"Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin." Charles Péguy

14/02/2011

"Et notre indignité cette immuable masse"

Peut-on s’indigner avec dignité ? Si je pose la question ce n’est pas seulement pour faire le malin, mais parce qu’elle se pose. Dans une interview accordée au site phare de la pensée digne ou indigne, on ne sait plus, je veux dire Rue 89, Stéphane Hessel met benoîtement en lien la dignité et l’indignation, comme si au fond l’un et l’autre étaient équivalentes : dans certaines circonstances, rester digne, ce serait manifester de l’indignation. Il cite à l’appui de cette affirmation hardie la déclaration des droits de l’homme, selon laquelle les hommes sont à la naissance égaux en dignité et en droits. Si je peux me permettre en passant une légère critique de nos textes les plus sacrés, ça me semble bizarre, cette histoire de dignité innée de l’humanité. Car à la naissance, à poil, tout rouges et tout visqueux, nous ne sommes « dignes » de rien du tout, c’est-à-dire que nous ne méritons rien. Ce qui nous est accordé l’est en vertu de droits peut-être, mais surtout de ce que nos aînés sont prêts à faire pour nous qui sommes à la naissance de petits êtres fragiles et impuissants, sans dignité aucune car n’ayant jamais rien fait de nos dix petits doigts crispés pour mériter quoi que ce soit. Dire qu’un nouveau-né mérite quelque chose alors qu’il passe son temps à brailler, c’est ériger le hurlement en vertu cardinale, et voilà comment on finit avec des Céline Dion en tête des hits parades.

Bon trêve de plaisanteries indignes de notre sujet. Si l’on accorde encore une valeur quelconque au sens des mots, il semble bien difficile de mettre un signe égal entre dignité et indignation puisque l’indignation est le processus par lequel on passe de la dignité à l’indignité. Digne à l’origine, c’est-à-dire en latin, signifie à la fois méritant, et réservé, grave, c’est-à-dire, le contraire exact de celui qui s’énerve pour un rien, qui monte sur ses grands chevaux à la moindre contrariété, bref de celui qui s’indigne pour un oui de droite ou pour un non de gauche. Que l’on puisse mettre un signe égal entre dignité et indignation rappelle les heures plus sombres de notre histoire, lorsqu’on parlait de liberté à l’entrée des camps de la mort. Oui, je sais, je déconne. Je godwinise à fond. Un peu comme Hessel, quoi.

Je sais c’est indigne, une fois encore. Mais l’indignité pour un catho c’est son pain, sinon quotidien, au moins hebdomadaire : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole, et je serai guéri. »