présence physique du monde dont il est issu. Camus est mort alors qu’il naissait, littérairement, à une vie nouvelle. » Girard n’a jamais analysé Le Premier Homme, un ouvrage paru alors qu’il avait écrit l’essentiel de son œuvre. Pourtant, dans un article de 1964, Girard décrivait déjà l’évolution littéraire de Camus à la fin de sa vie sous l’angle de la conversion et de la renaissance dont La Chute, dernier ouvrage achevé de Camus, serait le premier fruit. Girard parle en effet à propos de cet ouvrage d’une « espèce de conversion » de l’auteur qui se livre à une autocritique féroce sous les traits de l’avocat Clamence sous l’emprise d’une métamorphose spirituelle.

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De la même manière que Girard a lu L’Etranger à la lumière de La Chute, il serait intéressant de relire cet ouvrage à la lumière de l’analyse que nous offre Finkielkraut du Premier Homme. Meursault est plongé dans la banalité d’un terne quotidien, mais il se réclame d’un ailleurs radical qui en Algérie l’isole de ses proches, et même de l’humanité entière. Cet ailleurs n’est pas un lieu puisque Meursault refuse une mutation vers Paris, le lieu désirable par excellence pour un écrivain originaire d’une province française reculée tel que Camus. D’une certaine façon, Meursault n’a nul besoin de rejoindre un ailleurs qui existerait hors de lui, puisque l’ailleurs, il l’incarne. L’étranger, au sens de lieu, comme lorsqu’on dit « je vais à l’étranger », c’est lui. Ce refus de Meursault de reconnaître son incomplétude, son besoin d’un ailleurs, n’est-ce pas l’ultime pointe du mensonge romantique ? Meursault, étranger en sa propre patrie, paraît appartenir à un autre monde que celui qui l’environne, un monde dont il serait le seul habitant en même temps que le souverain implacable. La place dans le monde de Jacques Cormery, le personnage principal du Premier Homme, est rigoureusement opposée à celle-ci. Jacques se reconnait pleinement comme provincial, attiré par un ailleurs qui représente la culture et la distinction. La reconnaissance de cette attirance, de ce désir d’étrangeté, marque une révolution complète par rapport à Meursault. La reconnaissance par Camus, à travers la figure de Jacques, de sa propre incomplétude, de son désir ontologique d’un ailleurs, lui donne dans un même mouvement la possibilité d’aimer sa propre terre natale, celle que lui rend sa « mémoire vive de la mer, du soleil et des paysages (Finkielkraut)» et de se reconnaître « snob », attiré par le monde métropolitain de la culture. Alors que Meursault se trouvait dans le double déni, celui de son attachement physique à sa terre natale et celui de son désir métaphysique pour un ailleurs littéraire, Jacques Cormery est l’homme de la reconnaissance, il se reconnaît algérien, un fils de la terre de son enfance, et il reconnaît son désir d’un ailleurs, celui de cette France exotique, patrie de la culture. En bonne orthodoxie girardienne, cette reconnaissance de la nature exogène du désir, de sa propre incomplétude, passe par une reconnaissance dans la formation de la structure de son désir pour le monde du rôle concret des médiateurs. C’est ainsi que dans Le Premier Homme, Camus paye sa dette à l’égard de ses médiateurs, à commencer par ses parents et M. Germain, son instituteur. « Voici les miens, mes maîtres, ma lignée… »

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Une dernière remarque à propos de ce Premier Homme selon Finkielkraut. Il s’agit du seul ouvrage analysé dans Un Cœur Intelligent signé par un auteur français. Cela pourrait paraître curieux de la part d’un auteur pour lequel il n’existe rien de plus essentiel que le lien qui unit la France avec la culture. Comment comprendre ce paradoxe ? Comment comprendre que les choix littéraires d’Alain Finkielkraut se portent sur des ouvrages signés par des auteurs anglo-saxons ou russes, plutôt que français ? Il faut voir ici, je pense, le souci d’une prise de distance par rapport à une réalité qui serait immédiatement donnée dans l’expérience personnelle du lecteur, à l’image même du détour par la fiction proposée par le roman. Il faut remarquer que l’ouvrage le plus récent est encore celui de Camus, et qu’il date de près d’un demi-siècle. La distance géographique est doublée d’une distance temporelle. Ces deux prises de distance plaident en faveur de l’universalité du roman (ou peut-être de son européanité, puisque tous les auteurs ici évoqués sont européens au sens large). Plus profondément peut-être notons aussi que d’une certaine façon, l’exception camusienne confirme la règle ici énoncée puisque pour Camus lui-même, la France est le pays exotique par exemple. Il est ce pays d’une « attirante étrangeté », pays qui l’aimantera vers la culture et qui le ramènera plus sûrement à lui-même qu’il l’aura d’abord aimanté. Le seul livre français est celui qui met en scène la distance qu’instaure la littérature à l’égard des enjeux des fables dans lesquels tout un chacun se perd.

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Mais Alain Finkilelkraut ne parle pas de René Girard. Pourtant, illustrant dans la forme ce qu’il nous dit sur le fond, Alain Finkielkraut défend par la voix de Vassili Grossman (qui lui-même cite Tchekhov !), la médiation des noms propres. Le roman nous empêche, écrit-il de céder « à la dangereuse ivresse d’aimer ou d’exécrer les êtres abstraits sans nom ni prénom ». Personne mieux que René Girard ne s’est mis à l’écoute du roman pour nous livrer la philosophie du roman. Lorsqu’Alain Finkielkraut souligne la structure toujours identique du « romanesque » face aux contenus changeant du bien et du mal, on croirait lire du Girard parlant des mythes. Ici c’est seulement le vocabulaire qui change. Là où Girard oppose le romantique (mensonger) au romanesque (véridique), Finkielkraut oppose le romanesque (mensonger) au roman (véridique). Le mot romanesque est donc utilisé de manière diamétralement opposée par les deux auteurs, ce qui ne facilite certes pas la compréhension du lecteur, mais ne change rien sur le fond.

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Il ne faut sans doute pas donner de sens trop précis à cette subversion sans doute involontaire par Finkielkraut du sens du mot romanesque chez Girard. Cependant, il est troublant que l’identité de pensée soit camouflée par une utilisation diamétralement opposé du même mot. Ce que Girard appelle romantique, Finkielkraut l’appelle romanesque, et pour désigner ce que Girard appelle romanesque, Finkielkraut parle tout simplement du roman, ou de l’art du roman. Mais les deux auteurs, s’ils s’opposent sur le sens à donner au mot romanesque, se retrouvent parfaitement sur le fond pour célébrer les vertus du roman, « instance d’appel (Finkielkraut) » face au mensonge universel des fictions stéréotypées.

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Il y a quelque chose d’admirable dans le soin qu’Alain Finkielkraut, qui en tant que critique, ne se réclame d’aucune école, qui ne revendique aucune grille d’analyse, prend à rester au plus près du texte, à suivre l’intrigue des romans sur lesquels il se penche jusqu’au bout. Pour une fois, le critique s’efface derrière le texte. C’est en tant que simple lecteur qu’Alain Finkielkraut s’adresse à nous , sans théorie interprétative, sans grille d’analyse. Et c’est sans doute grâce à cette lecture attentive, à cette ouverture au texte, que ce sont ces romans mêmes qui deviennent des grilles d’analyse merveilleuses pour nous livrer les secrets de notre monde. Aucune grille n’est plaquée sur ces romans, ils ne sont l’illustration de rien du tout, mais deviennent au contraire la source d’un savoir sur notre monde. Là encore Alain Finkielkraut rejoint René Girard lorsque celui-ci prétend avoir tiré sa théorie mimétique de la substance même des grands romans de la civilisation occidentale.

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Afin de poursuivre hardiment ma tentative d’annexer ce Cœur intelligent à la théorie mimétique girardienne, je reviens encore une fois sur la question du rapport qu’entretient le roman avec le collectif. Il se dégage de l’ouvrage d’Alain Finkielkraut une défiance radicale à l’encontre du collectif. A travers le goût et dégoût du lyrisme révolutionnaire chez Kundera, ou le goût et le dégoût de « l’encamaradement » chez Haffner par exemple, pointe une forme de terreur face à la puissance du mimétisme humain. Car si celui-ci fédère les groupes, c’est toujours grâce à la désignation d‘une Bête immonde, par exemple celle qu’incarne le raciste, ou supposé tel, de nos jours. L’adhésion à la modernité, au temps présent, est terrifiant parce qu’il se coupe de toute profondeur temporelle (un recours aux anciens) ou spatiale (une ouverture à la verticalité religieuse). La mortifère tautologie du temps présent, qui se juge bon et supérieur aux époques antérieures seulement parce que c’est son tour d’être là, détruit la possibilité d’une prise de distance vis-à-vis de soi-même et de son époque. Cette possibilité est pourtant une condition d’existence de l’art du roman. Celui-ci ne peut exister sans le recours à un héritage (« l’héritage décrié de Cervantès », auquel Kundera se promet d’être fidèle) ou à une tradition (la tradition qui nous a transmise le dogme du péché originel, celle qui fait retentir le rire de Dieu à travers l’histoire).

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L’art du roman, un art qui est pourtant un enfant de la modernité, est-il menacé de disparition par la modernité triomphante ? La voix singulière des romanciers va-t-elle devenir inaudible sous les cascades des rires lyncheurs des foules démocratiques ? Les décapitations symboliques et virtuelles des têtes qui dépassent n’épargnent pas les romanciers (voyez Kundera lui-même en son pays). Cette inquiétude devant le retour de la mentalité persécutrice est au cœur de l’ouvrage d’Alain Finkielkraut. Cette inquiétude, René Girard la partage. Et lorsqu’Alain Finkielkraut cherche en vain les romanciers contemporains qui sauraient remettre à leur place les Don Quichotte modernes qui s’affublent sans que personne ou presque ne pense à en rire du qualificatif de résistants, nous partageons son inquiétude. « C’est peut-être cela, la société postlittéraire ou le monde d’après le roman ; un monde peuplé d’Emma Bovary sans Flaubert, d’enfants de don Quichotte sans Cervantès et de moulins à vent allégrement confondus avec la Bête immonde. »

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Sans doute l’affirmation qui suit paraîtra ridiculement grandiloquente et pompeuse à ceux qui sont encore là, mais d’un certain point de vue la disparition du roman c’est aussi la fin du monde. Dans la fable en effet, qui est la modalité normale du discours, le monde, obstacle à la réalisation du désir de l’individu, devient la victime émissaire du récit, il est expulsé pour laisser la place à une réalité intégralement manipulable, que l’auteur modèlera en fonction de ses désirs. Que ce héros se conçoive in fine comme triomphateur du monde ou comme sa victime favorite importe peu, il s’agit toujours de façonner une réalité mythique visant à offrir des compensations symboliques à l’humanité. Le monde asservi révèle son statut de victime émissaire au sens où la maîtrise intégrale du monde par l’affabulateur fait de ce dernier l’enjeu du récit. C’est toujours un moi aliéné qui se fantasme souverain. Par contraste ce que l’on pourrait appeler grâce à Camus ou à Coetzee la littérature de la chute ou de la disgrâce de l’humanité, autant dire le roman, est attentif à ce qui résiste dans ce réel aux caprices de l’auteur.

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Je reviendrai peut-être plus longuement et dans un autre cadre sur les liens qui unissent La Tache, ouvrage à propos duquel Finkielkraut a des pages magnifiques, et la théorie mimétique. La Tache est consacrée à la violence collective sous une de ses formes modernes les plus frappantes, c'est-à-dire antiraciste et moralement impeccable. Finkielkraut montre qu’un des enjeux du livre est de montrer la violence collective sans verser dans une forme de romantisme du tous contre un. Je me contente de noter que je vois une forme de contradiction dans ce que dit Finkielkraut à propos de Tout Passe de Vassili Grossman, (« le Mal est dans le fait de localiser le mal ») et ce qu’il dit de la conception du Mal qui se dégage de l’œuvre de Roth. Si le Mal consiste à vouloir se purifier de la souillure, il n’en reste pas moins que la tache existe en tant que tache, et que le processus de purification est conçue comme une souillure de plus. Il faudrait que Girard et Roth s’expliquent plus longuement.

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Je l’ai dit plus haut, à croire René Girard (et Milan Kundera à sa suite) les grands romanciers connaissent à une période de leur vie un processus qui s’apparente à une conversion religieuse. Leur jeunesse, le temps des illusions romantiques (Girard) ou du lyrisme sentimental (Kundera), leur apparait dans une lumière nouvelle qui leur donne une lucidité inédite. Il est possible que d’autres hommes que les romanciers connaissent au cours de leur existence un processus semblable. Alain Finkielkraut a raconté, je crois, cette expérience dans son ouvrage intitulé Le Juif imaginaire paru en 1981. A l’âge de 30 ans environ (l’âge idéal pour une conversion existentielle selon Milan Kundera) Finkielkraut revenait sur le rôle gratifiant qu’il avait endossé avec enthousiasme dans sa jeunesse : celui du Juif victime d’un antisémitisme français omniprésent qu’il s’agissait de pourfendre avec courage et enthousiasme. Intempestif (comme le Lord Jim de Conrad), il résistait au nazisme avec quelques décennies de retard. Avec cette posture du résistant seul contre tous, il rejoignait celle de l’homme du souterrain, cet « égocentrique sans ego », celle du « je suis seul et eux ils sont tous » que nous connaissons tous (en termes girardiens :« chacun se croit seul en enfer et c’est ça l’enfer »).

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La conversion littéraire, c’est reconnaître que l’on n’est pas seul, que nous sommes, chacun d’entre nous façonnés par autrui. « Voici les miens, mes maîtres, ma lignée…» nous dit Finkielkraut à la suite de Camus. Ce panthéon intime ne comprend pas le nom de René Girard. Cet article se contente de suggérer qu’il devrait néanmoins y trouver sa place.
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05/09/2009

Ode à l'Avenir

Il faut absolument
Bouger avec son temps
Et avec La Poste.

Le désastre de la culture, c'est rien que des racontards!
La fin de l'Histoire, c'est rien que des bobards!
Pour les jobards!

On les laissera pas gâcher la fête!
Fêtons en SMS
L'avènement de la nouvelle Messe
Qui dit du bien de nos fesses!

Félicitons-nous en texto
de nous voir si beau
dans la plupart des vidéos
qu'on voit sur internet!

Dites non, non et non avec moi
Au franco-franchouillardisme,

Et oui, oui, oui
Au mondialo-mondialisme.

Allons au devant de l'Avenir
Qui nous appartient,
Et même au-delà.

Offrons-lui notre bénédiction
De peur qu'il ne se fâche
Ou pire qu'il nous ignore.

C'est que l'Avenir
Faut qu'j'vous dise,
Lui et moi,
On est comme cul et chemise!

D'où il se trouve
Il me sussure

Qu'il nous trouve bien frileux,
Et très recroquevillés.

En un mot, ringards!

Que la grippe A
Et la crise,
Et le réchauffement,
Et la fin du monde,
Et tout ça,
C'est que des trucs inventés
Par des vieux réacs
Pour nous faire croire
Qu'en Lui il faut plus croire.

Mais mon Dieu est en moi!
Et je suis en Lui!

Et pour rien au monde
Ces vils démons d'antan
Auront raison de Lui!





20/08/2009

Vous mes mains ne vous ouvrez pas

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Que faire de mes mains ? N’est-ce pas une question qui hante l’Humanité depuis la nuit des temps ? Lorsqu’il s’est relevé l’animal humain a libéré une puissance presque divine puisqu’il pût bientôt saisir et manipuler le monde à sa guise, et consommer ce que naguère encore il n’aurait jamais pensé pouvoir consommer.

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« La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea ».

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Ce fut la première faute de l’Humanité aux yeux de Dieu et, surtout peut-être, aux yeux de l’Humanité elle-même. L’Homme et la Femme se perçoivent en effet comme des êtres déchus avant même que la condamnation de Dieu ne s’abatte sur eux. « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ». Dans un même mouvement, la connaissance de soi et la honte ! L’une et l’autre intimement liées, presque indémêlables. Qu’en pensent tous ces fiers au goût du jour qui exposent sans que personne ne leurs ait rien demandé les parties autrefois intimes de leurs anatomies ? Que du mal bien sûr.

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La Chute fait donc entrer l’Humanité dans l’ère de la connaissance de soi et de la honte, c’est-à-dire dans son humanité. Et la première interdiction de Dieu porte, l’a-t-on remarqué (1) ? sur l’usage de la main. « Qu’il n’étende pas maintenant la main ». Que faire de ces mains maudites s’il est maintenant impossible de les utiliser pour s’approprier ce qui est le plus désirable ? Travailler, répond Dieu, baisser les yeux, se pencher vers le sol, et le cultiver, les mains plongées dans la glaise. « A force de peines, tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. » Travailler la terre de ses mains, construire des outils, les utiliser, c’est la condition de l’Humanité ancienne, c’est-à-dire de l’Humanité, déchue et humiliée par sa faute originelle.

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Vers le début du XXe siècle en Occident, l’Humanité est progressivement et rapidement sortie de sa condition paysanne. La France, par exemple, était alors encore très majoritairement rurale, et très majoritairement catholique. Aujourd’hui, les paysans, pardon, les exploitants agricoles, « de véritables chefs d’entreprises », ne représentent plus qu’une infime minorité de la population « active ». A-t-on pris la mesure de ce bouleversement ? (2) En moins d’un siècle, un mode de vie millénaire disparaît, en même temps que disparaît de ce que d’aucuns appelleront bientôt la post-humanité, la conscience de sa faute originelle. Faut-il y voir un lien ? Le paysan est devenu ringard avant de disparaître, en même temps que la doctrine du péché originel a été combattue avant d’être tout simplement ignorée.

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Et les mains dans tout ça ? Que va-t-on en faire maintenant qu’il n’est plus nécessaire de les plonger dans la glaise ? Je me tiens aujourd'hui sur la place publique, debout et tellement fier de n’être plus le péquenot qu’était encore hier mon vieux père. Ma tête est droite, mes yeux ne sont plus tournés vers le sol, la glaise a heureusement disparue sous le bitume. Mais comment vais-je occuper mes mains autrefois maudites ? J’ai pas l’air un peu con, par hasard, perdu au milieu de la foule des affranchis, les bras ballants, le regard vide? Que faire de ces deux pognes inutiles ? Vais-je enfin les tendre vers le ciel dans une supplique ardente pour sauver mon âme ? Je plaisante. Vais-je soulever des altères ? Faire des pompes ? Jouer au tennis ? Me masturber ? Comme ça, au milieu de tout le monde ?

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Commençons par fumer une clope et lire le journal. La généralisation de l’usage du tabac et de la lecture des journaux, comme une conséquence de la fin de l’agriculture ? Et pourquoi pas ? Ne vous êtes-vous jamais vu allumer une cigarette sous le regard d’autrui, seulement pour vous donner une contenance, pour occuper vos mains désœuvrées? Ne vous êtes-vous jamais vu acheter, ouvrir, serrer nerveusement, et même, plus rarement sans doute, lire un journal, seulement dans le but de ne pas laisser votre regard errer, pour ne pas laisser vos mains dangereusement inoccupées, honteusement disponibles, se déployer sans but sur la table d’un café ? Mais l’usage de la cigarette et du journal était un mode de gestion de l’épineux problème ontologique posé par nos mains fort imparfait. La première tue souvent, et le second rend bête parfois. Il fallait trouver autre chose. Et voilà qu’ont déboulées les machines : baladeurs, téléphones portables, ordinateurs. Les mains plus jamais vides, le regard plus jamais creux, les oreilles toujours bouchées. Donne-nous aujourd’hui nos octets quotidiens. La post-humanité veut paraître toujours concentrée, toujours occupée ailleurs. Tout plutôt que d’être là tout simplement, ici et maintenant, paumes ouvertes, inutile et disponible pour autrui et le Seigneur. Il n’y a qu’à la messe qu’on ouvre les mains pour recevoir (le Christ) plutôt que pour s’approprier (le monde). Il faut toujours tripoter, toujours toucher, toujours manger les fruits de l’Arbre internetique de la connaissance virtuelle. Je consomme et j’avale le monde grâce aux machines. Je tapote mon clavier et je stocke. Je manipule ma souris, le monde est enfin devenu aussi malléable que je l’avais toujours désiré !

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Tout m’est possible dans le monde virtuel. Mes mains s’approprient et même façonnent ce monde à ma guise. Je ne vois, n’entends et ne fais que ce qui me plait. La promesse du Serpent, que l’Humanité n’avait bien sûr jamais oubliée, paraît s’accomplir enfin. Nous voici comme des dieux ! Plus besoin de clopes, plus besoins de journaux pour masquer notre misère spirituelle. Voilà comment ces deux passe-temps disparaissent du paysage de nos villes en même temps que nous paraissons enfin, grâce aux machines, triompher des limites de notre condition même.

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Mais voilà aussi que parmi les rires et les chants, j’entends des dents qui grincent et des gémissements. La peine et la souffrance au pays joyeux des enfants heureux ? Comment est-ce possible ?

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Devant mon écran, du plus profond de mon sommeil spirituel, j’entends maintenant le Serpent qui me susurre d’une douce voix discrètement triomphante, « Homme, qu’as-tu fait du don de l’Incarnation ? ».

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(1) Oui sans doute, mais où ?

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(2) Oui sans doute, mais où ?

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10/08/2009

Oui à une écologie de cassandres

Et non à la pensée positive et joyeuse
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A en croire le libre et joyeux penseur Luc Rosenzweig dans son article du 5 août sur le site causeur.fr, l’écologie politique, dont les tenants sont qualifiés par lui de « flics verts » « réchauffistes », toujours prompts à recourir à la « jérémiade » et à « l’injonction comminatoire » pour empêcher les braves gens de jouir et de penser sans entraves, constituerait un nouveau moyen de contrôle des foules, mais aussi un nouvel avatar d’une pensée eschatologique nécessairement un peu ridicule dans sa prétention grotesque à « sauver le monde ». Ce serait encore un étouffoir de débats citoyens (c’est vrai qu’on manque de débats de nos jours, en particulier ici sur Internet), et même une école de mépris des générations futures, pauvres petits n’enfants encore à naitre qu’on n’écoute même pas. Rien que ça. Avant même le déluge, Luc Rosenzweig n’a pas hésité à charger la barque de l’écologie politique, qualifiée de « pensée apocalyptique » et dotée au passage du statut peu enviable de pensée dominante (1), s’attirant ainsi les vivats, les hourras et les bravos d’une bonne partie de la foule causeurienne pour s’en être pris si courageusement aux « instances morales et politiques » tout entières sous influence de la pieuvre réchauffiste. Dans cet article, je le dis comme je le pense, Luc Rosenzweig, malgré tout le talent de polémiste que je lui reconnais volontiers, a tout faux.

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Commençons par les accusations de manipulation du bon peuple par les écolos. Qui connaît ne serait-ce que de loin la façon de fonctionner du parti écologiste aujourd’hui en France ne peut qu’être éberlué par l’affirmation selon laquelle les écolos auraient trouvé dans un discours culpabilisateur « un moyen commode de gestion de la foule ». En somme, en culpabilisant les gens, les écologistes travailleraient au profit du pouvoir sarkozyste pour éviter que les braves gens ne s’en prennent au gouvernement. Je ne sais pas pour vous mais pour moi, Cochet et Baupin en machiavels jésuitiques au service du Pouvoir avec un grand P, ça le fait pas trop. Ca fait seulement théorie du complot, variante droite libérale. Et il s’agit en outre d’un parfait contresens. Car les Verts aujourd’hui font tout pour faire oublier la dimension morale du projet de société qu’ils défendent. L’écologie c’est bien nous dit-on, parce que c’est juste et social. « Du bio pour tout le monde », voilà la seule façon de faire passer l’indigeste pilule verte : le discours des droits. L’écologie est un droit de l’homme comme les autres ! On est loin, très loin du discours éthique, culpabilisateur peut-être, des pères fondateurs de l’écologie politique, René Dumont, Jacques Ellul ou Hans Jonas aujourd’hui parfaitement inaudible dans un contexte politique d’extension infinie du domaine des droits.

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Contrairement à Luc Rosenzweig, les adversaires de l’écologie politique ne s’y trompent d’ailleurs pas puisque c’est sur ce point douloureux qu’ils insistent. L’écologie, c’est pas cool parce que ça impose des contraintes sur de pauvres gens qui souffrent déjà bien assez comme ça par ailleurs. Elitiste, réactionnaire, ringard, ce sont les épithètes que la gauche sociale et moderne balance sans discontinuer depuis des années sur le parti écologiste pour le discréditer. Terrifiés à l’idée d’être considérés comme antimodernes ou pas assez sociophiles, les écologistes tentent d’ailleurs souvent pathétiquement de faire de la surenchère dans ces deux domaines. Un bon exemple avec cette tribune de Denis Baupin parue dans le journal Libération du 5 août. Pas une trace de culpabilisation des braves gens là-dedans, mais tout plein de modernité, d’optimisme, de justice sociale et d’émancipation.

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A droite, même si on ne se prive pas de ringardiser les écologistes en même temps que le reste de la gauche de plus en plus souvent qualifiée de « conservatrice » (un compliment si vous voulez mon avis), on procède autrement pour désamorcer la charge morale du discours écolo : on le récupère à des fins publicitaires. N’importe quel geste aujourd’hui est devenu éthique, écologiste. La sacro-sainte croissance elle-même sera écologique ou ne sera pas. Aujourd’hui, un label « éco plus » quelconque est apposé sur la carlingue des bagnoles et le tour est joué. Le pollueur devient un vertueux « écocitoyen ». Le geste le plus anodin, jeter ses ordures, conduire sa voiture, assaisonner sa salade devient grâce à la diffusion publicitaire d’un certain discours « écologique » un geste moral, c'est-à-dire un geste « citoyen » et « militant ». Je ne sais plus qui écrivait au moment de la détention de Florence Aubenas que la France avait trouvé à cette occasion le moyen « de se célébrer elle-même, de renforcer et même de sanctifier les pires de ses activités ordinaires ». Il en va de même aujourd’hui avec le développement du bio et (par exemple) la célébration de toutes les formes de « circulation douces », telles que la marche ou le vélo, pourtant pratiquées par l’humanité depuis des lustres sans qu’elle en fasse tout un plat. Loin de culpabiliser les foules, le discours écolo, en contradiction avec celui de ses pères fondateurs répétons-le, donne l’occasion à tout un chacun de sanctifier les plus ordinaires de ses activités ordinaires. L’écologie est devenue le supplément d’âme du consommateur éclairé.

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Deuxièmement, faire des écologistes des disciples modernes de Prométhée, grâce à qui tout est devenu possible ici bas, un apôtre vert de la « sobriété » décroissante pourrait trouver ça un peu gonflé. Les meilleurs théoriciens de l’écologie politique ont passé leur temps à stigmatiser l’hybris moderne selon lequel, grâce au développement démentiel des possibilités ouvertes par la technique, tout deviendrait possible justement (et « tout devient possible », ce n’était pas franchement le slogan de campagne de Dominique Voynet, si je me souviens bien). Cette mentalité est parfaitement caractéristique de la modernité libérale déchainée à quoi s’oppose l’écologie politique dans ce qu’elle a de meilleur, notamment lorsqu’elle ne sombre pas dans un volontarisme débridé emprunté à ses adversaires idéologiques. S’il est un modèle de cet « autre monde » que chantent sur tous les tons les altermondialistes, c’est bien ce monde édénique de l’opulence généralisée que les visionnaires de l’économie politique ont entrevu il y a déjà plus de deux siècles pour reléguer aux oubliettes cet ancien régime maudit, qui dans l’imaginaire moderne gravait dans le marbre les différences de conditions. Mettre sur le dos de l’écologie le processus moderne de déification de l’humanité par elle-même, voici un deuxième contresens majeur.

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Troisièmement, accuser les écologistes d’étouffer le débat sur les mesures à prendre pour faire face aux conséquences du changement climatique est un peu fort de café, aussi bio et équitable soit-il. Où en seraient les débats sur les mesures à prendre face aux changements climatiques, si l’on ne reconnaissait même pas le problème ?

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Quant au fait de savoir si l’humanité s’adaptera aux changements climatiques et autres provoqués par sa propre action sur la planète, il est fort probable que Luc Rosenzweig ait raison, l’homme s’adaptera. Mais à quel prix ? Car comme l’écrit Hans Jonas, « la question n’est pas, cela [l’adaptation] marchera-t-il ? (on doit craindre que si), mais : à quoi l’homme doit-il s’habituer ? à quoi a-t-on le droit de le forcer ou de l’autoriser à s’habituer ? Par conséquent : quelles conditions de son adaptation a-t-on le droit de laisser naître ? ».

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Personnellement les écolos, je les veux encore plus pleureurs et alarmistes, encore plus conservateurs, encore plus vieux cons, encore plus cassandres, (et un peu moins papophobes, même si à l’impossible, on le sait tous maintenant, nul n’est tenu). Je les voudrais tout aussi conservateurs culturellement qu’ils le sont quand il s’agit de la nature. C’est un vœu pieux bien sûr car ce programme ne leur attirerait guère de suffrages –sinon le mien et celui de quelques amis, mais j’ai peur que cela ne suffise pas- et contredirait les convictions profondes et la rebellitude routinière d'une bonne partie de leur électorat traditionnel. Cela les rapprocherait pourtant de leur substrat idéologique le plus cohérent et leur permettrait peut-être à long terme d’être plus audibles dans un monde déjà saturé par ailleurs de modernolâtrie et de « pensée positive et joyeuse ».

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Bon, je sais, il n’y a guère de risques que Cécile Duflot m’appelle demain pour me proposer un poste de spin doctor.

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(1) Proposition pour une nouvelle entrée dans un dictionnaire des idées reçues contemporaines. Dominant : pensée dominante. Tonner contre.

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