"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

29/07/2009

Ma music dans ta face


Je sais, le constat n’est pas original, mais il est impossible d’y échapper. Partout, tout le temps. Dans les transports, les lieux publics, la rue, les restaurants, les appartements, on pousse la musique à fond. On pousse sa music à fond. C’est le principal bilan que je tire de ces vacances. Sa conclusion irréfragable. Dans les rues d’Athènes ou sur les plages des Cyclades, la catastrophe humaine et écologique est partout la même. --------


On juche ici des machines énormes sur des poubelles et on pump up the volume, jusqu’à la limite, au-delà de toute limite. Ailleurs, toutes fenêtres ouvertes, les quatre enceintes d’une autre poubelle, sur roues celle-là, hurlent à qui veut et ne veut pas l’entendre que le propriétaire de cette caisse pourrie est un mec pauvre mais viril qui n’a pas peur d’imposer les bruits que ses engins produisent à l’humanité entière. Fierté et respect sont dus aux innombrables pourvoyeurs de cacophonie. Courbez-vous humbles mortels et regardez vos pieds, à moins de prendre dans votre face pourrie d’esclaves, ma music de cow-boy. Ici, il faut que tu le saches touriste muet, c’est chacun sa life, chacun son style, mais c’est tous pour le bruit. C’est la battle du barouf, entre ouat et ouam mon pote, et que le plus sourd gagne. La Grèce, hurle it or leave it.

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Shark star, le nom d’une paillotte sur la plage, cadre idyllique de carte postale. Les tamaris, les chaises longues, la vue sur la baie, lieu idéal, pense le naïf béotien qui s’approche, pour se reposer, lire, parler. Mais de loin déjà il entend Led Zeppelin poussé à fond la caisse. Rock and Roll. Toute discussion, tout repos, toute concentration sont impossibles. L’incongruité de la présence des guitares saturées et de la voie suraigüe de Robert Plant dans ce lieu perdu des Cyclades ne frappe personne d’autre que lui. Il faut qu’il se rende à la raison : au nom de quoi priverait-on les Grecs du droit d’accès au vacarme zepellinien ? Contrairement aux dieux de l’Olympe, les dieux du rock sont chez eux partout où on les invite, c'est-à-dire partout. Nulle obsolète séparation du sacré et du profane ici. En tout lieu, cette misérable musique sacrée, cette musak des égos, dégouline « comme une eau tiédasse fuyant d’un robinet mal fermé ».

Un car qui serpente vers la ville vers les deux heures du matin, et les chants avinés d’adolescents grecs. Nul scrupule, nul enfant qui dort, nulle personne âgée entassée debout dans le couloir du car pendant qu’eux-mêmes se vautrent sur les sièges arrières n’empêchent ces apprentis choreutes d’hurler en meute, tout en martelant avec leurs pieds le sol du car. Ils sont l’animation et la gaité incarnées, pendant que nous autres les silencieux, figurons, dans cette saynète qu’ils se rejoueront avec satisfaction le lendemain, les tristus qui refusent de participer, les rabat-joie et les pisse-froid indispensables à toute fête réussie : le bonheur de vivre de ceux qui sont si jeunes et si beaux ne saurait être complet s’il ne se nourrit pas de la gueule de six pieds de long du commun des mortels.

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Et la France, alors, c’est mieux peut-être?

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J'ai vu cette année le jour maudit de la fête de la musique, dans une ville de province que l’on qualifie encore aujourd’hui de bourgeoise, venues des quatre coins de la région, des hordes d’adolescents piercés et casquettés converger vers d’énormes enceintes posées en plein milieu des plus belles places de la ville, abandonnées pour l’occasion par toute forme de civilité et même d’humanité. Il y avait là des grappes énormes de jeunes déguisés en méchants, dont certains affublés de tee-shirt déchirés et de chaines clinquantes, qui d’une main brandissaient vers un ciel absent leurs bières, et de l’autre, pour une raison inconnue, insultaient les DJ cachés derrière les enceintes à coup de doigts d’honneur. Une vision de pur cauchemar. Ces foules juvéniles s’amassaient fiévreusement devant ces énormes volumes noirs qui produisaient à flots ininterrompus un vacarme d’une répétitivité démoniaque. La plupart, à force de hochements de tête, de visages extatiques et de bras levés, paraissaient même rendre un culte fervent aux machines responsables de ce bruit de tous les diables, comme le faisait autrefois le public des concerts de rock et de variété aux interprètes qu’ils adulaient. Ces liturgies se répétaient tous les vingt mètres environ, produisant ainsi une cacophonie elle-même infernale, à la satisfaction apparente des familles débonnaires qui circulaient placidement de groupe en groupe en ingurgitant coca et barbapapa.

Un culte rendu aux machines considérées comme des prolongements avantageux de soi-même, voilà peut-être une définition possible de notre hypermodernité.


Le walkman, cette musique que chacun trimbale avec soi comme un petit trésor, visait parait-il à éviter d’imposer ses choix musicaux à autrui en public. La jeunesse d’abord, le reste de l’humanité ensuite se sont vite rendus compte à quel point cela est frustrant. A quoi ça sert d’avoir des goûts si cools et si originaux si personne ne le sait ? Alors on pousse les machines à fond, pour que chacun en profite tout en prétendant qu’on ne le fait que pour soi. Et celui qui râle n’est qu’un vieux con intolérant qui ne sait pas s’amuser.


Il y a quelque chose de profondément métaphorique (et d'assez comique) dans ces cohues d’individus qui ne se contentant plus d’écouter chacun pour soi sa musique éprouvent le besoin d’exhiber leurs préférences musicales. Chacun tente d’échapper à cet individualisme forcené qu’il revendique par ailleurs naturellement, en cherchant à convaincre autrui de la pertinence de ses préférences et de ses goûts musicaux qui pourtant, par un axiome bien connu, ne se discutent pas. Comment pourrait-on d’ailleurs discuter de quoi que ce soit, dans ce vacarme incessant ? La musique produite partout par toutes sortes de machines devient une extension tyrannique du moi. On mène à coup de décibels les luttes pour la reconnaissance que l’on règlera plus tard à coup d’armes réelles. Que l’on pense à l’origine de la musique, cet art collectif qui demandait discipline et coordination, effort et patience, concentration et silence de la part de l’auditoire, et qu’on la compare avec ce qu’elle est devenue aujourd’hui, un bruit permanent, une façon de s’imposer à autrui plutôt que de laisser entrer autrui en soi, une cacophonie de tous les instants, le contraire de la musique. L’art de la conversation est un art délicat qui est sans doute apparenté à celui de la musique. Il faut savoir parler et relancer, faire silence et comprendre quand son tour vient, avec quelle intensité intervenir. Il faut être attentif et discret, tout en sachant sa partition. Que la musique et la conversation disparaissent de concert au profit de la cacophonie et du moi-je-isme (qui est à l’égoïsme ce que le hard-rock est au rock, une surenchère dégradante) ne doit sans doute rien au hasard.

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A la fin de ces vacances, un miracle. Un appartement, le soir. Quelqu’un se lève dans le calme, et introduit doucement un CD. Un concerto pour violoncelle et piano. Le son du violoncelle s’élève doucement, porté par le piano tout entier à son service. Dans la pièce, le silence se fait progressivement. Le bruit des enfants lui-même paraît lointain. Je m’assois en silence, intimidé. Un ami fait de même. Les mots durs que nous avons échangés plus tôt sont un instant oubliés dans la plénitude de ce long silence musical.


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01/07/2009

Confessions sous une burqa

AVERTISSEMENT

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L’auteure de ces « confessions » et ces « confessions » elles-mêmes sont certes imaginaires. Pourtant, non seulement des femmes comme l’auteure de ces confessions peuvent exister, mais elles le doivent dans notre société au vu des circonstances dans lesquelles celle-ci s’est édifiée. J’ai voulu présenter au public, avec un peu plus de force que de coutume, un de ces caractères qui appartiennent à notre présent. Cette femme est la représentante d’une génération en survie. Le personnage se présente, lui-même et sa façon de penser, et semble chercher à retrouver les causes qui l’on produit, et devaient le produire dans notre monde.

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FP (avec l’aide de FD)

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Ces notes, j’ai décidé que personne ne les lirait. Jamais. C’est à moi qu’elles appartiennent. Même mon cher mari n’y posera jamais son regard. Si c’était possible, je voudrais que l'entrée de mon coeur soit scellée pour toujours et pour le Trés-Haut Lui-Même, béni soit-Il.

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Quant à tous ceux qui s’excitent aujourd’hui sur mon sort à la télé, qui s’apitoient ou me couvrent d’injures, et parfois même les deux à la fois, je jubile de les imaginer en train de s’éveiller brusquement en pleine nuit, après un horrible cauchemar pendant lequel ils auront tenté de lire en vain sur mon invisible visage les raisons pour lesquelles j’ai choisi de porter ma chère Burqa plutôt que d’exposer mon visage à la vue de n’importe qui. Je dis ils, mais ce sont elles surtout. Toutes celles qui prétendent me donner des leçons de savoir-vivre. Qui prétendent savoir mieux que moi ce qui est bien pour moi. Oh, je les connais. J’ai été l’une d’entre elles. Moi aussi j’ai montré mon corps, moi aussi j’ai voulu être la plus belle pour aller danser. Je me souviens du rouge à lèvres et des push-up que l’on essayait en cachette, les copines et moi, après le collège, chez Malvina, quand on séchait l’initiation au latin, en 5ème. La mère de Malvina, elle avait tout ce qu’il fallait, des strings et des tangas, et même des porte-jarretelles, ce que ça nous faisait rigoler d’essayer ça. On imaginait l’affolement des mecs, on se trouvait vachement sexy, des filles fatales qu’on était, chacune d’entre nous. Qu’est-ce qu’on riait, qu’est-ce qu’on était bien toutes ensemble! Rosa, rosa, rosam, c’était nous et personne d’autre, c’était ici et nulle part ailleurs.

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Bien sûr après, c’est vite devenu moins drôle. Les mecs, c’est des salauds, les filles, des salopes. Voilà le fond de ma pensée. Malvina surtout. Putain, y’en avait que pour elle. J’avais beau faire tous les efforts, y’avait toujours un bourrelet qui dépassait ici, un bouton qui poussait là ! Les mecs y me calculaient même pas, sauf pour rigoler de mes tares, ces tarés. J’avais grandi et forci tout d’un coup et je savais pas quoi faire de mes bras et de mes jambes immenses, de cette bidoche qui gonflait autour du piercing au nombril. Les jeans taille basse, et les strings apparents, ça changeait rien au problème. Au contraire. Un jour, en allant au bahut, je les ai entendus derrière moi, ces deux connards. Kevin et Moussa. Y se foutaient de ma gueule ouvertement, ces racailles. Eh, machine, arrête de faire semblant dèt belle ! Eh, ca déborde de partout, la grosse, faut nous tasser tout ça ! Eh, c ou que je dois mett’ les mains, j’reconnais rien dans ce bordel, faut ranger tes affaires la radasse. Je leur aurais arraché les yeux. Ces petits cons impubères. Les mêmes qui copiaient abondamment sur moi pendant les dictées, des analphabètes. Je les laissais faire, j’espérais seulement qu’ils allaient s’intéresser un peu à moi. Je pouvais bien me brosser longtemps, idiote que j’étais. Y s’en foutaient bien de ma gueule de grosse vache ! Y’me traitaient de victime et d’intellectuelle. Pourtant j’étais pas la plus moche, loin de là ! Mais ça me fatiguait de faire la belle ! De passer des heures à lutter pour en foutre plein la vue des mecs et des autres pétasses. Toujours se battre! Moi ce que j’aimais au fond, c’est passer du temps dans les livres, réfléchir bien tranquille chez moi ! J’ai lu tout les misérables ! La beauté, c’est intérieur ! Voilà ce que je sais.

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J’ai pas que des mauvais souvenirs à l’école, faut pas croire. Stéphanie, ma maitresse de l’école Paul Eluard, en CM2, je suis sûre qu’elle se souvient de moi ! Un jour elle avait lu ma rédaction sur la liberté, c’est moi qui avais choisi le sujet, devant tout le monde, elle m’a lu ! « La liberté intérieure c’est le bien le plus précieux sur cette terre, celui que tous les tyrans du monde ne pourront jamais nous enlever », voilà comment ça finissait. J’en rosissais de plaisir, en entendant la voix de la maitresse qui prononçait mes mots. J’y croyais à peine. Je sentais la chaleur sur mes joues, j’aurais tout donné pour qu’on la voie pas. Mon seul et unique triomphe dans cette société pourrie.

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Ces connasses qui donnent des interviews pour justifier leur choix de porter la burqa, je les méprise. Elles se vendent comme les autres. Moi, je ne mange pas de ce pain là. J’ai pas choisi de vivre cachée pour m’exposer à la télé dés qu’on m’en donne l’occasion ! C’est juste des putes comme les autres ! Et toutes ces « féministes » qui leurs tendent le micro, et qui se croient libérées, elles me font rire. A qui elles vont faire croire ça ! Regardez-les dépérir, tenter de garder à toutes forces l’illusoire beauté de leurs vingt ans ! Elles luttent, elles luttent pour pas sombrer. Mais derrière ma grille, je vois bien leur regard de haine quand elles fixent le cul bien ferme des petites jeunes qui attire le regard des mecs. C’est des grosses jalouses, et comme elles peuvent pas s’en prendre aux jeunes qui se foutent à poil, elles s’en prennent à nous. Elles voudraient bien faire la même chose que nous, renoncer au monde avant que le monde ne renonce à elles, j’ai lu ça un jour je sais plus où. Mais c’est juste qu’elles osent pas. Faut être courageuse pour ça. Sans l’aide d'Allah, le Béni et le Très-Haut, elles iront nulle part. La vertu c’est ce qu’il y a de plus précieux. Moi les mecs, je les emmerde. Leur regard se portera pas sur mon cul. D’abord, qu’est-ce qu’ils croient tous ces cons ? Que dans les bijouteries c’est les plus belles pièces qu’on étale dans les vitrines pour susciter la concupiscence des chalands ? Ben non ! Les bijoux les plus précieux, ils sont bien cachés au fond des coffres, on les expose que pour une clientèle choisie, les VIP, et pas pour tous les pécores qui passent dans la rue. Eh bien, nous derrière notre Burqa, c’est pareil ! C’est nous les plus belles au fond, mon cher mari c’est ce qu’il me répète, et si j’ai envie de le croire ça ne regarde que moi ! Quand il me déshabille, c’est comme un rituel entre nous ! Allah, béni soit son Nom, me pardonne ! Mon cher époux, il me demande ce que j’en pense de tous ces regards indécents sur moi dans la rue, si je me sens pas salie ! Je sens que ça l’excite un peu quand même toute cette attention qu’on me porte ! Lui-même il me regarde avec tant d’intensité et tant d’amour, j’en reviens pas. Son désir brûlant sur mon corps enfin dénudé, ça me venge de tous les Kevin et de tous les Moussa du monde ! Que c’est bon !

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Ceux qui m’accusent de faire la voyeuse derrière ma burqa, ils me font rire eux-aussi. Ils me reprochent de regarder et de ne pas être vue, d’être une profiteuse. Et c’est les mêmes qui passent des heures derrière leur télé, bien tranquilles, pour injurier le monde sans risque. Pendant que moi dans la rue, j’attire tous les regards, je me fais insulter! Alors, ils peuvent toujours y aller avec leur lâcheté. Tous ces islamophobes ! C’est pas moi qui prends des pseudos sur Internet pour me lâcher sur le catholicisme! Ils passent leur temps à regarder la vie passer de loin derrière les écrans, et ils me reprochent de me couper du monde ! C’est l’hôpital catho-laïcard qui se fout de la charité islamique !

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Je les entends hurler, et je ris, je ris, je ris enfin de me voir si belle en ce miroir ! Je suis la fleur la plus précieuse et la plus pure, celle que l’on dérobe aux regards des infidèles. Seule et nue sous mon voile, je jouis d’être la plus désirable!

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24/06/2009

Le roman ou les ruses de la raison tragique



A propos de l’ouvrage de Matthieu Jung, Principe de précaution.

Contrairement à ce qu’un culte encore vivace de la singularité en littérature pourrait peut-être laisser penser, il me semble que le conformiste est un personnage éminemment romanesque. Que l’on pense aux merveilleux libres penseurs de Flaubert, ou au fasciste de Moravia par exemple : celui qui se plie avec zèle aux mots d’ordre de son époque inspire les romanciers. Parce qu’il est plein du vide de son temps, Pascal Ebodoire, le personnage principal et narrateur du deuxième roman de Matthieu Jung, devient une formidable caisse de résonnance des slogans du jour en ce qu’ils veulent imposer le risque zéro dans tous les domaines de l’existence humaine. Pascal est un français moyen, d’un âge moyen, 39 ans, d’une taille légèrement inférieure à la moyenne, 1,73m, et d’un niveau de vie et d’intelligence sans doute un peu supérieurs à la moyenne. Il a une femme et deux enfants, est diplômé d’une grande école, mais stagne précocement à un niveau relativement subalterne de la hiérarchie de l’entreprise qui l’emploie. Rien ne le distingue de ses contemporains, sinon son application à être banal jusqu’au bout. Car voilà sans doute ce qui nous protège d’une parfaite perméabilité à l’air du temps : notre déplaisante et illusoire volonté (parfaitement dans le ton de l’époque) de nous distinguer des autres. Nous les pas-dupes aimons à ricaner d’un air supérieur devant la télé ou en feuilletant les quotidiens gratuits du métro, pendant que Pascal s’inquiète benoîtement de ce qu’on lui raconte. Son conformisme est donc sa façon à lui, sympathique parce qu’involontaire, de se distinguer de ses contemporains. C’est par la voie étrange d’un excès de conformisme que Pascal accède à la singularité littéraire. En n’opposant aucun quant-à-soi à la doxa contemporaine, le personnage du roman de Matthieu Jung parvient à une forme étrange de singularité qui en fait un bon candidat au statut d’archétype littéraire du XXIe siècle. C’est par sa banalité même que Pascal Ebodoire devient un « personnage », aux deux sens du terme, et c’est par cette même banalité qu’il facilite l’articulation de la petite histoire et de la grande (1). Du temps d’Hegel, l’âme du monde s’incarnait en Napoléon. Aujourd’hui, en Occident, si notre monde avait une âme, elle chercherait à cocooner modestement et bien au chaud, sous l’apparence anodine et inquiète d’un Ebodoire.

Il y a un autre avantage non négligeable à cette banalité assumée, qui réside dans le style sans affectation ni effets inutiles du narrateur. Pascal est d’une limpidité d’expression fort agréable pour le lecteur. Sans doute ne vise-t-il naïvement qu’à se faire comprendre. C’est une ambition très louable et pas si banale quand le souci de certains romanciers contemporains d’en mettre plein la vue au lecteur prend le pas sur celui de la clarté.

Malgré sa volonté de tout contrôler, Pascal ne prétend pas dominer la situation, ni ses semblables. Son sérieux, son caractère impliqué et inquiet, le rendent vaguement ridicule aux yeux de ceux qu’il côtoie dans le roman, auxquels il a en outre le mérite de donner, grâce à sa propre fadeur, du relief (voir le personnage aussi hilarant qu’improbable de Ruszczyk), mais aussi attachant pour le lecteur qui, lorsqu’il renonce à prendre la pose de l’affranchi, sait qu’au fond de lui-même il partage l’inquiétude de Pascal. Comment « gérer l’incertitude » dans un monde sur lequel nous semblons n’avoir aucune prise, mais où tout ce qui nous arrive paraît simultanément provenir de nous-mêmes? La bourse (Pascal est Asset Manager) va-t-elle monter ou s’effondrer? Une bombe a-t-elle été glissée sous un des sièges de la rame que j’emprunte ? Mon fils est-il un « élément incontrôlable » dont la violence doit être maitrisée avant même qu’elle n’éclate? Pascal Ebodoire vit dans un monde à son image, un monde qui a soif de certitudes. (Voici, au passage, avec ce roman enfin la « preuve » romanesque que ce n’est pas le monde des croyants qui a un besoin pathologique d’être rassuré mais celui qui vit sous l’emprise de la science et de ses « preuves ».) Cette soif inextinguible de sécurité lui pourrit la vie : l’esprit perpétuellement inquiet de Pascal finira par ne plus supporter l’angoisse qui l’étreint jusque dans la quiétude menacée de son foyer.

Mais ce n’est pas tant l’intensité de la peur qui caractérise notre monde que son illégitimité, subjective et objective. La peur est considérée comme une pathologie lorsqu’elle s’exprime chez les uns à l’encontre des autres (du péril jeune ou du péril jaune on ne parle que pour se moquer ou s’inquiéter de ceux qui l’éprouvent). La peur socialement admise, « objective », celle liée à l’économie ou à la science par exemple, doit être éradiquée par cela même qui la suscite, l’organisation économico-scientifique du monde. Peut-on combattre le mal par le mal, ou pour parler en termes évangéliques, Satan peut-il expulser Satan ? Voici une des excellentes questions que ce roman nous amène à poser. Ce n’est pas parce que Pascal Ebodoire ne fait pas le malin que le diable est loin. En littérature, le diable n’est jamais loin.

Ceux qui aujourd’hui dénoncent la peur irraisonnée d’autrui sont souvent ceux qui, parce qu’ils font comme tout le monde de la sécurité un absolu, veulent faire jouer par ailleurs, dans le domaine de l’environnement par exemple, le principe de précaution. Serait-il trop bridé sur notre droite que le sentiment de peur se manifesterait à gauche, et inversement. L’ennemi du nouveau prince de ce monde qu’est le principe de précaution, ce serait le courage (la virtù chère à Machiavel). Mais le courage, qui implique non pas l’absence ou la négation de la peur, mais sa domination, est une vertu obsolète. Il ne s’agit plus de faire face au danger mais de le faire disparaître, soit en le niant, soit en prenant toutes les mesures prophylactiques qui permettront à chacun de retrouver le bien-être et la sécurité auxquels il a droit. Pascal Ebodoire prendra ces exigences (écologiques ou simplement « sécuritaires » au sens étroit du terme) au pied de la lettre. Il ira jusqu’au bout de son besoin de certitude et de sécurité, et l’on redécouvrira in fine, pour rester encore un peu avec Hegel, malgré notre volonté forcenée d’éradiquer le mal du cœur et de la société des hommes, « le pouvoir monstrueux du négatif ».

Lorsqu’un oracle prédit qu’Œdipe tuera son père et épousera sa mère, Laïos, son père, déroge lamentablement au principe de précaution moderne en ne s’assurant pas de la mort de son fils. Le sort d’Œdipe sera confié à l’arbitraire de la volonté des dieux. Voilà une attitude bien inconséquente de la part de Laïos, qui prend ainsi le risque de voir s’accomplir la terrible prédiction qu’une attitude plus prudente (et plus radicale) de sa part aurait suffit à démentir. La tragédie nous fait éprouver une terreur sacrée devant l’inévitable accomplissement du destin, conçu comme une puissance incontrôlable qui domine le cours des choses humaines. Cette terreur sacrée, le monde moderne en a soupé. Il veut s’assurer que la tragédie ne se produira plus ici-bas. La peur tragique est traumatisante. Il faudra bientôt dresser les tentes des unités d’accompagnement psychologique à la sortie des théâtres avant même qu’ils ne ferment définitivement, ce qui ne saurait pourtant tarder. Face à la tragédie qui semble déchaîner arbitrairement les puissances surnaturelles sur la pauvre humanité désarmée, la raison moderne oppose une prophylaxie vétilleuse et implacable. Mais c’est cette prophylaxie même qui réintroduit dans la grande histoire (invasion « préventive » de l’Irak par exemple) ou dans la petite histoire du roman, le tragique qu’elle avait cherché à expulser de la vie des hommes.

Le roman nous l’apprend, le tragique a plus d’une ruse dans son sac, au point sans doute de nous faire rire tout autant que pleurer.




(1) Il n’est qu’a confronter par exemple ces deux expressions du soulagement que procure une certaine forme de violence destinée à faire disparaître la peur du champs des relations entre les hommes.

D’abord pour la petite histoire, le romancier.

« J’ai posé le Beretta sur la table basse. Je me sentais apaisé maintenant, enfin soulagé de cette angoisse diffuse qui m’habitait depuis des mois (…) Un immense relâchement se manifestait au niveau de ma nuque, au point que je conservais difficilement la tête droite. Le long de la colonne vertébrale également, les muscles se détendaient, me procurant une extraordinaire sensation de bien-être (Matthieu Jung, Le Principe de précaution). »

Puis, pour la grande, le philosophe.

« Après tout, un visage n’est qu’ombres, lumières et couleurs, et voilà que parce que un visage a grimacé d’une certaine façon, le bourreau éprouve mystérieusement une détente, une autre angoisse a relayé la sienne (Merleau-Ponty, Signes). »

17/06/2009

La chute de Mammon ?

La thèse présentée ici semblera sans doute bien hasardeuse. Mais, je le dis sans fard, il me semble que je touche ici un point essentiel, de façon obscure et confuse sans doute, mais un blog n’est-il un endroit privilégié pour formuler des hypothèses hasardeuses ? Par ailleurs, grâce à mon indéfectible ami Google, je constate que le titre de cet article a déjà été pris par un analyste de la crise financière actuelle. Je n’y renonce pas cependant, car je n’en trouve pas de meilleur. Il ne faut pas se réjouir de la déchéance d’un dieu, fut-il faux. Car, même si pour un chrétien elle ne peut être qu’une étape sur le chemin de l’avènement du Royaume, la chute d’une idole provoque immanquablement le chaos dans les communautés humaines qui la vénéraient.

Depuis quelques années maintenant j’ai la ferme impression qu’en France, dans les rapports que chacun d’entre nous entretient avec les commerçants au cours de cette activité ô combien banale que l’on appelle « faire les courses », le pouvoir symbolique a changé de camp. Naguère encore le commerçant accueillait ses clients avec un empressement qui manifestait la puissance de ces derniers : ils étaient « rois » disait-on. Le client, en tant que détenteur d’une somme d’argent convoitée par le commerçant semblait être en position de force. C’est sur sa personne que se focalisait le désir des deux partenaires de la transaction avant que celle-ci ne parvienne à sa conclusion. Un peu comme une coquette sait se faire désirer avant de céder aux avances de son soupirant, un client pouvait tourner autour des marchandises proposées avant de prendre sa décision, faire le difficile, marchander parfois. C’est ce schéma qui est encore vivant dans les souks des pays du tiers monde, où le touriste occidental racolé par les boutiquiers du coin peut goûter le temps d’un séjour d’une semaine au charme du statut privilégié des clients d’antan. Benoît Duteurtre notait dans un de ses derniers livres, La Cité heureuse, que nous assistions aujourd’hui à la « réapparition des files d’attente communistes en pays capitaliste ». Le constat est évident : que ce soit sous une forme virtuelle, avec les centres d’appels grâce auxquels de nombreuses entreprises n’hésitent pas à faire patienter leurs clients éventuels pendant de longues minutes au téléphone, au moyen d’astucieuses voix enregistrées qui simulent la politesse des êtres humains d’autrefois, ou sous une forme bien réelle dans des endroits aussi différents que la FNAC, La Poste, ou la SNCF où les queues sont toujours plus impressionnantes, c’est le client qui aujourd’hui se trouve contraint de patienter longuement avant que ce ne soit enfin son tour d’être autorisé à se délester de son argent. C’est d’autant plus étonnant que l’accroissement des transactions par Internet aurait dû réduire le nombre de transaction « réelles » et par voie de conséquence le temps d’attente avant que celles-ci ne se concluent. Or, il n’en est rien. Au-delà des questions étroitement économiques liées à la volonté forcenée des managers d’aujourd’hui de réduire les coûts, il faut constater que quelque chose a basculé dans les relations entre les clients et les commerçants. Le client est devenu un quémandeur, presque un importun. Au nom du « progrès », tout est fait pour le dissuader de prendre un contact direct et humain avec le commerçant ou le prestataire de services auquel il veut avoir recours. Les entreprises semblent mettre tout en œuvre pour dissuader le client dans sa volonté un peu obsolète de nouer un contact humain quelconque lorsqu’il fait ses courses. A la RATP on installe des machines partout (signalées en vert) tandis que les employés se cachent derrière des guichets « information » surmontés d’un orange dissuasif. Air France, comme les autres compagnies aériennes, fait le forcing pour habituer ses clients au self check-in. On connaît par ailleurs les projets, souvent très avancés, de nombreux grands distributeurs, d’installer un peu partout des caisses automatiques.

Lorsque les contacts humains existent encore entre clients et fournisseurs, c’est donc le client qui doit patienter bien sagement jusqu’à ce qu’un vendeur hautain daigne accepter son argent afin que la transaction désirée par lui puisse enfin avoir lieu. Cette attente le fait ressembler aux serfs d’autrefois qui venaient de loin solliciter jusqu’au château la justice ou la bienveillance de leurs seigneurs, à ceci près que cette dépendance est aujourd’hui généralisée et ne concerne plus le seul domaine de la justice. Ceci se traduit très concrètement par l’inversion des rôles dans le petit jeu que l’on joue au cours de ces transactions. Ce n’est plus le client qui mérite toute la sollicitude de l’employé. C’est plutôt ce dernier qui se voit octroyé force sourires et remerciements.

Suis-je seul à constater cela ? Autrefois le commerçant me remerciait, aujourd’hui, spontanément, c’est moi qui le remercie, et lui qui prétend me rendre service. Seules les machines, par le biais de voix enregistrées, rendent encore un culte désuet à la politesse à l’ancienne, et entretiennent les clients dans l’illusion que ce sont eux qui sont dans la position avantageuse du courtisé.

Comment comprendre cette évolution ? De cette simple remarque, d’ordre phénoménologique, est-il possible d’émettre des hypothèses quant au statut futur de cette puissante idole, Mammon, dans notre monde ? Et partant, de notre propre situation au monde ?

Si on y pense un instant, le transfert de la puissance symbolique des clients vers les fournisseurs a quelque chose de stupéfiant. En pleine modernité capitalistique Marx parlait du saut périlleux de la valeur de la marchandise de son propre corps dans celui de l’or. Aujourd’hui on a parfois le sentiment qu’à l’inverse c’est l’argent lui-même qui peine à s’incarner en la marchandise. Je ne sais pas trop où je m’avance, mais j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose de majeur qui se joue aujourd’hui dans ce renversement.

Il faudrait se plonger sérieusement dans l’œuvre d’Ivan Illich. Il y a quelque chose de profondément erroné, je pense, à présenter une transaction monétaire comme étant le fait de deux parties égales. Lorsque nous achetons, nous sommes généralement face à d’énormes organisations, avec pour seul argument la puissance symbolique qui nous vient de l’argent que nous possédons. C'est notre seule prise sur le monde, incapables que nous sommes de le transformer par une action directe sur les choses. Cette puissance symbolique que nous octroie l'argent viendrait-elle à disparaître, que nous nous retrouverions nus et désemparés face aux énormes machines (entreprises et Etat) qui nous maintiennent en vie aujourd’hui. Nous serions réduits au rang de quémandeurs ou de mendiants face à ces institutions. Or, cette puissance symbolique est aujourd’hui ébranlée, et cet ébranlement vient nous révéler la vérité de notre situation dans le monde. Nous sommes des êtres parfaitement inadaptés à la vie sur terre. Le système d’échanges généralisés et l’extrême division sociale du travail propre au monde moderne nous a transformés en enfants impuissants contraints d’attendre pitance et bien-être d’institutions obscures et impénétrables. Nous vivons dans un rapport d’extériorité absolue vis-à-vis du monde. Et les écrans en ont encore ajouté une couche. Ivan Illich décrivait le monde moderne comme celui de la perversion généralisée de la charité chrétienne. Nous attendons du dehors, de nos immenses églises totalitaires que sont les institutions modernes les conditions de bases de notre existence. Peut-on mesurer la perte que cela représente par rapport à l’emprise sur le monde qu’avaient nos aïeux paysans ? Les institutions nous font la charité. Et cette situation humiliante nous reste dissimulée, mais pour combien de temps encore, par l’écran symbolique que l’argent interpose entre notre situation misérable et le monde. Je pense que la hargne et le ressentiment que nous manifestons parfois à l’égard de ces institutions est le symptôme de la souffrance que nous éprouvons à l’égard de cette situation. En règle générale, ceux qui disposent d’un emploi ont l’illusion d’avoir une prise sur le monde. D’où la bienveillante arrogance qu’ils manifestent lorsqu’ils ont affaire aux « clients », ces autres eux-mêmes réduits à la position humiliante de solliciteurs. Ce n’est pas à proprement parler l’argent qu’ils gagnent qui leur donne cette illusion, mais le fait justement de se situer du côté des producteurs. Dans le cadre de notre emploi, nous nous situons du côté de la maitrise et de l’emprise sur le monde. Mais la crise révèle aussi la fragilité de cette position. Nous sommes, tous ou presque, interchangeables, non nécessaires, surnuméraires. De cette situation humiliante, je pense, découle toutes les compensations délirantes en forme d’affirmations arrogantes des Moi-Je sur la scène mondiale du Web. Les blogs, les MYSPACE, les Facebook et autres pride, ne sont que la conséquence de notre vacuité ontologique. Grâce aux machines et aux institutions nous fantasmons une toute-puissance et une autosuffisance absolue comme un enfant fantasme de s’approprier la puissance maternelle alors qu’il vit une situation de dépendance absolue à son égard. La néoténie perpétuelle, avenir de l’humanité. La hargne que nous manifestons à l’égard de ces mêmes machines et institutions ne peut provenir que de la lumière qui s’insinue dans les fissures de notre narcissisme infantile.

Des sommes gigantesques sont aujourd’hui injectées dans l’économie réelle, sans beaucoup d’effets. Au-delà des purs mécanismes économiques, on peut y voir, je pense, un signe de la perte de valeur symbolique de l’argent lui-même. La valeur que nous accordions à l’argent était un acte de foi collective. Au-delà de la force de ses arguments scientifiques (que je ne peux guère mesurer), le succès de l’écologie politique me semble être le signe d’une crise profonde de la foi dans le dieu Mammon. On ne pouvait en dire autant du communisme au temps de sa splendeur, puisqu’il restait attaché à la richesse et, ô combien, au développement de la puissance technologique de l’homme. Le communisme, dans une stricte orthodoxie marxiste, visait à l’achèvement (dans les deux sens du terme) du capitalisme, cet autre nom du dieu Mammon. Avec Ivan Illich, l’écologie politique, dans ce qu’elle a de meilleur, c’est-à-dire de plus conservateur, et même, pourquoi pas, de réactionnaire (au diable le libéralisme libertaire prétendument écologiste qui fait des vagues aujourd’hui), nous dit clairement que nous avons fait fausse route. Aussi saugrenu que cela puisse paraître, je vois dans le renversement du rapport de force symbolique entre clients et fournisseurs le signe avant-coureur de la disparition, au moins chez nous en Occident, et singulièrement dans notre vieille France, de la puissance de Mammon.


Sinon, à part ça, dimanche 21 juin 2009, c'est la fête des papounets.




10/06/2009

Papa nuit à ma santé

Selon une étude réalisée par l’Etat danois et publiée le 18 mai dans le sans doute très sérieux « Scandinavian Journal of Public Health », et dont les sites Rue 89 et tetue.com font la publicité, il est désormais prouvé que les enfants élevés par « deux mères » sont en meilleure santé psychique que ceux qui ont la malchance d’être tombés sur un père et une mère biologiques qui ont bêtement décidé de s’occuper d’eux plutôt que de les confier, dans leur intérêt bien compris, à un couple de lesbiennes. Le monde est dorénavant prévenu, le papa, comme les cigarettes, nuit à la santé. Les mâles ringards qui auront la mauvaise idée de s’intéresser à leur progéniture n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes lorsqu’ils seront confrontés à des adolescents dysfonctionnels qui plus tard les traineront devant la justice pour les punir de leur néfaste présence à la maison. Principe de précaution oblige, proposons qu’une loi soit votée sans délai pour que soit apposé sur le front de tous les pères de l'Hexagone ayant reconnu leurs enfants, sous la forme d’un tatouage indélébile, un avertissement mentionnant leur nocivité pour la santé de leur propre descendance. Parce que nos chers bambins le valent bien.

Je m’étonne pour ma part que l’étude ne formule pas une hypothèse qui devrait immédiatement venir à l’esprit du citoyen dans le coup qui tombe sur cet article. Si deux mères valent mieux qu’une, pourquoi pas trois? Ou quatre ? Rien ne devrait être trop beau pour nos mouflets. Le gynécée, nouveau droit de l’enfant !

Mentionnons en passant la raison pour laquelle ces néo-couples sont, selon la chercheure scandinave, moins pathogènes que les autres : c’est que ces femmes savent faire face aux aléas de l’existence, elles sont plus fortes et plus résistantes que les autres, plus sûres d’elles-mêmes. Presque autant que les patriarches d’antan sans doute.
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09/06/2009

Nivellement par le bras

Dans Le Monde des ados (27 mai 2009, p.37), une aimable publication du groupe Le Monde, on peut lire enfin exprimé sans détours inutiles et sous la forme sympatoche, quoiqu'un peu trop carrée à mon goût, d'une bulle de BD, l'irréfragable programme contemporain d'extermination de l'adulte qui est en nous. Progamme qui choque jusqu'aux enfants en question lorsqu'ils sont bien élevés et conscients de la douce horreur de la pédophilie symbolique, celle qu'un adulte d'autrefois pourrait trouver tout aussi monstrueuse que la vraie.



04/06/2009

Non, chère Martine, je ne veux pas que l’Europe me ressemble

Lettre ouverte à Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste

Ma chère Martine,

J’espère que tu ne m’en voudras pas de t’interpeler ainsi sans manières, mais étant né vers la fin des années 1960 j’ai rarement l’occasion de tutoyer des Martine, alors j’en profite. Quoiqu’il en soit, ce n'est pas un grand risque, je pense, que de prendre cette liberté avec toi, car je suis sûr que pour ta part tu ne prendras pas la peine de me répondre, ni même de me lire, même si tu t’es donnée celle de venir me parler presque tous les soirs dans mon poste, pour m’inciter à voter pour ta liste. Celle qui me propose de voter pour une Europe qui me ressemble, tout simplement. Eh, bien il faut que je te l’avoue sans fard, ma chère Martine, au risque de te décevoir : je ne veux pas d’une Europe qui me ressemble, tout simplement. Car une Europe qui me ressemblerait, même « tout simplement» chère Martine, aurait une drôle d’allure. Elle serait née avec Mai 68, elle sentirait des pieds, surtout au sortir d’une journée de boulot, et aurait pris l’habitude de postillonner sur ses contradicteurs, le samedi soir, lorsqu’elle aurait trop bu. Ce serait une Europe cool, pas très distinguée donc, qui tutoie les vieilles dames qu’elle ne connaît pas. Une Europe blogueuse et blagueuse, en quête éternelle de reconnaissance et de misérables petits plaisirs. Elle ne serait pas jolie, jolie, cette Europe. Elle serait à moitié inculte, se réclamerait d’une tradition qui ne serait qu’à moitié la sienne, aurait rompu malgré elle avec ses racines. Cette Europe qui me ressemble, chère Martine, c’est justement celle dont je ne veux à aucun prix.

Martine, l’Europe dont je rêve (puisque le rêve devient général, même le mien devrait avoir droit de cité) lirait le grec ancien et le latin. Elle serait lointaine et intimidante. Elle confinerait les Européens dans le sentiment de leur barbarité, si un tel barbarisme existe. L’Europe qui me sied, chère Martine, c’est celle de l’autorité et de la distance, celle qui cherche en dehors d’elle-même les sources de sa légitimité. Pas plus que je ne veux d’une France présidente, je ne veux d’une Europe ressemblante. La tautologie ontologique n’a jamais fait, je pense, un programme politique convaincant. Je ne voterai donc pas dimanche pour ton Europe qui me ressemblera lorsqu’on l’aura changée. D’ailleurs cette pauvre vieille Europe, il n’y a pas que toi qui veux la changer ou en changer. C’est le cas d’à peu près tout le monde, des plus cocos aux plus lilis. Et pourquoi pas un peu de conservation dans ce monde de changeurs hystériques ? Je te dis ça à toi en pensant à ton papa fondateur, mais je sais que ma cause est vaine. Chère Martine, je te sens transie d’inquiétude à l’idée que le vote d’un bon citoyen de plus ne t’échappe et rejoigne le camp du futur vainqueur. Je veux te rassurer : je ne veux pas non plus de cette autre Europe de ventriloques que nous propose l’autoproclamée Majorité Présidentielle. Je ne me vois guère en clone de Michel Barnier. C’est drôle non, ces gens qui veulent comme tout le monde une « autre Europe » en même temps que tout le monde. Je ne me vois pas plus voter pour l’hilarante droiterebelle.fr du CNI, ni pour personne d’autre d’ailleurs.

Mon Europe à moi, celle que je choisis dans mon catalogue intime, car c’est mon choix à moi, me parle dans une autre langue que la mienne, celle de la clarté française que je rêve de posséder un jour enfin.

Chère Martine, moi qui ne ressemble à rien, moi qui ne suis rien, comment pourrais-je vouloir d’une Europe à mon image ?

Bien à toi quand même,

Florentin Piffard