"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

17/06/2007

Intelligence collective?

« Quand la haine des hommes ne comporte aucun risque, leur bêtise est vite convaincue, les motifs viennent tout seuls. » Céline, Voyage au bout de la nuit.

Dans la présentation de son projet Agoravox prétend hâter le passage des mass médias aux médias des masses. Mais n’en sommes nous pas déjà aux médias des meutes ?

L’intelligence peut-elle être collective ? Une chose au moins est sûre, c’est que la bêtise, elle, s’accommode parfaitement du plus grand nombre. Elle semble même en faire son triste miel, s’y épanouir comme la mauvaise herbe sur le fumier. Agoravox en a fourni une nouvelle fois la preuve éclatante mercredi 13 et jeudi 14 juin dans les commentaires qui se sont succédés à la suite de l’article intitulé « Politique de regroupement familial : le mensonge ».
Rapidement, sans raison apparente ou intelligible, les calomnies ont succédé aux insultes, les menaces aux rodomontades. Des intervenants parfois mieux inspirés se sont livrés tels de petits coqs à une nanomachie d’autant plus dérisoire que les menaces restaient fatalement virtuelles. Tout cela donnait l’impression d’assister à un remake d’un combat des chefs digne du septième album des aventures d’Astérix le Gaulois, mettant aux prises des protagonistes s’épuisant à échanger des coups qui ne portent jamais.
Avec au bout des doigts le monde entier virtuellement disponible, affranchis par la potion magique Internet des contraintes et des risques inhérents au monde physique, nous nous sentons tout puissants, prêts à en découdre avec nos persécuteurs et adversaires, convaincus que notre point de vue est le bon, que notre éclairage sur le monde ne souffre ni contradiction, ni réplique. Le problème est que nous devons partager cette toute-puissance et cette conviction avec tous les autres internautes, logés exactement à la même enseigne que nous. La rencontre de tous ces petits dieux dérisoires offre le spectacle d’une sorte d’Olympe virtuelle et déroutante, où la violence, aussi déchaînée soit-elle, est un peu ridicule parce que purement théorique.
Agoravox mériterait ainsi d’être rebaptisée Agorabox, voire Charivarox en tant que lieu de tous les défoulements. Ici, les ripostes narquoises succèdent sans fin aux saillies sarcastiques, les réparties définitives aux répliques assassines. Ici, chacun « poste son commentaire » comme ailleurs on se soulage et, tout fier d’avoir porté l’estocade finale, contemple son œuvre sur l’écran jusqu’à ce que son clone invisible, derrière un autre écran ne vienne détruire cette belle illusion de meurtre parfait en prolongeant une discussion qui depuis longtemps, ne serait-ce que parce que ses parties prenantes devraient avoir un souci plus vif de l’image qu’elles donnent, aurait dû mourir de sa belle mort. Pourtant, notre rêve de toute-puissance a beau se trouver démenti dans les humiliations en chaîne que ces échanges suscitent, il ne cesse de renaître de ses cendres.
Pire encore, ces échanges sans fin se focalisent bien souvent dans des diffamations réciproques et paranoïdes où un seul est accusé de manipuler tout le monde, comme si la nécessité d’identifier un ennemi tangible derrière la foule des rivaux anonymes et insaisissables étaient une nécessité vitale, un peu comme certains ont cru voir la figure singulière du Juif ou du Franc-maçon derrière les foules oppressantes et tentaculaires mises en marche par la modernité. Lorsque notre toute-puissance se trouve contrecarrée, il faut trouver une explication à la mesure de cette toute-puissance. Puisque derrière notre écran nous nous sentons dans un même mouvement tout-puissant et humilié, il faut humilier en retour la toute-puissante fantasmée de l’insaisissable rival.
Tout cela suscite des phénomènes des plus curieux. C’est ainsi que des internautes visiblement accros à la machine accusent leurs doubles de rester branchés « 24/24 et 7/7 » à Agoravox, comme si leur propre misère métaphysique devenait plus acceptable lorsqu’elle était imputée aux autres.
Lorsque nous intervenons sur Agoravox la machine fait écran entre nous et autrui, et c’est ainsi que derrière l’écran les distances non seulement physiques, mais aussi symboliques, s’effondrent. Un peu à la manière des automobilistes à l’abri de leur carcasse d’acier, nous pouvons nous permettre sans risquer l’algarade d’interpeller sans manière, de reprendre et finalement d’insulter autrui. La condition d’une vie en communauté durable entre égaux passe par le souci des formes. L’homme est un animal belliqueux qui ne tient jamais pour acquis ou suffisamment légitimes les différences hiérarchiques qui permettent de contenir la rivalité. Sur Internet ces différences disparaissent et le nivellement généralisé qu’impose la technique (et que d’ailleurs notre esprit démocratique appelle de ses vœux) est source d’une familiarité entre étrangers tout à fait inédite. Cette familiarité permet des échanges d’une vivacité et d’une liberté elles aussi inédites. Mais cette liberté et cette vivacité ont un prix. On sait que lorsque les échanges verbaux entre deux interlocuteurs se font plus rapides, il devient probable qu’ils vont dégénérer. Des échanges d’insultes aux échanges de coups, il n’y a qu’un pas, qu’heureusement Internet nous empêche de franchir. Lorsque nous nous trouvons face à un interlocuteur en chair et en os, mille choses (des préjugés, des peurs, des habitudes), toutes constitutives de la civilisation, nous empêchent de manifester trop clairement de l’hostilité. Un homme hésitera sans doute à s’en prendre à une femme ou à un enfant, mais aussi à un autre homme plus costaud que lui auquel il fera face. Chacun d’entre nous aura sans doute des scrupules à agresser physiquement une personne âgée ou un handicapé, cependant qu’ensemble, dans le monde virtuel, tout devient possible. Les tabous sont levés et il devient envisageable de se livrer tout entier à son irritation. L’hyperdémocratie propre à l’hypermodernité dans laquelle nous vivons ne comprend plus la nécessité des formes communes que sont la politesse, le sens de la hiérarchie et des différences sociales. Ces différences sont vécues comme des entraves à la liberté d’action des individus, comme une modalité de la répression sociale et in fine une négation de la toute-puissance infantile dans lequel le rêve d’Internet nous entretient. Certains ont vu en ce réseau un formidable accélérateur de l’égalisation des conditions. Ce qu’ils n’avaient pas prévu c’était leur propre effroi devant le sentiment d’avoir eu raison.
Nous découvrons à l’occasion de ces misérables foires d’empoigne, où chacun se dégrade au point d’être prêt à insulter un inconnu, la nécessité du maintien des formes civiles dans le commerce avec autrui. Il nous faut aussi reconnaitre les bienfaits que nous devons à une certaine retenue, à une distance symbolique entre notre interlocuteur et nous-mêmes, et dont notre temps hyperdémocratique nous avait fait perdre le sens et le goût.