"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

13/06/2008

Bouteflika convertit de force un prix Nobel


« Nulle contrainte en religion » (Le Coran, Sourate 2, Verset 256)

Soucieux de se présenter comme le dernier recours d’une nation menacée dans son intégrité par de fantasmatiques hordes de missionnaires chrétiens aux services d’obscurs intérêts étrangers, le président Bouteflika s’est découvert depuis quelque temps une vocation de prêcheur islamique. Dans la lignée des discours des islamistes, ses propres discours font de plus en plus souvent référence aux vertus pacificatrices et civilisatrices du Coran et de Mahomet, comme à la nécessité pour le monde de recourir à l’islam pour éviter la catastrophe. Plus prosaïquement, et comme le note la sociologue Leïla Babés, Bouteflika fait l’éloge du Prophète pour légitimer sa propre action politique.
Un tel alignement sur les thèses des musulmans radicaux, dans le contexte d’une politique de « réconciliation nationale », pourrait cependant être considéré comme une reddition pure et simple de l’Etat algérien devant la pression islamiste, comme le note Le Figaro du 9 juin 2008. Ce rapprochement marqué avec les islamistes intervient en effet dans la perspective d’un hypothétique renouvellement du mandat présidentiel de Bouteflika en 2009, pourtant limité par des contraintes institutionnelles, et pour lequel il aurait besoin, sinon de leur soutien, au moins de leur bienveillante neutralité.
Porté par la ferveur religieuse caractéristique des derniers venus parmi les dévots, il arrive aussi au président Bouteflika de prophétiser la conversion de l’Occident à la religion musulmane. Pour cela, rien de plus utile que les déclarations de penseurs occidentaux marquant leur sympathie pour l’islam ou leur admiration pour Mahomet. C’est ce à quoi s’est livré le président algérien le 24 mars 2008, lorsqu’il prononça un discours tout entier consacré à la gloire de Mahomet lors de l’ouverture de « la 9e Semaine nationale du saint Coran » (une semaine consacrée, en pleine période de persécutions antichrétiennes, à l’islamisation d’un pays qui en a bien besoin avec 99% de sa population qui se déclare de confession musulmane), et truffé de références à des citations d’auteurs occidentaux faisant l’apologie de l’islam. Mais encore fallait-il que ces citations soient exactes.
Car lors de ce discours le président Bouteflika a malencontreusement mis dans la bouche de l’écrivain irlandais George Bernard Shaw (prix Nobel de littérature en 1925) une déclaration à la gloire de l’islam et de son prophète dont l’authenticité est très douteuse :
« Je citerai, à titre d’exemple, l’inénarrable penseur et écrivain George Bernard Shaw qui avait dit : "J’avais prédit que la religion de Mohamed sera acceptée en Europe dans un futur proche. L’islam était présenté au Moyen Age dans la plus abjecte des expressions, soit par ignorance ou en raison du fanatisme inique, l’on incitait à haïr Mohamed et à haïr sa religion ! Mohamed doit être nommé le sauveur de l’humanité, beaucoup de mes compatriotes se sont convertis à l’islam. Je pourrais même dire que l’orientation de l’Europe vers l’islam a commencé et je dirai, encore, que l’Europe commencera, avant la fin du XXIe siècle, à se référer à l’islam pour résoudre ses problèmes !" » (Traduction « non officielle » proposée par le site de la présidence algérienne à l’adresse suivante : http://www.el-mouradia.dz/francais/Discours/2008/03/D240308.htm, 24/03/2008, visitée le 10/06/2008).
On trouvera ici une discussion éclairante sur l’authenticité de cette citation qui constitue en fait l’agrégation de différentes citations favorables à l’islam prêtées à Shaw. Ces citations sont très vraisemblablement fausses, forgées presque de toutes pièces par un ou plusieurs prosélytes musulmans quelconques il y a quelques décennies, soucieux de trouver des apologistes de la religion musulmane chez les intellectuels occidentaux non convertis (Shaw était un socialiste qui avait une position très ambiguë sur la religion, mais ne pouvait en aucun être considéré comme un musulman). Elles circulent aujourd’hui sur Internet, essentiellement sur des sites islamistes. Elles sont également reprises dans quelques livres de propagande islamique, mais par aucun ouvrage écrit par les spécialistes universitaires de Shaw (une visite sur Google Books le prouve, recherche « Shaw islam »). Selon les références pseudo-universitaires fournies par les sites islamistes en question, ces déclarations seraient pour une part au moins extraites d’un premier volume, numéro huit (1936) d’une revue publiée à Singapour, The Genuine Islam, dont ni la bibliothèque du Congrès aux Etats-Unis, ni le site de recherche des universités françaises Sudoc ne gardent la trace.
Avec le discours de Bouteflika ce faux a donc reçu les honneurs d’une onction présidentielle en Algérie. Il n’en reste pas moins un faux.
Il existe néanmoins un fondement réel à cette citation erronée. Shaw marque souvent dans ses écrits une certaine admiration pour la force de caractère de Mahomet et, surtout, a mis dans la bouche d’un des personnages d’une de ses pièces (Getting Married, 1908) la prophétie suivante : « je pense que l’Empire britannique adoptera une forme de mahométisme réformé avant la fin de ce siècle [le XXe] ». Cependant, outre le fait qu’il est difficile en toute rigueur exégétique de considérer comme étant l’opinion de l’auteur une phrase prononcée par un de ses personnages, on peut remarquer que la prophétie a dû être amendée pour satisfaire à un critère minimum de crédibilité. Une fois le XXe siècle écoulé, il a bien fallu se rendre à l’évidence : non seulement l’Empire britannique n’avait pas survécu au XXe siècle, mais encore ce qu’il en reste n’a pas jugé bon d’adopter une quelconque version, même réformée, de « mahométisme ». C’est pourquoi cette citation d’un personnage de Shaw devient, dans la bouche de Bouteflika et des islamistes dont il s’inspire, une prophétie sur l’avenir de la religion qui n’a plus qu’un lointain rapport avec ce qu’elle était à l’origine.
Cette conversion sauvage d’un prix Nobel irlandais à l’Islam pourrait être considérée comme parfaitement anecdotique si elle ne s’inscrivait pas dans un contexte de persécution des chrétiens en Algérie. A la suite de l’adoption, le 28 février 2006, d’une loi visant officiellement à donner un cadre juridique aux religions non musulmanes en Algérie, les églises chrétiennes (une minuscule minorité de 11 000 personnes selon les autorités algériennes elles-mêmes, essentiellement en Kabylie, qui serait donc bien en peine de nuire, comme le prétend le pouvoir, à l’unité de la nation algérienne) sont aujourd’hui soumises à des tracasseries administratives et policières de toutes sortes. Des prêtres, des pasteurs et des fidèles sont systématiquement surveillés et parfois arrêtés arbitrairement, telle que par exemple Habiba Kouider, jugée pour prosélytisme alors qu’elle se contentait de transporter quelques bibles et de la documentation religieuse dans un sac. En vertu de la loi adoptée en 2006, il est tout simplement aujourd’hui interdit aux chrétiens de se réunir librement au domicile de l’un d’eux pour parler de religion. Il leur est également interdit ne serait-ce que de s’entretenir avec un musulman sur des questions religieuses. Cela pourrait tomber sous le coup de l’article 11 de la loi en question selon laquelle celui qui « incite, contraint ou utilise des moyens de séduction [sic] tendant à convertir un musulman à une autre religion », ou encore celui qui « fabrique, entrepose, ou distribue des documents imprimés ou métrages audiovisuels ou par tout autre support ou moyen qui visent à ébranler la foi d’un musulman » se voit puni d’une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison.
C’est aujourd’hui sur le dos des chrétiens algériens que s’effectue la fameuse « réconciliation nationale » entre l’armée et les islamistes. Dans un schéma parfaitement girardien, c’est une minorité accusée de tous les maux qui est chargée, en prenant sur elle tous les péchés de la communauté (car la guerre civile en Algérie, est-ce les chrétiens qui l’on menée ?), de rétablir l’unité de la communauté. Un bouc émissaire. Dans le cas de l’Algérie, les chrétiens sont des coupables idéals. Ils peuvent facilement être soupçonnés de trahir et de diviser la patrie au moment où la réconciliation est à l’ordre du jour. L’islam est religion d’Etat en Algérie et le Premier ministre Belkhadem a même récemment déclaré que « le Coran [était] la seule Constitution de la société algérienne ». Ils sont aussi accusés de ne se convertir que pour l’argent (les convertis étant accusés par exemple de se vendre aux missionnaires étrangers pour 1000 dinars tous les vendredis ou d’abandonner l’islam pour obtenir des visas pour la France), et de bien d’autres maux encore. Il faut lire à ce propos la revue de la presse algérienne réalisé par le site http://collectifalgerie.free.fr/fr/. C’est édifiant.
Il est d’autant plus facile pour le pouvoir de s’en prendre aux chrétiens qu’il s’agit d’une partie de la population algérienne dont l’arabité pose question (les chrétiens sont en majorité des Kabyles), et qu’elle n’est pas, contrairement aux responsables de la violence dans le pays, les islamistes et l’armée, en mesure de se défendre. La perfection du schéma girardien pour le cas qui nous occupe est troublante. Seules la pression internationale et l’intervention du Vatican sont susceptibles d’enrayer cette mécanique diabolique, et de s’opposer ainsi à l’unanimisme nécessaire pour que la réconciliation violente sur le dos d’un bouc émissaire puisse se produire.
Je dois à la vérité de préciser que l’Eglise catholique, sans doute effrayée par la concurrence des églises évangéliques, a d’abord vu d’un bon œil l’adoption de cette loi qu’elle considérait comme un moyen de pacifier à la fois les relations entre les différentes confessions en Algérie et les relations de l’Eglise avec le pouvoir, en leur donnant un cadre institutionnel. Il lui a fallu récemment déchanter, avant de réagir, après la condamnation d’un prêtre, Pierre Wallez, à de la prison avec sursis et d’un médecin à de la prison ferme (réduit à de la prison avec sursis en appel) pour avoir prié avec des migrants chrétiens camerounais vivant dans des conditions difficiles à la frontière algéro-marocaine (et de les avoir soignés, quelle horreur, avec des médicaments appartenant à l’Etat).
On constatera aussi que la volonté d’apaiser les choses mène parfois à des compromissions honteuses, telle cette tribune, signé par le Père Christian Delorme dans le journal Le Monde, selon laquelle « il ne faut pas traiter par le mépris », la « sensibilité algérienne », comme c’est délicat, qui s’exprime dans ces persécutions contre les chrétiens. Par le mépris certainement pas, mais avec courage, en appelant les persécuteurs par leur nom, et en défendant autant que possible les chrétiens attaqués, quelle que soit leur église.

03/06/2008

L’illusion « modernocentrique » ou la culture de l’anorexie



« Prenez et mangez-en tous. Ceci est mon corps. »

Au moment où la flambée du prix des denrées alimentaires trahit peut-être notre inquiétude secrète à l’idée que nous dépendions d’une entité aussi abstraite que le marché pour un acte aussi concret que celui de se nourrir, je ne saurais trop recommander à l’hypothétique lecteur l’achat et surtout (précisons-le, on ne sait jamais) la lecture d’un petit ouvrage que René Girard vient de publier aux Carnets de L’Herne. Il s’agit de la traduction d’un texte paru en anglais dans la revue girardienne Contagion (Vol.III, printemps 1996) intitulé Anorexie et désir mimétique. Ce court texte, agrémenté d’une intéressante introduction de Marc Anspach et d’un entretien avec l’auteur (qui nous glisse au passage une savoureuse remarque sur notre président considéré comme un trophy husband de sa maigrichonne épouse), nous délivre quelques douloureuses (mais néanmoins succulentes) vérités sur l’époque dont personne ne saurait se passer.
L’aspect le plus profond et le plus intéressant du texte de René Girard réside sans doute dans sa mise en lumière des sources culturelles de l’anorexie contemporaine. L’épidémie d’anorexie qui se développe aujourd’hui aux quatre coins de la planète occidentalisée constitue une illustration et une radicalisation du mensonge romantique que l’auteur a magnifiquement analysé dans son ouvrage intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, publié en 1961. René Girard remarque en effet que le refus de s’alimenter est déjà présent sous la forme du jeûne ascétique chez certains « héros romantiques » tels le Julien Sorel de Stendhal, l’adolescent de Dostoïevski et, bien sûr, le champion de jeûne de Kafka. Il s’agit pour ces héros modernes d’exposer par le jeûne leur indépendance absolue à l’égard d’autrui. Cette indépendance ou encore le fait de prétendre désirer spontanément et par soi-même et non selon ce que me désigne l’autre, constitue selon René Girard l’essence d’un mensonge romantique qui est d’une puissance telle que seul l’art de certains grands romanciers en vient parfois à bout.
Grâce à une volonté de fer, les jeûneurs romantiques cherchent à dominer autrui en abolissant toute forme de dépendance à son égard. Qu’est-ce qui manifeste mieux notre dépendance à l’égard d’autrui et du monde que notre besoin de nous sustenter ? Le repas est l’acte social par excellence, à la fois dans sa forme (collective) et dans sa substance (partagée). Plus précisément encore, le repas familial constitue le moment privilégié de l’échange, le lieu de la réunion et de la mise en commun du monde. Le repas est littéralement une ingestion du monde. Nous ne sommes au fond composés de rien d’autre que de ce que nous ingérons, et ceci est particulièrement vrai et frappant dans le monde chrétien qui institue le rite de l’eucharistie au cœur de toute vie sociale et spirituelle.
En refusant de s’alimenter, les héros romantiques entendent démontrer que le monde leur est étranger et qu’ils sont étrangers au monde, qu’ils sont en quelque sorte d’une essence surhumaine, immatérielle. Il s’agit au fond d’une forme radicale, démocratisée et parfaitement séculière de la vieille hérésie gnostique qui dénie toute valeur au monde terrestre. Les héros romantiques prétendent se suffire à eux-mêmes et n’être rien d’autre qu’eux-mêmes. Comment mieux faire savoir au monde entier qu’on lui est supérieur sinon en lui démontrant qu’on ne saurait en dépendre de quelque façon ? En refusant de manger, l’adolescente anorexique cherche à attirer sur sa personne l’attention de la petite communauté attablée. D’une certaine façon, elle prend la place de la nourriture consommée, qui, dans un repas normal (ritualisé), focalise l’attention de ceux qui y participent, et qui n’est autre, dans une perspective girardienne, que la victime sacrificielle. C’est ainsi que l’anorexique, en paraissant se détourner des autres, se jette de la manière la plus rivalitaire qui soit dans le jeu on ne peut plus social de la concurrence des victimes qui aujourd’hui fait rage dans les secteurs les plus improbables de la société.
Le héros romantique travestit sa douloureuse dépendance envers autrui en une affectation d’indépendance absolue. De la même manière que la fascination pour autrui est le versant caché du mensonge romantique, la boulimie est le versant caché de l’anorexie. La fascination qu’entretient l’anorexique pour la nourriture se révèle lors de ses phases de boulimie auxquelles elle s’abandonne lorsque la faim qui la tenaille vient à bout de sa volonté, quitte à se faire vomir ensuite.
En prétendant prendre la place de la victime, l’adolescente qui refuse le repas qu’on lui propose dynamite de l’intérieur un des derniers rituels qui paraissaient encore naguère tenir la route, celui du repas familial pris en commun. Ce n’est donc pas du côté du vieux « patriarcat » ou même de dysfonctionnements plus contemporains de la famille que sont à chercher les causes profondes des désordres alimentaires contemporains, mais bien dans une pathologie sociale qui concerne la société tout entière.
Nous aurions torts en effet d’incriminer les anorexiques en particulier. De fait, selon René Girard, c’est notre culture dans son ensemble, ou ce qu’il en reste, qui a progressivement sombré dans l’anorexie mentale. Les premiers symptômes se sont manifestés dans la « haute culture » et ne cessent de se développer dans la société. Le minimalisme artistique et la répudiation des anciens sont à l’art ce que l’anorexie est à la gastronomie : un fossoyeur. Même le culte de la nouveauté à tout prix qui a longtemps régné est aujourd’hui complètement à bout de souffle. Lui succède une surenchère de références à l’art ancien et de réappropriation des vieux schémas qui pourraient laisser croire à un retour en grâce de l’art classique. Mais c’est à la manière des boulimiques que les artistes d’aujourd’hui se jettent sur l’art des anciens, à mille lieux « de la pieuse et patiente imitation des classiques (p. 86) ». C’est pour cela qu’ils paraissent régurgiter presque immédiatement ce qu’ils ont ingurgité sans y penser, et que leurs œuvres disparaissent presque sans laisser de traces.
Girard parle d’une « illusion "modernocentrique" » à propos de notre époque qui pare ses préjugés en faveur de la maigreur du beau nom de science et méprise les époques qui l’ont précédée (et leur goût des formes rondes) au nom d’une norme rationnelle qu’elle incarnerait. Cette illusion « modernocentrique » n’est rien d’autre que l’une des formes particulièrement antipathique et vaniteuse de la culture contemporaine de l’anorexie. Tout ceci serait anecdotique si la culture n’était la substance même du monde qui nous entoure. Notre époque prétend se passer de tout ce qui n’est pas elle et croit ainsi se voir si belle en son miroir, sans risque jamais d’être contredite, sinon par sa propre mort, dont le reflet est chaque jour plus perceptible.
Mais laissons à ce propos le dernier mot à René Girard lui-même.
« Si nos ancêtres pouvaient voir les cadavres gesticulants qui ornent les pages de nos revues de mode, ils les interpréteraient vraisemblablement comme un memento mori, un rappel de la mort équivalent, peut-être, aux danses macabres sur les murs de certaines églises médiévales. Si nous leur expliquions que ces squelettes désarticulés symbolisent à nos yeux le plaisir, le bonheur, le luxe, le succès, ils se lanceraient probablement dans une fuite panique, nous imaginant possédés par un diable particulièrement malfaisant (p. 87). »

Rami Al Jamarat sur France 2



Lorsque les islamophiles passent à l’acte.


Un croyant comme moi devrait se réjouir. Alors que les émissions religieuses audiovisuelles sont habituellement confinées à des tranches horaires confidentielles, fréquentées presque exclusivement par les plus de 60 ans ou les dépressifs, il fut possible, un samedi soir récent, d’assister sur une grande chaîne d’Etat française et à une heure inhabituelle, lors d’une émission branchouille à souhait, à un long rituel religieux en bonne et due forme, auquel des personnalités médiatiques de plus ou moins premier plan participèrent avec enthousiasme.
Bon, en bonne et due forme, j’exagère peut-être. Disons plus précisément qu’il s’agissait d’une version sécularisée, profane, mais aussi dépoussiérée, festive, jeune (décomplexée et moderne, quoi !), du rituel islamique appelé Rami Al Jamarat, ou la lapidation du diable. Avec, dans le rôle du grand prêtre, ordonnateur de la cérémonie, j’ai nommé Laurent Ruquier. Dans le rôle du sacrificateur, du jeteur de première pierre, j’ai nommé Eric Naulleau. Dans le rôle des « amis » de Job, prodiguant bons conseils à la victime tout en s’assurant qu’elle ne sorte pas la tête de l’eau ni de leur ligne de mire, les seconds couteaux Pascale Clark, Métayer et Bohringer (pardonnez, j’ai oublié les prénoms). Ah c’était du grand art ! Un happening parisiano-oriental comme on n’en voit que trop rarement ! Il fallait voir la vénéneuse Clark, pourtant spécialiste dans ses écrits de l’émotion factice, du pathos surjoué, s’adresser du bout des lèvres, méprisante et glaciale, à sa victime pour lui signifier qu’elle, la victime, ne devait d’être là qu’à son goût du scandale, qu’elle ne participait à ce délicat rituel qu’à la condition d’y jouer le mauvais rôle, celui de la victime expiatoire, coupable d’avoir usé de moyens peu honnêtes pour parvenir à l’exposition médiatique de sa personne. Si ce n’était pas insulter Proust que de comparer un de ses personnages à cette méchante pimbêche je comparerais volontiers cette Clark à claques à la grosse Verdurin lynchant le pauvre Saniette. Autant de délicatesse, autant de volonté de s’attaquer au plus faible tout en se donnant le beau rôle.
Seul Eric Zemmour semblait s’être égaré parmi ces fougueux fidèles de cet étrange culte islamo-médiatique en refusant bizarrement, au nom d’une sacrilège liberté de critiquer les religions, et même (quelle horreur !) de se déclarer islamophobe (1) de se joindre à la foule des jeteurs de pierres. Sans doute en jouant le rôle d’un inefficace avocat qu’on aurait commis ici d’office, permettait-il aux lyncheurs de se lâcher en toute bonne conscience. Sans doute aussi cet obsolète avocat était-il un écho involontaire et lointain du Paraclet, l’esprit de Dieu qui prend la défense des faibles et qui avait encore cours lorsque cette étrange superstition qu’est le christianisme n’était pas tout à fait oublié sous nos latitudes.
A mais j’oubliais ! Qui jouait dans cette joyeuse cérémonie, dans ce Happy Slapping de grands garçons, si caractéristique de notre XXIe siècle, le rôle assez peu enviable de Shaytan, le nom arabe du diable que tout bon musulman se doit de lapider avec ferveur lorsqu’il se rend en pèlerinage à La Mecque? Dans la version franchouillarde du rituel, auquel on pourrait donner le nom bien connu de lynchage médiatique, le rôle du pauvre diable était joué ici par Robert Redeker qui croyait (le naïf) avoir été invité à l’émission de Laurent Ruquier pour parler de son ouvrage qui sort ces jours-ci, intitulé Le Sport est-il inhumain ? Il ne savait pas l’innocent (enfin, façon de parler) qu’il avait été convié à un rituel sacrificiel vieux comme le monde dans lequel il jouerait le rôle à la fois central et peu enviable de victime expiatoire. Un diable idéal, on en conviendra aisément. Celui qui a osé se livrer à une comparaison scandaleuse du bellicisme de Mahomet et du message d’amour du Christ à la suite de Benoît XVI mérite bien de jouer le rôle de victime sacrificielle dans une cérémonie syncrétique d’un nouveau genre, même si, d’une certaine façon, cette cérémonie apportait de l’eau à son irréligieux moulin.

(1) On devrait pouvoir faire admettre aux Français qui ont rejeté leur religion dans les ténèbres extérieures de la croyance privée qu’il est possible sans être considéré comme un raciste de critiquer une religion. Une religion, l’islam ou le christianisme, est (notamment) une idéologie et à ce titre mérite d’être critiquée et discutée. Il ne peut s’agir lorsque l’on fait cela de jeter dans un même mouvement l’opprobre sur un peuple quelconque. Il est possible de critiquer très durement le christianisme sans se faire traiter de raciste. Il devrait être possible de faire la même chose avec l’islam.

16/05/2008

Devenir Français




Où s’en sont allés les enfants de la patrie ? Sur quelle route errent-ils ? Dans quel cul-de-sac tournent-ils en rond ?

Comment comprendre ce sentiment, celui d’avoir perdu ce que je n’ai jamais possédé ? Le grec des anciens et le latin, la liturgie et le dogme. La nef et le chœur, le prie-Dieu et la chaire… Où se trouvent-ils ? Quelles beautés recèlent ces mots que je ne comprends pas ou que je comprends mal ? Que nous disent-ils ? Même pendant l’office, je ne suis pas un fidèle, mais un touriste… Epaté par la luxuriance des formes, la diversité des noms propres. Les scènes des Evangiles, je les déchiffre sur les vitraux comme un enfant de classe préparatoire, la bouche qui bée, le regard vide. J’annone des noms de prophètes qui ne me disent rien.
Ma tradition, dont j’aime me glorifier, en quoi est-elle mienne ? Le supermarché et ses rayons, le pouvoir d’achat et ses aléas, tel est mon domaine, voilà à quoi je suis fidèle. Je gagne et je dépense. J’accumule et j’avale, sans digérer, des livres, des livres, encore des livres. Qui parlent de quoi ? Ecrits par qui et pourquoi ? Toute la vieille réalité, aujourd’hui indéchiffrable, s’est reversée dans de vains exercices de style pleins d’impertinence. Ou dans de la subversion en série, ou encore des critiques acerbes, voire des regards affûtés. Ou aussi dans des portraits sans concession, des fresques iconoclastes, des regards rebelles, des anticonformismes percutants. Ou même dans des récits « insolents » (comment, sans rougir de honte, se déclarer insolent après 30 ans ?), des jeux de massacre jubilatoires. Ou quoi encore ? Tout ça s’écrit et se vend, se lit d’un œil amusé, mais distrait, et fait pourtant la pluie et le beau temps à Paris-sur-Seine. Le président est un rebelle, comme dit M. le Premier ministre. L’anarchiste est couronné et le peuple, obéissant comme toujours, met en scène à coup de Blog et de My Space (et de journalisme citoyen) ses soulèvements virtuels, ses dégoûts et ses indignations numériques, toute cette misérable prose hargneuse et (parce que ?) sans âme.
A quand le point final ? A quand le temps de la lecture attentive, anxieuse ? Quand laisserons-nous la parole à l’auteur plutôt qu’à ses fossoyeurs ?
A quand la lenteur ?
Pendant ce temps, la culture, et LES cultureS (mortel pluriel), et le rire qui continuent. Le décalage et la rage, la distance et l’ironie. Tout ça par cœur, je le récite comme un zombie. Ca ne s’arrêtera jamais. Le fatras d’internet, le chaos audiovisuel, tel est le liquide amniotique dans lequel je baigne comme dans un jus, et dont je n’ai jamais émergé. Je ne veux plus m’approprier le monde, ni maintenant, ni demain. Jim Morrison et Nicolas Sarkozy, même triste combat. Je ne veux plus enfoncer de portes, ni ouvertes, ni fermées. Je veux seulement croire que, grâce aux mots et en deçà des mots, le monde continuera d’exister.
Que reste-t-il ? Finalement quelque chose mériterait d’être préservé ? Des valeurs et des choses conservées ?
La route sur laquelle s’en sont allés les enfants de la patrie, où les a-t-elle menés ? En quelle apesanteur, sur quelle balançoire glissent-ils, légers et futiles ? Vers quelles célestes vapeurs qui les envelopperont tout entiers ?
A la bénigne insignifiance du temps présent comment opposer le dur désir de durer des choses anciennes ? « La fragilité de tout enfin révélée. » Cette phrase me broie le cœur, au fil d’un livre déchirant.
Je voudrais enfin respirer l’air libre de la patrie. M’emplir de l’humus noir, gras et fertile d’une enfance inventée. Ma terre natale, où est-elle ? La terre de mes ancêtres, je n’y comprends rien. Leur attachement à la France, comment serait-il autre chose qu’une superstition ridicule, un provincialisme dépassé, une xénophobie coupable ? La nostalgie qui m’étreint lorsque je descends d’avion, mets enfin les pieds sur la terre ferme à Roissy-en-France, retrouve la douce grisaille parisienne, d’où vient-elle ? Quel sens lui donner ? Le village rassemblé autour d’un obsolète clocher, comme le faire mien ? Comment ne pas l’abandonner ?
Pourquoi ne veux-je plus être un citoyen du monde, acculturé, un affranchi qui fait le malin aux dépens des siens ?
Comment reconnaître ma dette ? Comment devenir franchouillard ? Et même, j’ose le mot, Français, enfin ?

30/04/2008

Mon mois de Mai-68 à moi


A ma mère qui, la pauvre, dut pendant l’Evènement se contenter d’allaiter le jeune monde plutôt que de fuir l’ancien.

Mon mois de Mai-68 à moi
moimoimoimoi
Parce que moi aussi, Mai-68, je le vaux bien.

Face aux vagues incessantes des témoignages lyriques d’anciens et néanmoins glorieux combattants, face au déferlement, lancinant comme une rage de dents, d’analyses aussi répétitives que contentes d’elles, face au tsunami débridé enfin des commentaires sur le Net, mes nerfs ont lâché. Ce flot de paroles libéré, on se serait cru de retour à la case départ. Une vraie cacophonie médiatique et consensuelle, digne d’une AG improvisée place de la Sorbonne, en plus pontifiant et officiel. C’était à croire qu’en voulant liquider l’Evènement, le président avait malencontreusement contribué à alimenter, puis à faire sortir de son lit, le fleuve tranquille de la contestation autorisée.

Tout allait donc recommencer, non pas comme en 40 dans le maquis, il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là, mais comme il y a 40 ans à Nanterre… Je n’en pouvais plus des piles de livres dans les librairies, des reportages exclusifs à la télévision, des discussions de bistrot sur les bouts de trottoirs concédés aux fumeurs, tous consacrés peu ou prou à l’Evènement. Mai-68 sous toutes ses coutures défraichies, sous tous ses angles plus ou moins révolutionnaires. En aura-t-on mangé du cliché et du slogan mal réchauffés mais toujours plus prétendument impertinents et inventifs, de la fantaisie et de la liberté, de l’audace et du goût-de-l’avenir-qui-nous-appartient. C’est des trucs à vous dégoûter à tout jamais du jeune qui sommeille en vous. A vous faire vieillir de vingt ans d’un coup. Et même à vous donner envie d’aller vous fournir en blazer chez De Fursac, et de rentrer sagement chez vous le soir, Le Figaro sous le bras et la serviette Longchamp à la main, ou inversement. Bref, de vous ringardiser illico, et définitivement.

C’est remuant ces considérations déprimantes et reclus dans un mutisme cafardeux que je pensais passer l’anniversaire de l’Evènement. Tout écran éteint et volet clos. Coupé du monde célébrant. C’eut été logique il faut dire, puisque mon Mai-68 à moi, pour ce que je m’en souviens, je l’ai vécu d’une drôle de façon, allongé tout du long et cloitré dans ma chambre. A priori bien peu racontable comme expérience. Pourtant, conseillé par un ami psy, un jeune retraité tenant d’une approche Deleuzo-guattarienne de la déconstruction antioedipienne, rhizomique et pourtant réticulaire du moi, j’ai décidé de guérir le mal par le mal et de m’attaquer moi aussi à la chose. D’accoucher de mon Mai-68 à moi. De le porter en pleine lumière. D’affronter le monstre médiatique et d’en triompher grâce à mon petit, tout petit moi de l’époque. De raconter l’Evènement tel que je l’ai vécu sur le coup. Et d’intégrer ainsi le Léviathan commémorant. Puisqu’au fond, comme me l’a suggéré mon psy, il y a paraît-il autant de Mai-68 que de protagonistes, il ne me semble pas illégitime de vous dire, ce que moi, en ce mois de mai, je fus et je fis. Parce que moi aussi, Mai-68, je le vaux bien. Et il ne me semble pas, à la réflexion, que je doive tellement rougir de ma performance personnelle soixante-huitarde. Jugez-en plutôt !

Comme je vous le disais je passais l’essentiel de l’Evènement allongé, non pas vautré sur quelques chaises et pupitres de Nanterre, mais, plus banalement, dans mon lit. Dans mon petit lit de bébé. Petit, petit. Pourtant il ne faut pas croire que je ne revendiquais pas, que ne réclamais pas, que je ne braillais pas, comme tout jeune qui se respecte devait le faire à l’époque. Que je ne continuais pas le combat, à peine entamé pourtant, pour ce qui me concerne. Je braillais et revendiquais donc beaucoup au contraire, réclamant avec les hauts cris qui s’imposent pitance et attention. M’offusquant des moindres baisses de vigilance parentale, guettant du coin de l’œil la plus courte prise de sommeil intempestive. J’apostrophais même cavalièrement mes deux géniteurs désemparés et inexpérimentés (je suis l’aîné de la fratrie) en les rappelant, par le truchement de cris répétitifs particulièrement perçants et irritants, très caractéristiques du nouveau né, à leurs devoirs parentaux. Je m’érigeais en gardien infaillible et omnipotent de mes droits, et je réclamais, exigeais, sommais. Lorsque je ne criais pas, je dormais ou je mangeais.
En clair, je passais l’essentiel de mon temps à faire ce que font la plupart des étudiants en grève. Sans compter les emmerdements que le bébé comme le gréviste procurent à la communauté. Dans ce domaine aussi j’étais au diapason de la contestation. Il n’y a guère que pour la bagatelle que mes aînés m’en remontraient sans doute, mais c’était largement compensé par les soins attentifs et affectueux que me procuraient mes parents. Toutes mes revendications ont été acceptées sans discussion à l’époque, les étudiants ne peuvent pas en dire autant. J’en ai profité pour offrir au crépuscule de ce beau mois de mai, peu après la fuite du général à Baden-Baden, mon premier sourire à mes géniteurs. Ils en ont été comblés.

Et moi aussi.
moimoimoimoimoiumoimoi
Qui dit mieux ?

16/04/2008

C’est l’hallu finale !



Pour tous mes amis de la conspiration secrète sur Agoravox et ailleurs, avec toute mon affection.

Pour allècher le lecteur potentiel je reproduis en introduction de ce texte un commentaire de ce même article sur Agoravox, le média-citoyen, commentaire apparemment apprécié par les lecteurs qui disait textuellement ceci. "vraiment un article de beauf réac......pouahhh ça existe encore ces abrutis ? piffard ça rime avec pinard". Signé, un certain pyralene, affublé d'un avatar en forme de Nicholson dans Shining. Voilà, voilà.





Conspirationnistes de tous les pays, unissons-nous pour la reconnaissance d’un droit à la vérité alternative ! La conspirationnophobie ne passera pas !



Ah, quel beau pays que la France ! N’est-ce pas ici que l’on s’enorgueillit bruyamment d’être la patrie des droits de l’homme en créant un secrétariat d’Etat spécialement destiné à s’offusquer dès que ces droits sont bafoués, à la condition bien sûr que cela se passe à l’étranger plutôt que chez nous ? Que l’on se permet de donner des leçons de vertu à tous les pays du monde, à condition que cela ne nuise en rien au commerce ? Que l’on crée une « haute autorité » destinée à lutter contre les discriminations, comme si le fait de préciser qu’une autorité puisse être haute n’induisait pas immédiatement qu’il y en aurait de basses, ce qui constitue, n’en doutons pas, une discrimination patente. Comment lutter contre une chose que l’on promeut dans le mouvement même où l’on prétend s’y opposer ? Un tel projet est hors de portée d’un être humain, quand bien même il serait un « hyperprésident » grâce auquel tout serait devenu possible.

Mais nous ne demandons rien d’impossible à notre hyperprésident. Nous lui demandons seulement, mais solennellement que la France agisse conformément à ses principes et à son idéal.

Dans un monde idéal, notre président se battrait pour que l’idéal d’égalité affirmé par la devise de la République devienne une réalité. Pour que les discriminations qui fondent encore les rapports entre les citoyens dans la société française du début du XXIe siècle disparaissent enfin pour laisser la place à des relations définitivement apaisées, où la parole de chacun serait enfin considérée comme l’égale de la parole de l’autre.

Dans un tel monde, un autre monde, chacun serait considéré comme un individu porteur d’une parole qui mériterait d’être considérée pour elle-même. Chacun serait écouté pour ce qu’il a à dire. Pour exprimer SA vérité à la face du monde, et non pas LA vérité. Car la vérité n’est pas une, elle est multiple, diverse, fragmentée, explosée, à l’image, bien souvent, du monde lui-même. Dire que la vérité est une, c’est céder à une double tentation. La tentation catholique au plan religieux, la tentation fasciste au plan politique. Car, au fond, n’est-ce pas l’essence de ce que l’on pourrait appeler le catholico-fascisme que d’imposer à tous et à toutes un critère de vérité qui permet de distinguer, classer, hiérarchiser et, finalement, exclure ? Tuer l’ennemi, excommunier l’hérétique, voilà ce qu’il y a au fond du concept de vérité. La vérité est fasciste parce qu’elle est catholique.

Et qu’est-ce que la vérité unique catholico-fasciste ici dénoncée sinon la vérité officielle (VO) courageusement attaquée sur internet et ailleurs par de sympathiques et pacifiques hordes de conspirationnistes de tous bords et de toutes conditions, dans un joyeux et roboratif bordel ? N’est-ce pas un immense espoir de changement qui se lève avec cette attaque en règle menée contre la VO ?

C’est à propos du 11-Septembre que se déchaîne la bienfaisante fureur de ceux qui veulent dire non au catholico-fascisme, mais ça n’est pas une raison pour oublier que d’autres leur ont montré le chemin. Ce serait trahir notre idéal. Pourtant, a-t-on encore en tête l’inventivité baroque de ceux qui défendirent l’idée hardie selon laquelle Jules César a maquillé son suicide en complot ? Ou ceux qui affirmèrent qu’Elvis Presley, tel un Romulus moderne, n’est pas vraiment mort, mais a été emporté au ciel. Quant aux innombrables meurtres maquillés en suicide, il suffit de se souvenir que beaucoup affirment encore que Kurt Cobain a été tué par Courtney Love, Marilyn Monroe par la CIA ou le FBI (le point reste discuté), sans parler de Jimmy Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, tous victimes de l’ire des conservateurs américains. Rendons hommages à nos prédécesseurs oubliés qui portèrent contre l’édifice de la vérité officielle des coups de marteaux qui sapèrent les fondations de ces tours jumelles que sont le catholicisme et le fascisme aujourd'hui sur le point de s'éffondrer grâce au 11-Septembre 2001.
Ca n’est pas par hasard, n’en doutons pas, que la chute de tours bien concrètes ait pu constituer un écho anticipé de la chute symbolique des deux tours jumelles de la tyrannie que sont le fascisme et le catholicisme. Car, nous le savons, le hasard, l’imprévu, l’inexplicable n’existe pas ! Par plus en tout cas que la vérité officielle.

Frères conspirationnistes, réjouissons-nous, car grâce aux théories du complot en tous genres d’hier, aujourd’hui, c’est l’hallu finale ! Enfin ! La curée approche, l’hallali sonne, ça sent le sapin pour la vérité officielle, qui sera bientôt ensevelie sous un tombereau de vérités alternatives.
Car en (ma) vérité, je vous le dis, il faut faire exploser le concept de vérité officielle, tels les islamistes faisant exploser des avions contre les tours, heu, pardon, je m’égare. La vérité n’appartient à personne, elle doit être partagée entre tous, sans préjuger de son contenu ni de son statut.

C’est pourquoi la Confédération générale des théoriciens du complot et du coup monté (CGTCCM) annonce l’organisation le 11 septembre prochain de la première Conspi Pride qui se tiendra à Paris entre la tour Montparnasse et celles de la Défense.

Je, Florentin Piffard, président et unique membre de la CGTCCM sollicite l’aide des conspirationnistes de tous pays, de toutes origines et de toutes conditions pour, dans un esprit d’égalité absolue, me proposer un ensemble d’événements et de manifestations lors de la première Conspi Pride, propositions qui, toujours dans un esprit d’absolue égalité, seront toutes retenues. Ceux qui ont des idées de slogans et de logo à me soumettre, euh pardon, à me proposer, à m’imposer, comme on voudra, sont remerciés par avance de bien vouloir me le faire savoir par téléphone au 1109200811092008, 1109 centimes d’euros la minute.

Je propose d’ores et déjà, pour ma part, l’organisation de petites expériences scientifiques visant à démontrer que les tours ne pouvaient pas tomber en 15 secondes ni en 20 ni en cinquante, que de toutes façons elles ne pouvaient pas tomber sauf si c’était George Bush qui allumait lui-même la mèche du gros paquet de bâtons rouges de dynamite, comme dans Titi et Gros Minet, où c’est toujours le méchant Gros Minet qui finit par se faire exploser la figure. Bien fait pour lui !

Rendez-vous donc à Paris le 11 septembre 2008 pour la première Conspi Pride et, en attendant, préparons dans la joie et l’allégresse le premier attentat mondial et parfaitement légal contre la vérité officielle, afin de la faire exploser comme elle le mérite en 6 milliards et quelques de petites vérités alternatives fièrement brandies par les petits ego de leurs propriétaires exclusifs.
Ceciéainmaissagekachezbizouasuikilira.
Florentin Piffard

Note : je me suis inspiré de ce qu’écrit Stéphane Osmont dans son roman très amusant intitulé L’Idéologie paru au début de cette année chez Grasset pour établir ma petite liste de certaines théories du complot particulièrement farfelues (p. 131-132). Cette liste ne demande bien sûr qu’à être étoffée.

06/04/2008

Super Jaimie s/Seine



Quand Beethoven rappe pour le troisième âge

Allez, on va se faire plaisir, je vais vous parler d’un vrai scandale. Un de ceux qui font vraiment du bruit. Enfin presque. Le boîtier Beethoven, un système qui vient de débarquer d’outre-manche, émet des ultrasons uniquement perceptibles par les moins de 25 ans. C’est ainsi qu’il fait fuir toute la turbulente jeunesse, et laisse les vieux bien tranquilles entre eux. C’est la charmante et dynamique jeune maman Clémentine Autain qui me l’a appris sur France Culture. La spécialiste de la lutte contre le racisme anti-jeunes m’a dit aussi que ce Beethoven là ne sert à rien d’autre qu’à embêter les jeunes qui se réunissent dans les cages d’escalier, alors que eux, les pauvres, ils ne savent pas où aller pour faire du bruit comme ils l’entendent. Que s’ils cassent tout, à commencer par les oreilles des vieux, c’est parce qu’on ne les écoute pas comme il faut et que non, il ne faut pas leur en vouloir mais qu’il faut plutôt les aider. Enfin j’exagère un peu. Ce qu’elle dit plus exactement Clémentine, c’est que ce qu’ils disent les jeunes, quand ils "dégradent les espaces publics" c’est qu’il faut « reconsidérer la gestion des territoires ».
Si, si, « reconsidérer la gestion des territoires », vous avez bien lu, à défaut d’avoir entendu. Si vous faisiez un peu attention c’est pourtant ce que vous entendriez vous aussi, bandes d’incapables ! Clémentine Autain, elle, grâce à son éternelle jeunesse parvient à saisir le message subliminal qui nous dit que quand on casse un abribus c’est parce qu’on réclame la création d’une commission municipale en charge d’une réflexion sur la gestion des territoires. Prenons-en de la graine, nous autres les durs d’oreille ! C’est qu’elle a l’ouïe fine, Clémentine, surtout quand c’est les jeunes qui s’expriment à leur façon bien à eux. Elle entend des trucs que le commun des mortels n’entend pas. Des ultrasons sans doute. Au-delà des bris de glace, elle distingue un « reconsidérons la gestion du territoire ! », ou encore quand un jeune fracasse une boite aux lettres dans un hall d’immeuble, elle entend clairement « promouvons le dialogue ! », et aussi, quand il saccage une cabine téléphonique elle perçoit distinctement un « recrutez des intervenants pour prévenir et gérer les conflits ! ». Elle est trop forte, Clémentine. C’est Super Jaimie sur seine. Elle sait qu’il faut savoir tendre l’oreille bionique pour entendre les cris de souffrance de notre jeunesse désemparée, et que ça n’est pas avec la répression ou avec un truc qui s’appelle Beethoven qu’on va y arriver. Et que le pauvre Beethoven, le vrai, s’il entendait ça (y’a pas de risque vous me direz), sûrement qu’il se retournerait dans sa tombe. Le pauvre lui aussi, même s’il n’est pas jeune. Moi je lui donne bien raison à Clémentine, quand elle dit que c’est un scandale ! Au fait, puisqu’elle m’entend sûrement, j’espère que ça la dérange pas si je l’appelle Clémentine, mais elle ressemble tellement à ma délégué de classe de terminale qui organisait les virées à Paris pour lutter contre Devaquet entre le Mc Do et le ciné que j’ai l’impression que c’est une vieille copine. Enfin vieille, je déconne, Clémentine n’est pas vieille, elle est éternellement jeune et fraîche, c’est un axiome de base de la vie politique parisienne.
Mais moi qui suis bientôt vieux et qui ne peux donc plus rien entendre à ce que nous font savoir pourtant très distinctement les jeunes, je me suis dis après avoir entendu ça que j’allais quand même participer et essayer d’entendre ce que nous disent les vieux avec leur Beethoven. Comme si j’avais été élu délégué de classe en même temps que Clémentine, elle en charge des jeunes, et moi en charge des vieux. Une super équipe qu’on aurait fait ! J’étais tellement fier de mon idée, que j’ai pris mon rôle rudement au sérieux. D’abord, j’ai lu tout Bourdieu en abrégé, et même Laurent Mucchielli, et ensuite je me suis concentré, j’ai tendu l’oreille, et j’ai entendu. Attention, c’est pas du Tokio Hotel !

« Nous les vieux on réclame le droit de faire joujou avec notre petit boîtier. C’est vrai ça, écoutez-nous un peu, nous aussi ! Pourquoi toujours et d’abord les interdits, toujours et d’abord la répression ? Si au moins c’était pour tout le monde la répression ! Mais non, pas du tout ! Y’a du favoritisme dans la république ! Le rap, il est interdit, lui ? Les jeunes est-ce qu’ils ne nous assourdissent pas avec leur rap poussé à fond ? Soi-disant qu’on les écoute jamais assez et qu’il faut qu’ils s’expriment pour nous jeter à notre face toute ridée tous les trucs qu’ils ont sur le cœur ! Vous croyez que c’est supportable pour nous toute cette expression de jeunes ? Que ça nous fait pas fuir dans les dix minutes ? Détaler aussi vite que nos vieilles guiboles nous le permettent. Eux les jeunes ils peuvent se tirer vite fait dés qu’ils entendent notre Beethoven. Ils devraient s’estimer heureux de s’en tirer à si bon compte ! Bon d’accord, il faut qu’ils s’expriment, admettons ! Et pourquoi pas nous, alors ? On dirait que mai 1968 n’est même pas passé par là ! Que l’égalité républicaine c’est pour les chiens. On n’a pas fait la révolution pour rien quand même ! Pourquoi nous les vieux nous n’aurions pas le droit de gueuler à la face de la société, à notre façon authentique à nous, toute la rage qui nous habite ? A coup d’ultrasons ? C’est pas de la musique, les ultrasons ? Qui c’est qu’a dit ça que je saisisse la HALDE ? Et en plus pourquoi nous on aurait pas le droit de se réunir entre vieux, loin des jeunes, pour préserver notre pudeur et nous dire des trucs de vieux qui ne regardent personne, et surtout pas les grandes oreilles indiscrètes des jeunes ? C’est quoi nos endroits pour nous réunir ? L’hospice, c’est ça ? Avec plein d’aides-soignantes de moins de quarante ans qui nous tourne autour et qu’on même pas entendu parler de 1968 ? Et pourquoi pas la MJC ? »

Terrible, non ?

J’en suis arrivé à la conclusion mûrement réfléchie que la volonté des vieux de casser les oreilles des jeunes avec leur Beethoven n’était au fond qu’un cri de détresse. Le signe d’un profond désarroi sociétal qu’il s’agit d’abord d’ENTENDRE. Etant donné la nature de l’objet du délit, ça ne devrait pas être trop difficile. Les vieux vivent comme une discrimination insupportable cette ouïe ultrafine des jeunes. Pour eux c’est un scandale qui est trop longtemps resté caché. Une omerta assourdissante. Un tabou. Une conjuration du silence. A briser d’urgence. Au fond, la prétendue violence de Beethoven n’est que la réponse à une violence première qu’on leur a faite. Et l’on sait qu’il n’est de meilleur allié à la violence que le silence. Pour mieux comprendre, écoutons encore la voix de la vieillesse.
Je vous livre ce seond jet tel quel, sans aucune censure, et tant pis pour les délicates oreilles citoyennes qui ne supportent pas l’écho de la violence sociale, elles ont été ménagées trop longtemps.

« On va faire un bruit de tous les diables moi j’vous le dis, nous les vieux. Soit vieux et tais-toi, c’est terminé cette histoire ! On va chevroter à fond les caissons ! Cours camarade, le vieux monde gueule derrière toi ! Y’a pas de raison que ce soit que les autres qu’aient le droit de se plaindre et de faire des teufs jusqu’à des 5 heures du mat’ pour nous empêcher de dormir. Nous aussi on a des droits ! Nous aussi on a le droit, le droit de s’éclater en pourrissant les générations qui nous succèdent ! Pourquoi qu’on devrait crever bien en silence sans faire chier personne, pendant que les autres y s’éclatent dans des concerts de NTM en nous empêchant de dormir les trois petites heures qu’on arrive encore à dormir grâce au Temesta ? A nos âges insomniaques ? Pas question ! Si on doit crever autant que ce soit en faisant chier le maximum de monde ! On a bien le droit de se venger avec nos moyens de vieux ! C’est un droit de l’homme cacochyme et du citoyen plus très frais ! Qu’on se le tienne pour dit ! »
Que conclure ? L’authenticité indiscutable de cette parole citoyenne parle pour elle-même, il me semble. Ainsi à la réflexion, et à l’issue de ce petit exercice d’écoute sociologique et citoyenne, il me semble qu’il est préférable d’attendre avant d’interdire Beethoven. Car l’utilisation de cet outil constitue pour les vieux un mode citoyen d’expression visant à donner un écho maximum à une souffrance d’ordre sociale. A ce titre cette expression se doit d’être encouragée. Et même, pourquoi pas, subventionnée, comme le rap ici ou là. Il me semble qu’il y a quelque chose de néoréactionnaire dans cette façon de réagir par la répression dés qu’un nouveau moyen d’expression citoyen est mis à la disposition de la population par le marché. Les vieux eux aussi ont le droit d’assourdir leurs voisins, comme tout le monde. L’expression citoyenne n’a pas d’âge. Ni même de vecteur privilégié. Beethoven rappe pour le troisième âge. Et c’est très bien comme ça.