"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

22/05/2009

Diversité, diversité, diversité !

Faut-il diversifier la diversité du divers ?
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Mon hebdomadaire télé favori qui est certainement aussi le vôtre, on n’a pas vraiment le choix du divers dans ce domaine, m’apprends à la faveur d’un article à la fois enthousiaste et engagé qu’en quelques mois ont été créés en France, parfois à l’initiative de notre divertissant président lui-même, rien de moins que, tenez vous bien, une Commission pour la Promotion de la Diversité dans les Médias (CPDM), un Haut Commissariat de la Diversité (HCD), un Observatoire de la Diversité (OD) dans le cadre du CSA, un poste de Chargée de Mission Diversité à France Télévisions (CMD), sans parler de la HALDE qui se spécialise dans la lutte contre les freins à la diversification du divers. Tout ça malgré la crise qui frappe et les restrictions budgétaires conséquentes. C’est dire l’immensité et l’urgence de la cause. Son absolue priorité. Il faut qu’enfin la télé reflète. Qu’elle arrête de se regarder son blanc nombril ! Que la petite lucarne ouvre grandes ses fenêtres sur l’immense diversité du monde ! Le narcissisme des Vieux Mâles Leucodermes (VML), y’en a soupé ! C’est une question vitale pour la nation. La télé elle-même nous le dit : c’est une affaire d’état que cette télé trop terne ! Et si la diversité n'était qu'une diversion pour nous faire oublier l'apocalypse qui vient! Mais non! C'est qu'ils prennent vraiment tout ça au sérieux!

La diversité, ce concept qui n’existait pas, médiatiquement au moins, il y a quelque mois, est aujourd’hui rabâché dans les coins les plus divers du vieux PAF qui ne cesse de se plaindre à qui veut l’entendre de sa propre et obsolète monochromie. Revêtir sa tunique blanche de pénitent et se couvrir la tête de cendres quand on veut promouvoir un monde plus coloré, voilà qui ne paraîtra guère opportun aux esprits cartésiens qui habitent peut-être encore le crâne des quelques divers ou monochromes qui habitent encore eux-mêmes notre bel Hexagone aux mille fromages, mais c’est comme ça. Comme me le répétait hier en ricanant un divers et néanmoins ami de mes voisins qui n’a pas sa langue dans sa poche, surtout quand il l’a trop longtemps imbibée de diverses boissons toutes plus colorées les uns que les autres (il ne digère pas les alcools blancs, surtout purs), partout dans le monde les divers veulent se blanchir la peau, en France ce sont les blancs qui ont honte de leur pâleur, et veulent une France aux mille couleurs. L’herbe est toujours plus diversement verte dans le pré du voisin, conclus-je mes nombreux hoquets approbatifs qui ponctuaient la dernière de ses diverses et hilarantes sorties consacrées à la diversification du divers dans les médias.

En ce moment, le divers est d’ailleurs tellement rabâché par les monochromes colorophiles qu’on se demande s’il est possible de parler d’autre chose. Ce billet tendrait à prouver que non. Mais l’unanimisme de la diversitudophilie à ceci d’amusant qu’elle paraît contredire ce qu’elle promeut : en n’entendant plus parler que de la diversité, on se demande ce qu’elle devient ! Cette diversitude attitude a quelque chose de monotone, et même d’uniforme ! Qu’il me soit dont permis de diversifier la diversophilie, en y introduisant un gramme de contradiction, à défaut d’opposition frontale : je n’ai rien contre la diversification du divers, à condition que cela ne nous soit pas présenté comme la cause du siècle et une lutte de la lumière contre l’obscurantisme. Qu’on laisse faire la nature ou qu’on applique autant que possible la fière devise de la république (c’est liberté, égalité, fraternité, je le rappelle, au cas où les plus jeunes d’entre nous penseraient qu’elle a été remplacée récemment par le très peu divers titre de cet article) et on se trouvera bien assez divers comme ça dans quelques années, si vous voulez mon avis à moi.
La diversité des visibles cause nationale donc, au même titre que l’emploi, la santé ou l’éducation. Tout le petit monde qui sait ce qu’il faut penser se mobilise. On en est convaincu, dans le domaine de la diversité, vingt commissions valent mieux qu’une. Il faut lutter pour le Bien par le Bien c’est-à-dire diversifier les moyens si l’on veut que la diversité elle-même triomphe. C’est beau un monde en lutte ! Les historiens, les sociologues, les politiques, l’administration, les journalistes : tout le monde est sur le pont citoyen pour hisser la voile du divers, et baisser le pavillon de l’uniforme ! Pointer le fond de narcissisme qui se manifeste dans les médias par cette façon de considérer que la représentation de la diversité dans ces mêmes médias serait une cause nationale, ne pourrait être le fait que de l’esprit mesquin d’un passager clandestin de la citoyenneté, passager qui mériterait tel Billy Budd le bègue (c’est-à-dire l’inaudible divers par excellence), de finir cloué sur le mat du navire amiral de la République en route vers un nouveau monde, chatoyant et bigarré!

La pierrepauljacquophobie est-elle un humanisme ?

Ainsi dans le bel article que Télérama consacre au sujet, c’est assez frappant, tous les médiatiques interrogés, divers pas divers, sont d’accord ! Pas une voix discordante. On veut du divers partout, c’est entendu, sauf dans la pensée ! La diversité c’est une cause nationale. La diversité qui se voit. La diversité représentée. Car la diversité est là, mais ce qu’il faut c’est qu’elle se voit dans les lieux qui comptent. Et quels sont les lieux qui comptent aujourd’hui ? C’est la télé, le cinéma, en bref, je vous le disais, les médias. La preuve ? Ce sont les médias qui le disent. Ainsi mon très divertissant magazine m’informe que seulement 2% des gens présents à l’écran, selon une très sérieuse étude du très sérieux CSA, sont des ouvriers, et que c’est un scandale, alors qu’ils représentent 23% de la population. Moi j’ai quand même envie de demander au très très sérieux journaliste de Télérama dénommé Samuel Gontier qui cite cette très sérieuse étude du très sérieux CSA s’il ne perçoit pas quand même une certaine logique dans le fait assez peu surprenant que les ouvriers soient moins nombreux à la télé que, disons, dans les usines, et que les journalistes eux-mêmes à la télé. C’est vrai que les usines se vident de nos jours en France, et qu’il faudra bien mettre les ouvriers qui y travaillent quelque part. Alors pourquoi pas à la télé ? Mais à l’inverse faut-il qu’il y ait seulement, au nom de la sacro-sainte cause de la représentation de la diversité seulement 23% d’ouvriers dans les usines, le reste devant être parfaitement représentatifs de la diversité française. Ce serait avec plaisir pour ma part que j’assisterai bientôt, même si ça n’est pas demain, au spectacle de l’introduction sur les chaines de montage des usines de 2,3% de gens du spectacle (les chiffres, c’est au hasard) ou de 0,2% de déjà très divers footballeurs professionnels. J’ai seulement peur qu’en forçant les entreprises à agir ainsi, nos chères institutions defenseurEs de la diversité ne hâtent le processus de délocalisation de nos usines vers diverses provinces chinoises. Ce qui nuirait un peu plus à la diversité de la localisation géograpique de l'industrie mondiale.

Alors que faire ? Comme nous l’explique l’ami Sammy de chez Télérama, ce n’est pas vraiment la diversité ouvrière qui intéresse. Car il y a diversité et diversité. La diversité elle-même est diverse, et ça complique tout. Il y a la diversité qui se voit et celle qui ne se voit pas. Comme le souligne un membre de la Commission pour la promotion de la diversité dans les médias, dénommé, ça ne s’invente pas, Pascal Blanchard, "toutes les "diversités" ne sont pas liées aux mêmes processus culturels, historiques de discrimination. Il faut les différencier pour trouver des réponses adaptées." En clair, si je puis dire, il y a la diversité raciale, prioritaire, et la diversité sociale, dont on se fout un peu.

Bon, c’est vrai que comme on ne sait pas trop encore représenter la diversité qui ne se voit pas, on peut se contenter de représenter celle qui se voit. C’est-à-dire la diversité ethnique. En simplifiant la diversité, on lutte pour elle. Inutile de complexifier le divers. Une fois que le divers ethnique sera dans le poste, on aura résolu la question du divers social, c'est sûr. C’est pourquoi on peut laisser pour l’instant les ouvriers dans les quelques usines qui restent en attendant de tous les faire venir à la télé quand elle sera enfin une place forte de la diversité.

Le problème quand même c’est qu’on ne peut pas faire entrer dans le poste trop de gens. Même en entassant les divers, il faudra bien que certains, un peu moins divers que les autres peut-être, laissent leur place. La terrible question se pose, qui ça ? Qui faudra-t-il exclure du vert paradis de la diversitude médiatique ? Exclure, quel vilain mot ai-je lâché là. J’en tremblais en l’écrivant. Heureusement, grâce au clavier (très uniforme soit dit en passant, fini l’immense diversité des écritures personnelles) mon émotion ne se voit pas. Revenons à nos moutons blancs. Exclure, disais-je. Qui ça, disais-je ensuite?

Suspens.

Lâchons enfin le morceau. Comme le dit sans ambages Vincent Geisser, l’impétueux auteur de La Nouvelle islamophobie, l’ouvrage performatif par excellence, il y a trop de Pierre, Paul, Jacques sur les « écrans pâles » de la télévision, des hommes généralement d’âge mûrs, précise-t-il même, et blancs, cela il ne le précise pas, mais c’est évident.

Geisser souffrirait-il de pierrepauljacquophobie ? Rien ne permet de l’affirmer, mais si l’on en croit la récente prolifération, entre autres maladies, des phobies en tous genres, rien ne permet de l’exclure non plus.

La pierrepauljacquophobie est-elle un humanisme ? Rien ne permet de l’affirmer non plus, mais au train où va la diversité, rien ne permet de l’exclure non plus non plus…
Car voilà enfin révélée pour les 12 lecteurs réguliers de ce blog (que je remercie au passage chaleureusement, je ne serais rien sans eux, déjà que je ne suis pas grand chose avec eux), et pour conclure cette trop longue méditation sur la diversité, toute l'ambiguité du divers. Car une question terrible se pose pour finir.
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Cette question, la voici.
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La diversité peut-elle exclure l'exclusion sans exclure l'exclusif? Ou même seulement exclure l'exclusif sans exclure l'exclusion?
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La réponse est deux fois non, je crois, et c'est bien embêtant pour nos luttes citoyennes, actuelles ou à venir.
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11/05/2009

Alors Benoît, ça vient cette bourde ?


« Et moi, ver et non pas homme,
risée des gens, mépris du peuple,
tous ceux qui me voient me bafouent,
leur bouche ricane, ils hochent la tête :
« Qu’il s’en remette à Yahvé, qu’il le délivre !
-------------------------------qu’il le libère puisqu’il l’aime ! (Ps 22) »
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Lettre ouverte et citoyenne à Benoît XVI
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Très Saint-Père, même je sais que vous êtes un peu occupé ces jours-ci, je vous prie d’entendre la prière d’un humble catholique français. Vous l’ignorez peut-être, mais l’heure est grave chez l’ex-fille aînée de l’Eglise. Ces préoccupations vous paraîtront peut-être futiles à l'aune du sort des chrétiens du Proche-Orient, mais il faut que vous le sachiez, le moral des ménages hexagonaux sombre, personne ne rie plus ailleurs que sur Internet ou à la télévision, l’anti-sarkozysme lui-même, cette valeur sûre de la fraternisation citoyenne, paraît s’essouffler. C’est que, voyez-vous, l’hideuse figure du sionisme et l’énigmatique grippe porcine menacent l’unité du pays. Pire encore, dans ce pays furieusement politique qu’est la France, les élections européennes se préparent dans l’indifférence quasi-générale, tandis que la divine divinité du jour, je veux dire la diversité, est bafouée sans vergogne malgré les gigantesques efforts en sa faveur des ligues de vertus contemporaines. Sans même parler du mauvais temps, alors que la mi-mai approche déjà.

Et enfin, last but not least, depuis que vous vous refusez à nous venir en aide, une amère cerise sur l’indigeste gâteau de nos malheurs, c’est-à-dire la disette, guette les bouffeurs de curé.

Car il faut que vous le sachiez, Très Saint-Père, ici, en France, à l’occasion de votre déplacement au Proche-Orient, tout est prêt pour la curée du curé. Les meutes citoyennes ont tellement bâfré pendant l’inoubliable Carême 2009 qu’elles supportent mal l’abstinence que vous leur imposez aujourd’hui à contretemps. Chacun réclame à corps et à cris sa dose de boulettes vaticanes, comme dans les cantines maternelles on exige du rab de nouilles. Les foules hexagonales carburent aujourd’hui à la gaffe papale comme autrefois leurs ancêtres se battaient pour des indulgences. Autres temps, autres mœurs. Jadis la populace européenne attendait de vos prédécesseurs un magistère moral, aujourd’hui elle se hausse du col à vos dépens. C’est comme ça, il faut que vous vous y fassiez, et acceptiez de jouer votre rôle de victime expiatoire. Cela fait de trop longues semaines que vous renâclez. La patrie est en danger, elle a besoin de sa dose de catharsis républicaine. Il serait choquant que vous l’en priviez. Presque un scandale.

Pour tout vous dire, il me semble que c’est chez l’être humain une satisfaction à la fois naturelle et assez dans l’air du temps que celle suscitée par la chute dans la fange numérique des anciens professeurs de vertu. Les railleries et les quolibets à l’encontre de tout ce qui dépasse ne datent pas d’aujourd’hui bien sûr. Mais il arrivait que les textes qui vous sont si chers mettent quelques freins à la fureur persécutrice des foules déchainées. Cependant, ces textes ont été déclarés une bonne fois pour toutes anathèmes par la Très Sainte Inquisition Modernolâtre. A juste titre : ces textes gâtaient vraiment trop notre plaisir lorsque nous nous laissions aller à la bienfaisante fureur du tous contre un. Quoi de plus plaisant en effet que de voir patauger dans les caniveaux du ouèbe celui qui prétend être un guide spirituel pour la néo-humanité? Rien, Très Saint-Père, rien, sachez-le, et acceptez au nom du sacro-saint plaisir de s’éclater en groupe de jouer le nouveau rôle que la vertueuse humanité d’après la morale a prévu pour vous : celui de la brebis galeuse au milieu, ou plutôt à l’écart, du troupeau bêlant sa doxa droit-de-l’hommiste. Celui du cancre qui subit les foudres des petits profs de citoyenneté qui sommeillent au fond de chacun de nous. Vous excitez notre pulsion punitive, Très Saint-Père, vous n'y pouvez rien, c'est comme ça. Rien ne vaut vos "gaffes" lorsqu'il s'agit pour nous d'assouvir notre penchant pour la correction infligée aux puissants, triste penchant que nous appelons vigilance. Des vigiles employés à titre bénévole par l'Espace Bien contemporain, voilà ce que nous sommes. Un fraudeur, un gros délinquant qui hante tel un fantôme cet Espace Bien, fantôme que nous autres vigiles avons depuis longtemps reperé et nous proposons d'expuser sans ménagement de cet espace enchanté à coup de formules magiques et citoyennes, voilà ce que vous êtes.

La néo-humanité, je ne vous l’apprends pas, Très Saint-Père, ne doute de rien, n’a honte de rien, et fait ce qu’elle veut avec son nœud. Si ça la branche de considérer que de le recouvrir d’un morceau de caoutchouc est le nec plus ultra de la morale citoyenne et même alter-citoyenne, personne n’a rien à dire. Personne. Et surtout pas vous.
Ou plutôt si, il faut que vous parliez ! On vous guette ! Vous n’avez pas intérêt de nous décevoir !

Sur Rue 89 (cela ne vous dit sans doute rien, mais il s’agit du repaire des ex-gauchistes de Libération, un journal français sans lecteurs, reconvertis dans la bonne conscience cauteleuse et citoyenne), on récapitule toutes vos bourdes depuis votre arrivée à la tête de l’Eglise, et on appelle ça dans une novlangue hilarante « un timeline des controverses (1) provoquées par Benoit XVI ». En attendant, on est un peu déçu par vos discours prudents sur l’islam et le judaïsme depuis le début de votre déplacement au Proche-Orient. On attendait mieux de la part d’un homme qui avait su si bien embraser les impeccables foules citoyennes partout dans le monde, ou presque.

Sur Le Post, le site trash garanti 100% sans réflexion créé par Le Monde, journal que l’on qualifiait autrefois chez nous de journal de référence, et dont le « christianisme social » originel n’est sans doute plus qu’un vague souvenir honteux chez les plus anciens des rédacteurs de cet organe officiel de la propagande modernophile, on récapitule aussi, et on fait de la surenchère dans l’ordure anti-benoît XVI. Dans le noble souci sans doute de mobiliser le plus de crétins possibles (ce sont des consommateurs comme les autres après tout, Le Post dit vigoureusement non à la discrimination par l’intelligence), la rédaction se lâche avec un montage, digne là encore d’une école maternelle, qui vous affuble, j’ai presque honte de vous le signaler, d’une capote sur la tête. Même si vous êtes habitué à porter le chapeau de notre incommensurable bêtise, vous conviendrez sans doute que les écrivaillons numériques qui postent sagement où on leur dit de faire, font sans doute preuve ici d’une grande originalité, et que ce pitoyable gribouillage numérique mérite certainement que l’on précise, sans crainte du ridicule, que les droits en sont réservés (DR). J’aimerais être sûr que personne ne leur disputera ces misérables droits, même je suis au contraire à peu près certain (sans avoir eu pourtant le courage de le demander à Google) qu’une cinquantaine d’oligophrènes a déjà eu cette idée avant Le Post lui-même, et l’aura encore après lui. On se délecte aussi sur ce Post décidemment diarrhéique de la montagne de difficultés qui vous attend à Jérusalem, et on ne doute pas que vous saurez donner du grain à moudre à cette machine à broyer du vide qu’est Internet.

Pourquoi tant de hargne et de ricanements, vous demandez-vous peut-être, lorsque vous êtes confronté à la bêtise effrénée qui sévit si fort aujourd’hui à vos dépens dans cet « Hexagone » qui est le nouveau nom que s’est piteusement donnée la France ? Sans doute la néo-humanité du coin, si fière d’elle-même, et si honteuse d’avoir été un jour française et catholique supporte mal de se voir renvoyer crûment et simultanément à sa propre vacuité et à son riche passé lorsqu’elle tombe par erreur sur votre prose si dense et si riche. Insupportable humiliation. Pour ce seul crime, vous méritez sans doute, Très Saint-Père, de parcourir jusqu’à son terme le chemin de croix que le peuple citoyen a tracé pour vous.

(1) Dans la novlangue contemporaine, le lynchage médiatique s’appelle controverse. Autrefois, une controverse consistait en une discussion suivie dans laquelle des opinions diverses s’affrontaient et se confrontaient dans l’espoir que de cet affrontement et de cette confrontation jaillisse un peu de vérité. Aujourd’hui la controverse vise seulement à s’assurer que l’on a raison de penser ce qu’on pense, tous ensemble et bien au chaud.

06/05/2009

Administration, j’écris ton nom !



Le silence éternel de cet espace usager m’effraie.

Ceux qui comme moi rêvent de l’avenir comme d’un vaste espace désert consacré à la lecture et à l’écriture ne redoutent rien tant que la période des déclarations d’impôts. Pour ceux qui comme moi encore ont le statut de travailleur indépendant (1), il arrive que le long parcours du combattant jusqu’au postage de la déclaration de revenus 2042 K vire au cauchemar. Mon bureau n’est jamais plus loin d’incarner la longue surface plane, lisse et vide, surtout vide, tel que je l’imagine dans mes songeries les plus débridées, qu’au moment de déclarer au fisc mes revenus de l’année précédente, qui paraît pourtant si loin au moment où les lilas et les exotiques glycines fleurissent déjà nos jardins. Parce qu’ayant subit il y a déjà bien longtemps une formation de comptable assez peu aboutie il me faut bien l’avouer, je mets aujourd’hui un point d’honneur à ne pas en avoir un. A réunir, trier, classer, mes petits papiers, factures, relevés bancaires et autres déclarations de TVA, moi-même. Tout seul comme un grand. Un vieux fond de masochisme judéo-chrétien sans doute.

Car lorsqu’approche le mois d’avril, et malgré toute ma bonne volonté de chrétien, ce n’est pas la perspective du retour de la Passion du Christ qui me hante et me tient éveillé la nuit, mais celle de devoir mettre de l’ordre dans cette masse de documents accumulés dans, et aussi sur, et même parfois sous mon bureau pendant l’année écoulée. Chaque jour qui passe ajoute sa pierre à l’édification de mon immense effroi, et sa feuille à l’édifice branlant que forment les piles de papiers administratifs qui jonchent le sol de ma tanière. Il arrive même qu’une longue goutte de sueur glacée me parcoure l’échine, le matin en me rasant, lorsque j’imagine les additions, soustractions et multiplications diverses qui m’attendent avant de parvenir au Saint Graal, c’est-à-dire à restituer bien tardivement et sous une forme comptable le chiffre que j’aurais déclaré un peu au hasard fiscalement. On a les rêves qu’on peut devant sa glace. Le mien, très utopique il est vrai, est de tomber juste. De ne pas tricher. D’être en paix avec mon correspondant du SIE (Service des Impôts des Entreprises), et donc avec ma conscience, d’homme et de citoyen.

Alors, lorsque, face aux piles, je retiens mon souffle en traînant sur Agoravox plutôt que de faire mon devoir fiscal, je ne peux m’empêcher de ressentir une bouffée de haine à l’encontre du postier qui vient de déposer dans ma boite aux lettres, sans même prendre la peine de sonner, un avis de lettre recommandée avec accusé de réception, pour lequel je devrai donc me déplacer jusqu’au bureau de poste dont je dépends, et faire règlementairement la queue plusieurs demi-heures entières, avant d’apprendre, éructant intérieurement de colère, mais sans néanmoins me départir d’un sourire figée à l’adresse de la préposée contre laquelle, comme dirait Benoît Duteurtre, « je n’ai rien personnellement », avant d’apprendre donc que j’ai oublié de payer la cantine du mois d’octobre 2008 du petit dernier (tarif 12, c’est le maximum, ne m’en veuillez pas, la moitié de la population française en est encore là), et qu’il me faudra, si je ne veux pas être assujetti à des pénalités de retard, me rendre à la trésorerie municipale la plus proche de mon domicile, c’est-à-dire à trois stations de métro, afin de régler directement la somme due.

Prenant mon courage à deux mains, j’abandonne illico les journalistes citoyens à leurs rodomontades, extirpe un vieux chéquier délabré d’un fond de tiroir, et me dirige le cœur lourd vers ce premier cercle de l’enfer oublié par Dante qu’est une trésorerie publique. Infernale, une trésorerie ? Qu’est-ce que j’en sais après tout? C’est la première fois depuis des lustres que j’y pénètre. Y ai-je même jamais pénétré d’ailleurs ? Je n’en suis plus sûr. Si c’est le cas, ce souvenir s’est effacé de ma mémoire, peut-être comme il arrive parfois à ceux qui ayant subit un traumatisme violent, préfèrent par un instinct de survie dont nous a opportunément doté la nature, ne plus jamais y penser.

Arrivé sur place, je constate qu'une foule silencieuse, concentrée, compacte, hostile semble-t-il, m’y attend. Enfin, m’y attend, façon de parler. La porte ne s’ouvre qu’après que j’ai tenté de la repousser vainement à plusieurs reprises contre les talons des quelques malheureux usagers qui terminent la longue file protéiforme, si une telle chose existe, qui s’est rassemblée devant l’unique guichet ouvert. Il est quatorze heures cinquante me dit mon portable (malgré mon tarif 12, je n’ai pas les moyens d’une Rolex), les portes ferment à 16 heures annonce un prospectus déchiré, collé de travers sur une vitre sale, soyons optimiste, je devrais être sorti d’ici là. Chacun se tait. Les mâchoires sont crispées, les visages fermés, les regards s’évitent.

Le silence éternel de cet espace usager m’effraie.

Ah ! Finalement, ce n’est pas un, mais deux guichets qui sont ouverts ! Mais une seule file. Pourquoi ? Mystère. Le guichetier désœuvré présente obstinément son profil à la multitude des candidats-contribuables. Il ne bouge pas d’un pouce, ne parle pas, ne sourit pas, aussi buté dans son silence que la foule de ceux qui ont tout le loisir d’admirer sa silhouette si figée qu’elle paraît être sous l’effet d’un sort lancé par une quelconque des obscures forces du mal qui hantent certainement ces lieux. Derrière la vitre de son guichet, encadrés par lui, son immobilité marmoréenne et son silence spectral lui donnent l’aspect d’un sombre portrait visiblement raté de la première renaissance italienne, auquel l’artiste n’aurait pas su insuffler un peu d’âme. Ou serait-ce un tableau vivant, destiné à égayer l’attente des usagers par un facétieux fonctionnaire qui aurait pris au pied de la lettre les injonctions gouvernementales à faire descendre la culture de son piédestal sur lequel elle trône paraît-il, c’est-à-dire à la faire sortir des théâtres, églises, musées et autres lieux intimidants dans lesquels elle serait habituellement confinée ? A moins encore que ce spectre salarié ne pose pour arrondir ses fins de mois pour un invisible artiste qui se serait glissé dans la foule des mauvais payeurs repentants qui composent l’assemblée ici présente. Involontairement, je tourne les yeux vers mes compagnons d’infortune afin de vérifier mon improbable hypothèse, à moins qu’il ne s’agisse plus simplement de m’assurer auprès de l'un d'entre eux que je vais faire mon heure et demi de queue au bon endroit.

Une cour des miracles à haute valeur ajoutée technologique est rassemblée là. Une humanité souffrante, la tête entrée dans les épaules, les coudes écartés, l’air mauvais. Un usager sur deux a un casque vissé sur les oreilles. L’autre est très âgé, et généralement affublé d’une prothèse auditive, voire d’une multitude de sacs plastiques, prêts à craquer, bourrés d’objets mystérieux. Apparemment personne n’est en mesure de me renseigner. Prenant mon courage à demain, je coupe la file, me dirige vers le spectre.

- Excusez moi de vous déranger, pourriez-vous me confirmer que je peux payer ici la cantine en retard de mon fils ?
Le spectre, de façon complètement inattendue, se tourne vivement vers moi et tonne.
- Bonjour !
- Euh, oui, bonjour, fais-je piteusement, submergé par l’impression d’avoir irritée une divinité inconnue.
- C’est pour quoi ?
- C’est juste pour savoir si je m’apprête à faire la queue au bon endroit. C’est pour la cantine de mon fils.
- Ici, c’est le trésor public, la cantine c’est la trésorerie municipale !
- Ah ! J’ai bien fait de vous demander alors. Et elle est où la trésorerie municipale ?
- Pas ici ! Ici c’est le trésor public, donc c’est pas la trésorerie municipale. La trésorerie municipale, c’est ailleurs.
J’ai apparemment affaire à un disciple de La Palisse, très ironique de surcroit. Le rouge me monte au front. Je sens un bruissement derrière moi, un ou deux ricanements discrets. Tout compte fait, l’humanité souffrante a des oreilles en état de marche, et commence à se divertir de notre dialogue plus franchement qu’avec l’art officiel proposé tantôt par le profil figé du fonctionnaire, maintenant si mobile et volubile. Mais c’est à moi de donner la réplique à mon redoutable interlocuteur.
- Euh, oui, ça j’avais compris, même si je n’ai pas l’air d’être très éveillé. Mais ailleurs, c’est où en l’occurrence?
- Ecoutez, c’est pas les renseignements ici, j’ai autre chose à faire !
- Comme quoi ? Rien du tout, par exemple ? (Moi aussi je peux être très ironique, il n’y a pas de raison, me dis-je en mon for intérieur, très vexé).
- Bon, ça suffit ! Le guichet est fermé !
Devant tant d’amabilité, je me vois contraint de faire marche arrière, et d’affronter la foule que j’imagine maintenant ouvertement narquoise, toute prête à une nouvelle tranche de rigolade à la vue de mon fard intempestif. En fait de Saint Graal, c’est le calice jusqu’à la lie qu’il me faudra boire. Et là, divine surprise en ce lieu maudit des dieux ! Emergeant de nulle part, une jeune femme, au doux visage encadré d’un discret foulard, me regarde en souriant. Je ne vois plus qu’elle.
- Monsieur, prenez à gauche en sortant, descendez la rue Youri Gagarine jusqu’à la première à gauche encore, marchez cinquante mètres à peine, et c’est là ! C’est tout près, vous avez le temps, les portes ferment à seize heures !
- Merci !

La sobriété de ma réponse est largement compensée par le fougueux baiser que je pose mentalement sur les lèvres exquises qui viennent de me sortir de ce vilain guêpier. Et c'est ainsi qu'Allah est grand, et que Jésus et ma chère Marguerite me pardonnent !

(1) Même si bien sûr l’on n’est jamais si indépendant qu’on le prétend. Ceux qui me connaissent bien savent que j’en sais quelque chose.

04/05/2009

Porc émissaire

Pas de vaccin contre le virus de la purification



Lorsque les frères musulmans égyptiens crient haro sur le cochon en appelant le gouvernement à se débarrasser du porc, cet « animal maudit », et sont immédiatement obéit par un pouvoir aux ordres malgré l’existence en Egypte d’une communauté assez misérable, qui vit pour une part de l’élevage de cet animal, on ne peut s’empêcher de rappeler la folie exterminatrice qui a saisi l’Europe occidentale, et singulièrement la France, à l’occasion de la crise dite de la « vache folle ». La règle était alors qu’un troupeau entier devait être massacré lorsqu’une seule bête était touchée par la maladie. Il est aujourd’hui avéré que cette mesure n’avait aucune efficacité autre que de rassurer des populations inquiètes, et, pour le gouvernement, de manifester un activisme qui se voulait prophylactique, même s’il était dénué de tout fondement scientifique. Lorsque la crise est là, il faut agir, quitte à faire n’importe quoi. Cet acte, l’abattage de populations animales gigantesques, c’est donc celui qui réapparait aujourd’hui en Egypte, alors que ce pays ne connaît pas, au moment j’écris ces lignes, de cas avéré de grippe A, et que les scientifiques s’accordent pour nous dire que les porcs eux-mêmes ne sont pour rien, mais rien du tout, dans le déclenchement de cette épidémie. Comment comprendre cette pulsion exterminatrice ? Cette similitude, serait-ce un pur hasard ? N’importe quoi, vraiment ?

Cette façon de massacrer des animaux au moment où aucune mesure rationnelle ne s’impose peut paraître parfaitement stupide, elle est pourtant calqué sur l’acte politique par excellence, je dis bien politique, le sacrifice. Souvenons-nous de ce que relate Machiavel au moment où il invente la politique moderne. Le fils du pape Alexandre VI, César Borgia, un des seuls modèles « modernes » de Machiavel, devant faire face à la désunion et aux brigandages des populations romagnoles récemment conquises, sait faire preuve d’une grande habilité politique en sacrifiant sur la place publique, avec tout l’art d’un boucher, son fidèle lieutenant Remirro de Orco -un ogre ou un orque, presque un animal déjà. « La férocité de ce spectacle, écrit Machiavel, fit demeurer ces peuples en même temps satisfaits et stupides (Le Prince, ch.VII).»

Dans les sociétés archaïques, et sans doute encore aussi dans les sociétés modernes, il existe un lien étroit entre la maladie contagieuse et la propagation de la violence. C’est à l’occasion d’une peste qui se déclare à Thèbes qu’Œdipe, cet étranger, en vient à être accusé de parricide. Le processus de propagation des maladies contagieuses, à commencer par la peste, a toujours servi de métaphore pour figurer la diffusion de la violence au sein des communautés humaines (1). Celles-ci ont inventé avec le sacrifice un moyen de réguler la violence qui circule en leur sein et qui menace toujours leur stabilité. Cette menace est d’autant plus vive dans les périodes de crises que sont les pandémies qu’elles favorisent des processus cumulatifs dont la source se trouve dans la force du mimétisme humain, car théoriquement à l’occasion de ces crises, chacun devient pour chacun une menace mortelle. Comment conjurer cette terrible menace autrement que par la mort de celui qui la propage ? C’est le sens du rituel sacrificiel dans lequel celui qui est sacrifié, censé représenter toute la communauté menacée de disparition auprès de la divinité irritée, amène par son sacrifice la guérison de la communauté malade et déréglée. La Fontaine décrivait déjà magnifiquement ce processus dans sa plus belle fable peut-être, les animaux malades de la peste.

« Ils ne mourraient pas tous, écrit La Fontaine mais tous étaient frappés ». La maladie dont parle La Fontaine c’est la peste, mais les animaux s’accusent de crimes concrets sans rapport avec la maladie (un lion qui dévore un berger par exemple), pour finalement punir le plus innocent d’entre eux (celui, l’âne, « ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal », qui s’était pourtant contenté de "tondre" un pré de moines, crime bénin s'il en est), tout en l’accusant d’être le plus coupable. C’est la pensée sacrificielle à l’œuvre, en ce qu’elle prétend apporter la guérison et qu’elle fait porter à un seul membre de la communauté l’ensemble des fautes de celle-ci, qui ne sont d’ailleurs pas reconnues comme fautes (« Est un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur/En les croquant beaucoup d’honneur »).

"Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune."

La pensée sacrificielle « classique », comme La Fontaine lui-même, anthropomorphise les animaux menés au sacrifice. Pensons au bouc sacrifié à la place d’Isaac de la Genèse, ou à la biche sacrifiée à la place d’Iphigénie chez les Grecs. La substitution de l’animal à l’homme constitue une forme de « progrès » de la pensée sacrificielle vers plus de douceur, ou moins de barbarie, comme on voudra.

A l’inverse, la pensée sacrificielle moderne animaliserait-elle les hommes ? Dans une forme de régression terrible, la pensée sacrificielle moderne n’a cessé de ravaler ses boucs émissaires humains au rang d’animaux, choisis parmi le plus « impurs ». Pas besoin d’exemples ici, ils viendront en masse ici à ceux qui ont un peu de culture historique et cela évitera à l’auteur de se voir octroyer un point Godwin directement dans le corps texte. On verra dans les commentaires, si commentaires il y a.

Car en Egypte aujourd’hui, au-delà des porcs, c’est bien sûr la communauté chrétienne copte qui est frappée, accusée dans un même mouvement d’être sale, physiquement sale, et spirituellement impure. Les plans spirituels et corporels sont confondus dans les accusations portés contre ces intouchables en terre d’islam à qui l'on reproche aujourd’hui à demi-mot de propager une maladie mortelle en provenance de l’étranger. En pratiquant une religion « étrangère » (2), la religion chrétienne, les coptes participent de cette transgression spirituelle des frontières religieuses tandis que le virus s’affranchit des frontières physiques et politiques. Plus généralement, notons que la contagion spirituelle que l’on reproche sans cesse aux chrétiens (accusés de prosélytisme) dans les pays musulmans trouve ici son équivalent strict sur le plan corporel. La preuve de l’impureté des chrétiens, ces agents de l’étranger, est enfin faite grâce à ce virus, manifestation tangible de la nocivité des chrétiens pour l’Oumma. De même, cette maladie, du point de vue des musulmans, en ce qu’elle vient d’Amérique et qu’elle implique d’une façon un peu obscure le porc, peut être considérée comme un juste châtiment de Dieu à l’encontre des mécréants occidentaux, et de leurs représentants locaux les chrétiens coptes qui n’élèvent et ne mangent pas du porc par hasard.

Dés l’antiquité plusieurs auteurs ont stigmatisé les chrétiens, ces « ennemis du genre humain », accusés de tous les maux, c’est-à-dire de propager à la fois la peste et le feu, de croire des absurdités, de subvertir les cultes traditionnels enfin. Dans le sens où les cultes antiques étaient effectivement de nature sacrificielle, il y avait une part de vérité dans cette dernière accusation puisque le Christ, selon l’évangéliste Marc notamment, ne s’est jamais soumis à l’hygiénisme sacrificiel de son époque. Il l’a au contraire dénoncé d’une façon radicale, d’une façon si radicale même, qu’elle a failli lui valoir une lapidation immédiate. Le Christ en effet travaillait et mangeait avec des « pécheurs et des publicains » pendant le Sabbat, « déclarait purs tous les aliments ». Une telle attitude n’était en effet pas sans risque, car pas plus qu’aujourd’hui, on ne plaisantait autrefois avec les prescriptions rituelles au Moyen-Orient. En s’affranchissant des interdits alimentaires, le Christ abolissait une conception purement extérieure de la pureté, conception qui bien souvent est aujourd’hui de nouveau la nôtre. « Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme… Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison. Toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et souillent l’homme » (Mc 7, 14-15. 21-23). « Tout est pur pour les purs » en conclura magnifiquement saint Paul. Ces paroles sont d’une modernité absolue en ce qu’elles nous mettent dos au mur face à la violence du monde. Nous n’isolerons jamais la violence du monde dans un quelconque « virus »(3). C’est la pensée sacrificielle qui est encore à l’œuvre quand elle croit trouver la source de cette violence dans un agent propagateur unique (race, ethnie, pays, idéologie, religion, maladie, organisation de la société) et non dans le cœur de chaque homme.



(1) Remarquons par exemple la simultanéité quasi-parfaite entre l’ultimatum lancé au régime de Saddam Hussein par Georges Bush à la mi-mars 2003 et l’alerte lancée par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), à propos du SRAS, un virus encore aujourd’hui mal connu et dont le bilan fut finalement bien inférieur à ce que l’on nous promettait alors. De là à voir dans ce virus une simple métaphore d’une violence humaine globale qui se serait manifestée à l’occasion de la guerre d’Irak, il y a un pas qu’il est difficile de franchir, d’autant plus que les morts du SRAS sont bien réels, même si leur nombre est bien sûr sans commune mesure avec le nombre de morts provoqués par l’invasion américaine. Il n’en reste pas moins que l’invasion de l’Irak effectuée au mépris du droit international et de l’ONU a pu donner l’impression d’une prolifération anarchique de la violence, exactement comme un virus se propage de façon imprévisible et anarchique. Il s’agissait au fond d’un franchissement illicite de frontières par l’armée américaine, exactement comme le virus franchissait au même moment les frontières sans demander son avis à personne. Que l’OMS, une organisation de l’ONU, ait été en première ligne de la lutte contre le SRAS (en déconseillant les voyages vers Hong Kong alors même que les Etats-Unis s’apprêtait à franchir la frontière irakienne) au moment où la guerre d’Irak qui impliquait de gigantesques moyens de projection de force se déclenchait, tandis que l’ONU elle-même s’était révélée impuissante à empêcher ou à donner un cadre légale à l’invasion américaine, il y a au plan symbolique un parallélisme intéressant à souligner. Selon ce schéma, l’ONU (c’est-à-dire la communauté des nations) par une mobilisation exemplaire face à un obscur virus venu du fin fond de l’Asie (et qui au total fera moins de 1000 morts !) cherchait à répondre sur le plan symbolique, métaphorique, à une violence réelle face à laquelle elle était parfaitement impuissante. Il y avait ici la confirmation définitive, après le choc initial du 11 septembre 2001, que la mondialisation, ce franchissement généralisé de toutes les frontières, ne serait pas heureuse. Ainsi dans le même ordre d’idée, peut-être pourrait-on voir dans la pandémie actuelle (qui nous vient d’Amérique), une métaphore d’une crise économique qui nous vient du même continent.


(2) Le christianisme n’est bien sûr pas une religion étrangère en Egypte, c’est même la religion la plus ancienne encore vivante dans ce pays depuis l’émigration des derniers Juifs égyptiens victimes de persécutions, essentiellement vers l’Occident, dans les années 1960.

(3) Ceci ne signifie bien sûr pas que les virus n’existent pas, mais seulement qu’ils peuvent devenir le symbole d’autre chose qu’eux-mêmes notamment à travers de la lutte que l’on mène contre leur propagation.
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30/04/2009

Bastons de prophètes



Que celui qui tend la joue jette la première pierre.

Depuis que le pape a été déclaré anathème par la Sainte Inquisition Modernolâtre, certains, semble-t-il, lorgnent sur la place laissée vacante par le souverain pontife. C’est ainsi que l’OCI (1) s’est offusquée depuis Djeddah, Arabie Saoudite, où se trouve le siège de cette organisation, non seulement au nom des musulmans mais aussi au nom des chrétiens, de l’existence d’un jeu vidéo italien (ça existe, donc) très low-tech, dénommé en bon italien Faith Fighter, et accessible sur Internet, qui met aux prises, outre quelques divinités plus ou moins identifiables, le « prophète Jésus » et le « prophète Mohammed », pour reprendre les termes de l'OCI. Le jeu a immédiatement été désactivé par la courageuse entreprise italienne, pourtant spécialisée dans la provocation vidéo, et remplacé avec une certaine ironie par un jeu plus consensuel, Faith Fighter II, dont le but est de flatter toutes les religions quelles qu’elles soient, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Qu’une baston simulée, entre un barbu en pagne censé représenter le « prophète » Jésus, et un oriental enturbanné et affublé d’un sabre censé représenter Mahomet (pardon de parler ancien français), puisse choquer un chrétien qui a en a vu vraiment beaucoup d’autres depuis quelques décennies, voire quelques siècles, il faut vraiment habiter en Arabie Saoudite et ne jamais avoir vu un chrétien ailleurs que derrière des barreaux, pour l’imaginer sérieusement. En outre, que le Christ puisse se prendre des dérouillées, les chrétiens le savent depuis qu’une certaine Passion leur est relatée en long, en large et en travers, depuis bientôt 2000 ans.

Ce qui serait plutôt « provocant et offensif » pour reprendre l’intéressante expression de l’OCI, s’il y avait lieu de se provocanté et de s’offensivé pour si peu, ce serait que l’OCI puisse qualifier Jésus de « prophète » tout en prétendant s’exprimer au nom des chrétiens.

Ce qui n’est en tout cas ni provocant, ni offensif pour l’OCI, ni pour personne d’ailleurs, c’est le jeu que l’on trouve encore sur le site du fabricant, élégamment dénommé Operation : Pedopriest, dans lequel un oligophrène quelconque est censé protéger au nom de l’Eglise un prêtre pédophile des ennuis que la Justice ou, plus grave, les médias pourraient lui faire. Certains affreux islamophobes, au nombre desquels je vous prie ardemment de ne pas me compter, en concluraient sans hésiter que pour l’OCI il est moins choquant de soustraire un pédophile à la justice des hommes que de taper sur un autre. Mais je leur laisse l’entière responsabilité de cette conclusion hasardeuse.

(1) Organisation de la Conférence Islamique, organisation intergouvernementale réunissant les pays musulmans et constituant un super groupe de pression islamique à l’ONU et ailleurs. Que dirait-on, soit dit en passant, si les pays chrétiens avaient l’idée, à Dieu ne plaise, de faire la même chose ? La seule existence de cette organisation, et la présence en son sein de pays aussi parfaitement laïcs que la Turquie devrait nous interroger sur la capacité des pays musulmans à entrer de plain-pied dans la laïcité réellement vécue et non seulement simulée comme dans un mauvais jeu vidéo.

20/04/2009

L’étrange leçon de tolérance du professeur Ramadan



L’islam est-il plus « européen » que le catholicisme ?


Dans une tribune parue dans le journal Le Monde du 17 avril 2009, le « professeur d’Islamologie » à « Oxford-Erasmus » Tariq Ramadan se met très opportunément dans le sillage de Barak Obama pour faire la leçon à l’Europe sur un sujet qui lui tient à cœur : il faut que les Européens « dépassent » leur peur de l’islam, qu’ils se montrent ouvert à l’Autre avec un A si grand qu’on dirait la tour Eiffel, et acceptent ce qui est irréfutable : « la Turquie est européenne », elle a donc vocation à entrer dans l’Union.
Tariq Ramadan vient par ailleurs de publier un ouvrage que l’on a eu le loisir de parcourir, ouvrage intitulé, comme c’est mignon, L’Autre en nous. L’Autre en nous, Autre avec très grand A je vous le disais, et nous avec un tout petit n, et même avec une toute petite haine, mesquine et frileuse, identitaire, quoi. Car nous, du point de vue de M. Ramadan, c’est plutôt vous, c’est-à-dire nous de mon point de vue, les Occidentaux, les Européens de souche, qui se croient enracinés à jamais les benêts, alors qu’un zef bénéfique venu d’Orient vient les mettre sens dessus dessous. Tandis que l’Autre avec son grand A c’est plutôt lui avec un petit l, de mon point de vue, je veux dire. Car c’est bien à « nous » que s’adresse M. Ramadan, son livre est rédigé en français et cite abondamment Kant et le reste de la tradition philosophique occidentale, sans barguigner. A bien le suivre, donc, M. Ramadan s’affuble d’un grand A, puisqu’il est notre autre, et nous affuble d’un petit n, puisque « nous » sommes son autre. Voilà comment rapetisser Autrui tout en paraissant le grandir. Pas mal, non ?

Bon, passons sur ces contorsions identitaro-grammaticales et venons-en au fond.

Dans cet ouvrage, comme dans sa tribune du Monde, on peut constater à quel point M. Ramadan, bien que musulman, sait faire preuve d’une parfaite orthodoxie tolérantiste fort éloignée de l’intransigeance monothéiste que manifeste parfois l’islam, notamment lorsqu’il est incarné par les Frères musulmans dont le professeur Ramadan est, pour dire le moins, un flamboyant compagnon de route. Il faut accepter l’Autre qui est en nous, nous répète le Pr Ramadan dans cet ouvrage, le pluralisme est l’avenir de l’humanité. Ca sert à rien de rester crispé sur son identité, sermonne-t-il encore à l’intention des Européens (plus élégamment que cela je vous l’accorde, mais la substance -toute la substance même- y est), les peuples d’ailleurs, qui d’ailleurs sont d’ici, ont beaucoup à vous apprendre, écoutez-nous, regardez comme nous sommes beaux. On dirait du Ségolène en Afrique. Ces gentils truismes ne manqueront sans doute pas d’attirer au professeur Ramadan de nombreuses louanges. On l’applaudira certainement d’avoir su s’en prendre si audacieusement à l’Europe frileuse et cramponnée à son identité « chrétienne ». L’audace paye toujours de nos jours, surtout, sacro-saint principe de précaution oblige, lorsqu’elle ne prend aucun risque. On admettra peut-être en effet, qu’alors que dans nos kermesses virtuelles que sont depuis toujours les médias les têtes de nègres et autres profils de youpins que l’on renversait autrefois au cours de joyeuses parties de chamboule-tout ont été remplacés par des effigies de Benoît XVI, l’audace consistant à s’en prendre à « l’identité chrétienne » de l’Europe est toute relative. L’audacieux professeur Ramadan, décidément, sait penser dans le sens du vent.

Certains mauvais coucheurs souligneront certainement le manque d’originalité de l’analyse du Pr Ramadan. Ils moqueront même peut-être cette longue suite de clichés bien-pensants lestée de pompeuses références philosophiques qui se contentent de résumer sentencieusement la doxa contemporaine. Disons tout de suite à ces ergoteurs qu’ils ne savent pas ce que c’est que l’originalité. Qu’ils ignorent ce que c’est que de penser librement aujourd’hui. Que le sens du mot originalité a depuis longtemps muté. Car personne -si notre prétention à l’originalité, en ce qu’elle est la marque distinctive de l’individualisme contemporain, se confond avec un conformisme absolu- n’est plus original que Tariq Ramadan aujourd’hui, lorsqu’il professe l’acceptation de l’Autre en soi.

Pendant que l’habile enfonceur de portes grandes ouvertes Ramadan produit des tribunes pour stigmatiser la frilosité identitaire de l’Europe, les populations d’origine extra-européenne en Europe ne cessent d’augmenter. Sur un plan strictement religieux, la population musulmane dans l’Hexagone est passée d’environ 0% au début du XXe siècle à 8 ou 9% de la population totale aujourd’hui. Plusieurs centaines de mosquées sont en cours de construction en Europe. En France, alors que l’on comptait cinq mosquées en 1965, il y a aujourd’hui 2 100 lieux de cultes musulmans. On sait que de nombreuses grandes villes françaises ont aujourd’hui d’importants projets de constructions de mosquées souvent subventionnés par les municipalités elles-mêmes. On compte par ailleurs environ 3 600 conversions par an à l’islam en France, alors que seulement 150 à 200 musulmans (dont beaucoup issus de mariages mixtes) se convertiraient chaque année au catholicisme (la religion encore majoritaire pour quelque temps en France, rappelons-le à tout hasard, ces choses ne vont plus guère soi). Pas évident, à la lecture de ces chiffres de conclure à une « crispation identitaire » de l’Europe. Quel contraste étonnant en effet entre une Europe qui construit et finance des mosquées et qui par ailleurs se fait sermonner par M. Ramadan, voire bien souvent se flagelle elle-même avec enthousiasme, à propos de sa coupable étroitesse d’esprit et sa déplorable frilosité identitaire !

Moins lyrique que le Pr Ramadan, Antoine Sfeir note sobrement dans un ouvrage qui vient lui aussi de paraître, aux éditions Bayard, Chrétiens d’Orient, et s’ils disparaissaient, que « de 30%, la communauté chrétienne est passée à 0,2% de la population turque en moins d’une centaine d’années ». Pourquoi une disparition aussi rapide ? Il semble que l’Etat turc lui-même ne soit pas étranger à ce phénomène saisissant. Comme le souligne Antoine Sfeir, « bien que se déclarant pays laïc, la Turquie apparaît comme un des pays musulmans les plus rétifs à l’aménagement d’espaces de liberté d’expression pour les chrétiens ». Sans même parler des violences physiques fréquentes à l’encontre de cette infime minorité de la population, Antoine Sfeir note que « les discours antichrétiens ne sont pas tant le fait des islamistes, mais de la très officielle Diyanet, l’organisme chargé de gérer le culte musulman ». C’est donc à une discrimination organisée par l’Etat turc lui-même que les chrétiens doivent faire face en Turquie. Pendant ce temps, je l’ai déjà noté, plusieurs centaines de mosquées sont en construction en Europe occidentale. La situation difficile des chrétiens en Turquie (et ailleurs dans le monde musulman, sans même évoquer la situation tragique des chrétiens en Irak, deux chrétiens viennent par exemple de se faire tuer à la sortie de la messe de Pâques en Egypte) ne mérite pas un mot de commentaire de la part de Tariq Ramadan dans son appel aux Européens à ne « pas se laisser aveugler par leur peur de l’islam ». M. Ramadan voit même dans la Turquie un « médiateur naturel » entre le monde musulman et l’Europe. « Médiateur naturel » donc, un pays qui persécute ses propres minorités ? S’agit-il pour les autres pays musulmans de prendre exemple sur la Turquie ? Si c’est le programme que le professeur d’Islamologie Ramadan a en tête, il faut qu’il sache que celui-ci s’accorde mal à la guimauve tolérantiste qu’il nous sert par ailleurs dans le gros pensum qu’il vient de publier.

De fait, un argument fort en faveur de l’adhésion à l’Union Européenne de la Turquie réside justement dans le sort qui serait fait aux minorités religieuses de ce pays en cas d’adhésion à l’UE. On peut penser, c’est en tout cas ce qu’espèrent les chrétiens turcs eux-mêmes, qu’une adhésion à l’UE contraindrait le gouvernement turc à mieux défendre ses minorités religieuses contre l’intolérance dont fait preuve aujourd’hui une partie de la population ce pays à leur égard. De cela, pas un mot de la part du donneur de leçon Ramadan. L’idée même qu’une adhésion à l’Europe de la Turquie pourrait être l’occasion d’une « décrispation » identitaire de ce pays ne lui vient même pas à l’esprit.

Mais au fond, Tariq Ramadan a peut-être raison. A constater à la fois les difficultés que connaît l’Eglise catholique aujourd’hui en Europe occidentale, le développement relativement harmonieux de l’islam dans nos pays, et la disparition quasi-complète du christianisme dans ce vieux pays européen qu’est selon lui la Turquie, faut-il conclure, pour la plus grande joie du Pr Ramadan sans doute (1), que l’islam est mieux adapté à l’Europe contemporaine que la vieille religion catholique dont le seule vertu semble être de servir de défouloir à tous les bien-pensants du siècle ?

(1) Voici ce qu’on peut lire à l’entrée Occident d’un « glossaire » qui se trouve sur le site de Tariq Ramadan. « La résistance à cet Occident sécularisé, marchand, inculte, la seule résistance organisée provient de l’Islam, qui est d’une certaine façon inassimilable. Cette résistance constitue peut-être une chance pour l’humanité face au polythéisme d’aujourd’hui qui est l’argent, le pouvoir, la technique, le sexe, la violence, le bruit, la négation astucieuse ou brutale de toute spiritualité. Il est trop simple de dire : l’Occident contre l’Islam. Le monde musulman manifeste aujourd’hui, il est vrai, une résistance forte et quasi générale. Mais il n’est pas seul contre tous et les femmes et les hommes de conscience et de bonne volonté ne manquent pas dans les deux sphères de civilisation. Etre contre l’Occident, cela ne veut pas dire grand chose. Etre contre les excès de l’Occident et de sa violence symbolique, quant au modèle de vie qu’il veut imposer, me paraît un indice de bonne santé spirituelle, intellectuelle et morale que beaucoup expriment aujourd’hui. Les alliances constructives sont possibles, somme toute elles sont impératives. »
Les alliances « constructives » entre un Islam, "seule résistance organisée" à l’Occident, et ceux qui par ailleurs critiquent les excès de l’Occident, n’est-ce pas une formation quelconque du fameux axe rouge-brun-vert que le Pr Ramadan appelle ici de ses vœux ? Par ailleurs, à en croire M. Ramadan, la propre religion des Européens, je veux dire leur religion historique, majoritaire, la source principale de leur culture et d’une bonne part de ce qui leur reste de spiritualité, je veux dire le catholicisme, n’a aucune place dans l’affrontement qui se dessine selon lui entre les idoles de l’Occident, argent, pouvoir, technique, etc, et l’islam lui-même.
Sympa, non, comme perspective ?

08/04/2009

La position de la missionnaire


Quand Ségolène bat sa coulpe sur la poitrine de Nicolas, il faut que l’Afrique jouisse.
Dans des temps obscurs pas si lointains mais qui seront bientôt heureusement parfaitement révolus, nos Pères blancs allaient en Afrique donner des leçons aux Africains. Aujourd’hui que la lumière des temps nouveaux brille sur le monde, c’est Ségolène Royal, notre blanche Mère du Poitou, qui va en prendre à Dakar. Le contraste est saisissant. On reste dans le catéchisme, bien sûr, mais ce n’est plus du tout la même religion. Certes, comme les Pères blancs d’antan, la blanche Mère du Poitou est une missionnaire, mais sa position est très différente, et autrement efficace pour donner du plaisir aux Africains. C’est bruyamment repentante, ostentatoirement humble que notre blanche Mère atterrit sur le continent noir qui lui tend les bras. D’autant plus humble et repentante d’ailleurs que c’est des crimes d’autrui qu’elle vient s’accuser. Car Ségolène demande pardon, pardon, pardon, à l’Afrique, mais elle, bien sûr, plus blanche que la plus blanche colombe, n’a personnellement rien fait à personne. De quoi s’excuserait-elle d’ailleurs? La vieille culpabilité judéo-chrétienne, on en a soupé. Les coupables, c’est bien connu, ce sont les autres. La Vestale Ségolène quant à elle, se contente de tenter de réparer les dégâts, sans mettre les mains dans le cambouis, c’est trop salissant.

Car c’est par la seule grâce de la virginale blancheur de sa conscience immaculée que notre blanche Mère du Poitou peut le faire. Yes, she can. Nous croyons en sa bonne étoile et aux vertus thérapeutiques des mots, de ses mots lumineux à elle, qui éclipseront à jamais d’autres mots offensants. Les blessures de l’Histoire, sa parole inspirée les refermera. Quelle grâce magnifiquement discrète, quelle flamboyante humilité ! A mille lieux de vouloir utiliser l’Afrique à de viles fins de politique intérieure, notre blanche Mère est venue du Poitou annoncer sur sa terre natale la bonne nouvelle de la fin de l’Histoire avec une grande hache! Que dis-je, la bonne nouvelle, les bonnes nouvelles ! Car l’autre bonne nouvelle, c’est que la bonne nouvelle, c’est elle ! « Le temps de la réconciliation », et le temps de Ségolène sont arrivés de conserve ! Les multiples et obscurs conflits qui meurtrissent encore aujourd’hui l’Afrique, ce sont des points de détails ridicules à l’aune de ce nouvel évangile ! Ségolène a déclaré unilatéralement la fin des hostilités, et le monde ferait bien de s’y conformer. Ce n’est pas parce que notre passé est peuplé de crimes atroces et que notre présent est bien troublé que notre avenir ne sera pas lumineux, ségolénien et ségoléniste. Nul besoin d’attendre le retour hypothétique d’un hypothétique messie dans un avenir qu’on ne maitrise pas. Non ! L’avenir si désirable, c’est notre blanche Mère elle-même qui l’incarne en même temps que l’Afrique. Pour parvenir à ses nobles fins, Ségolène, prête à tous les sacrifices, ne reculera devant aucune flatterie en Afrique. L’Afrique qui a tant appris au monde. La rationalité grecque, les droits de l’homme et du citoyen, la vérité scientifique (1), excusez du peu, c’est elle avant tout le monde et c’est aussi Ségolène plus que tout le monde, qui opportunément née sur ce continent, a su s’imprégner de cette terre d’élection, et s’est ainsi trouvée intimement investi d’une divine mission. Obtenir l’absolution de l’Afrique pour tous les crimes commis par l’Europe depuis la nuit des temps mérite bien que l’on revisite l’Histoire à son aise. Pardon, pardon, pardon encore pour l’Europe, la vile Europe, l’obscur et maléfique Europe, et merci, merci, merci encore à l’Afrique, la lumineuse Afrique du soleil et des droits de l’homme.

Et l’homme blanc dans tout ça ? L’homme blanc, qui n’a évidemment rien à voir avec notre blanche Mère, est un esclavagiste, un colonisateur, un exploiteur qui prétend encore aujourd’hui donner des leçons au fier peuple noir auquel il doit tout. L’homme blanc est un méchant, et ce n’est pas parce qu’il a gagné l’élection présidentielle qu’il a le droit de parler au nom de la France. La vraie France, la France repentante, la France qui déteste son passé, bref, la France d’aujourd’hui, et surtout la France de demain, c’est notre blanche Mère qui l’incarne.

Le père blanc et l’homme blanc iront quant à eux moisir tranquillement dans les poubelles de l’Histoire jusqu’à ce que mort ou rédemption s’ensuive.

(1) Certains obscurs et poussiéreux chercheurs, qui le nez dans leurs livres resteront à jamais imperméables aux exigences cathartiques de la modernité en marche trouveront approximatives et peut-être même comiques certaines références historiques de notre bonne Mère à tous. Ils estimeront par exemple que la Charte du Mandé, parce qu’elle nous est parvenue du fin fond des siècles par voie orale n’est guère recevable sous la forme droit-de-l’hommiste que lui donne Ségolène dans son lumineux discours. Certains très mauvais esprits trouveront même qu’il y a une forme de résurgence spirituelle du colonialisme à plaquer sur l’Afrique d’il y a huit siècles des catégories telles que les droits de l’homme qui sont nés dans un contexte bien précis en Occident il y a moins de trois cents ans. A ces mauvais coucheurs, que de toute façon personne n’écoute, nous prescrivons trois Mater Noster, et deux Ave Segolena, et qu’on n’en parle plus.